Les couilles sur la table
L’homme, cet être humain standard
Grandir dans un monde d’hommes, c’est évoluer dans un monde où presque tout ce qui nous entoure a été conçu pour les hommes. Des automobiles aux médicaments, de l’architecture de nos bâtiments publics à la taille des écrans de nos téléphones et aux horaires des transports : le monde dans lequel nous vivons a été bâti en suivant des critères prétendument neutres et universels, qui sont en réalité masculins. Designers, politiques, constructeurs et inventeurs pensent au “masculin-neutre”, c’est-à-dire comme si l’individu standard était un homme – et la femme, une simple variation par rapport au standard. Comme si les hommes représentaient la totalité de l’humanité !
Je n’ai pas consacré d’épisode particulier à cette question, mais ce sont des données qui reviennent sans cesse. Ce sujet fait notamment l’objet d’une enquête vertigineuse de la journaliste britannique Caroline Criado Perez, qui a accumulé et analysé des milliers de statistiques et d’études démontrant
cet androcentrisme29 : soit que seuls les standards physiologiques des hommes aient été pris en compte, soit que les besoins spécifiques des femmes aient été ignorés.
Premier exemple : la température moyenne dans les bureaux climatisés. La formule qui détermine cette température standard dans les lieux de travail a été développée dans les années 1960 à partir du métabolisme au repos d’un homme standard. Mais de récentes études menées aux Pays-Bas montrent que les jeunes femmes qui effectuent le même travail de bureau ont un métabolisme beaucoup plus bas que celui des hommes ; ce qui veut dire que, en moyenne, les bureaux sont trop froids de cinq degrés pour les femmes. Voilà l’explication de cette curieuse vision, une fois l’été venu : vos collègues femmes qui grelottent sous la clim enveloppées dans des
plaids et des gilets, tandis que les hommes sont à l’aise en costume30.
Autre illustration : les mains des hommes sont en moyenne 1,2 fois plus grandes que celles des femmes, or la taille des écrans de téléphone portable n’a cessé d’augmenter ces dernières années. Le dernier modèle d’iPhone tient encore dans une main d’homme ; il y a moins de chance qu’il tienne dans une main de femme. Ça marche aussi pour les outils de construction (tournevis, briques…) et les claviers de piano. À propos de téléphones portables : en 2011, quand Apple a lancé Siri, son “assistant intelligent”, il pouvait vous trouver des prostituées et du Viagra, mais pas les centres d’avortement. Siri pouvait vous aider si vous aviez une crise cardiaque ; mais si vous lui disiez Siri, j’ai été violée, il répondait Je ne comprends pas ce que vous voulez dire par J’ai été violée (et il ne comprenait pas non plus si vous disiez Mon mari me bat ni Je suis victime de violences
conjugales31).
Construire un monde d’hommes, c’est aussi faire comme si les hommes et les femmes avaient des besoins similaires. Vous avez déjà constaté, à l’entracte d’un spectacle, que la file d’attente pour se soulager allait durer beaucoup, beaucoup plus longtemps pour les femmes que pour les hommes. Encore un effet de la pensée “masculin-neutre” : les architectes se sont dit qu’être équitable, c’était accorder la même surface aux hommes et aux femmes. C’est louable. Mais cela ne tient pas compte du fait que les femmes prennent deux fois plus de temps aux toilettes que les hommes : parce qu’elles peuvent être enceintes, parce qu’elles peuvent avoir leurs règles, parce qu’elles sont plus susceptibles d’être accompagnées d’enfants, et aussi parce que la majorité des personnes âgées sont des femmes… Ça semble évident, et pourtant ce n’est presque jamais pris en compte dans la construction des bâtiments, ni dans l’organisation des événements comme des festivals en plein air. En revanche, l’agencement rappelle bien souvent à qui revient la charge de s’occuper des nourrissons : lorsqu’il y a des tables à langer, où se trouvent-elles ? Dans les toilettes des femmes, bien sûr. Une solution pourrait être, tout simplement, de rendre toutes les toilettes neutres (ce qui faciliterait aussi la vie des personnes trans), en plus de les rendre accessibles aux personnes en situation de handicap, et de les doter de tables à langer. Et tant qu’on y est, de mettre à disposition des tampons et serviettes hygiéniques – à mon avis, ça devrait être aussi normal que d’avoir accès à du papier toilette, de l’eau, du savon et de quoi s’essuyer les mains.
