Les couilles sur la table
Refuser les refus, et insister
C’est un exemple typique, et extrêmement banal, de la manière dont toute notre culture érotise le viol : on sous-entend que la résistance des femmes est toujours feinte, que contrairement à ce qu’elles prétendent elles adorent être forcées, et qu’il est donc normal que les hommes insistent et les forcent (si bien que ce n’est pas vraiment un viol). Dans le cas de cette scène de Cent ans de solitude, la mystification est d’autant plus parfaite qu’elle est servie par une écriture somptueuse.
REFUSER LES REFUS, ET INSISTER
Autre mythe sur le viol : le problème viendrait des femmes qui ne savent pas communiquer clairement qu’elles ne désirent pas le rapport sexuel. Mais il ne suffit pas de dire non : des études montrent que le problème n’est pas que les hommes ne comprennent pas le “non” féminin, mais qu’ils ne l’acceptent pas.
On sait bien que dans le sexe, comme dans d’autres conversations, les gens utilisent et comprennent des formes atténuées de refus, verbales et non verbales. Il est admis que dans la plupart de nos interactions, hommes comme femmes, nous avons tendance à éviter de dire “non” frontalement. Pourtant, nous sommes capables de comprendre un refus. Si vous invitez à dîner une amie et qu’elle vous répond Ça va être compliqué, je suis crevée en ce moment…, vous comprenez qu’elle refuse votre invitation, même si elle n’a pas dit non explicitement. Le problème n’est donc absolument pas dans la manière dont les femmes manifestent leur refus (par exemple avec des phrases comme Il est tard, je vais rentrer ; Je travaille tôt demain ; Je préfère pas, ou simplement avec des attitudes – en ne rendant pas les baisers, ni les caresses, en restant figée, en ne manifestant aucun plaisir), mais bien la manière dont les manifestations de ces refus ne sont pas acceptées par les hommes. Quand on comprend ça, on comprend aussi l’inutilité totale des campagnes contre le viol du type Non, c’est non. Ce n’est pas que les femmes ne communiquent pas leurs limites clairement, c’est que les hommes choisissent de les ignorer.
Et dans les contextes de séduction, ils se sentent légitimes pour ignorer ces limites et ces refus, légitimes pour insister jusqu’à ce que la femme cède, comme l’illustrent les témoignages de cet article intitulé « Ces hommes
incapables d’entendre un “non” féminin, ou la culture de l’insistance116 ». Une jeune femme raconte comment elle a dû, cinq fois de suite, de plus en plus mal à l’aise, dire “non” à son professeur de musique qui insistait pour qu’elle vienne chez lui “prendre un verre” :
« Pourquoi un homme se sent-il légitime quand il réitère plus de cinq fois la même proposition ? Pourquoi n’entend-il pas les désirs et les besoins de la personne qu’il a en face de lui ? Pourquoi le “non” exprimé par la femme n’a, de toute évidence, pas plus de légitimité que de valeur à ses yeux ? Pourquoi nous sourions et prenons soin d’arrondir les angles quand nous leur opposons un refus ? Parce qu’on nous a appris à avoir peur des hommes ? À ne jamais aller au conflit ? […] Les femmes qui subissent l’insistance d’un homme peuvent finir par céder, et pour cause. Parce qu’il n’est déjà pas agréable de dire non,
mais quand en plus il faut se répéter deux, quatre ou dix fois, c’est encore plus pénible. Si l’on ajoute les problèmes d’assertivité, la stratégie de l’insistance […] a toutes les chances de réussir pour un homme. »
Cette “culture de l’insistance”, on la retrouve partout. Dans son documentaire Sexe sans consentement, la réalisatrice Delphine Dhilly a interrogé des femmes qui ont eu des rapports sexuels non désirés au début de leur vie sexuelle : elles racontent à visage découvert, en détail, calmement, comment leur ami, leur flirt, ou même leur futur mari, ont eu avec elles des rapports sexuels alors qu’elles ne le voulaient pas. Elles ont dit non, doucement, ou alors se sont figées ; mais le garçon avec qui elles étaient a continué.
Delphine Dhilly a également choisi d’interroger des garçons. Comment tu sais qu’une fille a envie de coucher avec toi ? a-t-elle par exemple demandé à des dizaines de jeunes hommes, beaux gosses, la vingtaine éclatante, rencontrés à la plage et dans des festivals. Réponses : Tout est dans le regard, le eye contact ; Si je dis à une fille on rentre à la maison ?, qu’elle dit oui, bah, après ça veut dire que c’est bon ; Le truc, c’est la mèche de cheveux. Quand elle remet ses cheveux ; La fille, elle te dit rien, toi non plus tu dis rien, ça vient tout seul. L’un des garçons interrogé dans le film explique même :
« Ça m’est déjà arrivé d’être dans cette situation, je voulais aller plus loin, et elle dit non, on a fait la première partie, et là “Ah mais non, j’peux pas machin et tout”… À force de la relancer, au petit matin j’ai eu ce que je voulais. C’est un petit travail comme ça. J’aime bien les filles compliquées ; donc dès qu’on me dit non ça me motive. Le non d’une fille c’est limite… pas excitant, mais ça me motive en tout cas ! »
Sur les sites et les blogs de la mouvance de la communauté de la
séduction117, on trouve aussi d’innombrables techniques de séduction qui visent non pas à susciter le désir des femmes, mais à les faire céder et à venir à bout de leurs résistances. Un exemple parmi tant d’autres : la technique contre ce qu’ils appellent la “LMR” (last minute resistance, résistance de dernière minute), dans le cas où la “cible” serait par exemple d’accord pour des câlins, mais pas pour un rapport sexuel. Afin de vaincre cette résistance, le site conseille de recourir à la technique de la vague : la cible acceptant certaines caresses, mais pas d’autres, l’auteur conseille d’insister et de revenir à la charge, en la poussant progressivement à accepter des caresses de plus en plus sexuelles, jusqu’à un coït complet. C’est la progressivité qui va faire qu’elle se sentira ridicule de refuser (Je ne voulais que des câlins, il m’a prise dans ses bras puis a fini par toucher mon décolleté, puis ensuite il est passé à des caresses sur mon soutien-gorge, donc pourquoi refuser des caresses sans le soutien-gorge, etc.).