Un exemple plus grave concerne les voitures. On a vu dans la première partie que les hommes sont beaucoup plus susceptibles que les femmes d’avoir des accidents. Mais quand les femmes en ont, il y a beaucoup plus de risques (47 %) qu’elles soient sérieusement blessées ; et elles ont 17 % de risque en plus de mourir d’un même type d’accident. À quoi cela est-il dû ? À la façon dont sont designées et testées les automobiles. Les femmes, qui ont en moyenne des jambes plus courtes que les hommes, avancent beaucoup plus leur siège pour pouvoir atteindre les pédales. Mais ça, ce n’est pas considéré comme une “position de conduite standard”. Donc elle n’est jamais testée. Par ailleurs, les mannequins utilisés pour les crash-tests mesurent en moyenne 1,77 m et pèsent 76 kg (je rappelle qu’une femme en moyenne en France pèse 62 kg et mesure 1,62 m), avec une structure osseuse et musculaire typiquement masculines. Le “standard”, c’est l’homme ! Comme si le genre n’existait pas. Nous sommes aussi nombreuses à ne pas pouvoir correctement porter les ceintures de sécurité, qui nous cisaillent les seins (par exemple, en mettant la ceinture sous l’aisselle, au lieu de la faire passer sur l’épaule), ce qui augmente encore le risque de blessures en cas d’accident… Il existe bien un test européen qui utilise des mannequins de crash-test représentant le corps d’une femme (c’est-à-dire que seules 5 % des femmes sont plus petites que ce mannequin), mais ce mannequin n’est testé que dans la position… du passager avant. Impossible donc de savoir comment une femme conductrice serait affectée par l’accident – ce serait pourtant utile de le mesurer, puisque les femmes n’ont pas “la position de conduite standard”…
Tout aussi inquiétant : la recherche médicale et l’enseignement de la médecine obéissent également à ces biais androcentriques. Ainsi, les symptômes d’une femme victime d’un infarctus du myocarde (mal au dos, nausées…) ne sont pas les mêmes que ceux d’un homme (typiquement : la paralysie du bras gauche, douleurs thoraciques), ce qui peut conduire à des
retards de prise en charge et de diagnostic32. Les laboratoires concentrent aussi leurs budgets sur des troubles spécifiquement masculins : il existe cinq fois plus d’essais cliniques pour traiter les problèmes d’érection masculine que pour traiter les problèmes de douleurs sexuelles féminines comme le vaginisme, la vulvodynie, la dyspareunie. Si toutes sortes de remèdes ont été trouvés pour répondre aux problèmes d’érection, on ne sait toujours pas traiter l’endométriose. Cette maladie, dont souffrirait une
femme sur sept en âge de procréer33, est diagnostiquée avec un retard de sept à neuf ans ; pendant ce temps-là, les femmes souffrent de douleurs intenses et invalidantes durant leurs règles. Imaginez si les hommes souffraient d’endométriose : on peut penser qu’une solution aurait été trouvée depuis longtemps.
Évidemment, je ne dis pas qu’il s’agit d’un complot des hommes pour exclure et faire souffrir le plus possible les femmes. Ces biais androcentriques s’expliquent en grande partie parce que les personnes chargées d’imaginer, de designer, de décider de la forme de notre monde – dans les laboratoires, les entreprises, les universités, etc. – sont encore en majorité des hommes, qui n’intègrent pas ou peu de femmes dans leurs équipes, et/ou ne pensent pas à inclure le point de vue féminin dans leurs décisions, leurs recherches, les questions qu’ils se posent, les besoins auxquels ils essaient de répondre. Ça serait évidemment différent si les femmes étaient présentes à chaque échelon de décision.
On voit donc que la mixité et la diversité, à tous les niveaux, partout dans la société, sont absolument indispensables si on veut construire un monde vivable pour toustes. Les designers pensent peut-être qu’ils fabriquent des objets pour tout le monde, quand en réalité ils les fabriquent surtout pour des hommes. Et ce n’est pas en changeant la couleur des objets en rose (avec un léger supplément de prix) qu’on réglera le problème.
Tous ces biais, qu’on pourrait énumérer encore longtemps, modifient la perception que nous avons de nous-mêmes, et de la place que nous occupons dans la société. Autrement dit, les hommes ont le privilège de grandir dans un monde qui a été pensé pour eux. À l’inverse, évoluer dans ce monde pensé au masculin-neutre, quand on est une femme, c’est se sentir en décalage permanent, comme si nous n’étions jamais complètement à notre place – c’est-à-dire en minorité. Au passage, on retrouve ces mécanismes quelle que soit la minorité considérée, par exemple dans les
fonds de teint et pansements “couleur chair”34 (mais la chair de qui ? des peaux claires, bien sûr).
Ce même phénomène de fausse neutralité s’observe également dans la façon dont nos villes sont gérées, pensées et construites. Car nos rues, elles aussi, ont un genre.
29. Caroline Criado Perez, Invisible Women : Exposing Data Bias in a World Built for Men, Chatto & Windus, 2018 (non encore traduit en français). Tous les chiffres cités dans les pages qui suivent proviennent de cette enquête.
30. Pam Belluck, « Chilly at Work ? Office Formulas Was Devised for Men », The New York Times, 3 août 2015.
31. Collectif, « Smartphone-Based Conversational Agents and Responses to Questions About Mental Health, Interpersonal Violence, and Physical Health », JAMA Intern Med, 2016.
32. Ce biais androcentrique de la médecine porte un nom, le syndrome de Yentl, et se retrouve également dans la prise en charge des pneumonies, de l’insuffisance et des arythmies cardiaques, de l’implantation de défibrillateurs, du traitement du VIH par l’AZT, des investigations en cas d’AVC, des arthroplasties et des greffes rénales. Cf. Rémy Martin-Du-Pan, « Syndrome de Yentl ou la médecine sexiste », Rev Med Suisse, 2009.
33. Lise Loumé, « Une femme sur sept est concernée par l’endométriose », Sciences et Avenir, 6 mars 2017.
34. Rokhaya Diallo, « Le #sparadrapgate montre comment les spécificités physiques des Noir·e.s sont ignorées en France », Buzzfeed, 9 mai 2018. Dans le même esprit, on notera que les formations en CAP coiffure (un diplôme d’État !) ne forment pas au soin des cheveux crépus…
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