Les couilles sur la table

Victoire Tuaillon · Chapitre 10 sur 56

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Les couilles sur la table

De la virilité aux masculinités

De la virilité

 

aux masculinités

 

Si la masculinité n’est pas une essence biologique ou spirituelle, si elle n’est pas un archétype historique fixe, alors qu’est-ce que c’est ? Comment expliquer qu’à travers les siècles le modèle de masculinité dominante ait tellement évolué, sans pour autant abolir la domination masculine ? Comment rendre compte de la complexité de toutes les vies d’hommes dans notre société ? Comment décrire les différentes masculinités susceptibles d’être incarnées par, disons, un président de la République, un chasseur, un footballeur, un patron du CAC 40 ou un camionneur, et surtout comment décrire les rapports de pouvoir entre eux ?

Si la domination masculine existe (au sens du groupe des hommes qui tire des avantages de sa domination sur le groupe des femmes), on ne peut en effet pas faire comme si tous les individus du groupe des hommes exerçaient de la même manière une domination sur le groupe des femmes, avec les mêmes privilèges, les mêmes coûts et les mêmes bénéfices. Car la masculinité impose non seulement une hiérarchisation des hommes sur les femmes, mais aussi une hiérarchisation des hommes entre eux : il faut donc tenir ensemble les dominations de genre, mais aussi de classe sociale, de race, de sexualité, d’âge, et comprendre comment celles-ci interagissent.

 

Dans les années 1990, une sociologue australienne, Raewyn Connell, propose un nouveau modèle pour comprendre comment se construisent, se

configurent et interagissent différentes masculinités dans nos sociétés28. La découverte de ses textes a été pour moi une révélation. Il n’y a pas une masculinité, explique Raewyn Connell, mais des masculinités. Non pas des types fixes de masculinité, mais plutôt des processus, des rapports de pouvoir en tension : pour se légitimer, les masculinités en position de pouvoir sont constamment en train de se distinguer et de déprécier d’autres types de masculinités. Ce modèle permet à la fois de ne pas envisager les masculinités comme un bloc et de penser les hiérarchisations des masculinités entre elles.

 

« La masculinité impose non seulement

 

une hiérarchisation entre hommes et

 

femmes, mais aussi une hiérarchisation

 

des hommes entre eux. »

 

Raewyn Connell propose ainsi de distinguer les masculinités hégémoniques, complices, subordonnées et marginalisées.

La masculinité hégémonique, explique-t-elle, « correspond à la façon actuellement la plus reconnue d’être un homme, implique que les autres hommes se positionnent par rapport à elle, et permet de légitimer d’un point de vue idéologique la subordination des femmes à l’égard des hommes ». Mais ce n’est pas un attribut (qu’on aurait plus ou moins), ou un type de caractère fixe. Ce n’est pas la masculinité incarnée par la majorité des hommes. La masculinité hégémonique ne s’impose pas par la force, mais par l’adhésion idéologique des autres masculinités, et elle est donc susceptible d’être sans cesse contestée.

La masculinité hégémonique dépend des contextes, par exemple des pays (ce n’est pas la même au Japon ou en France, même si elles peuvent avoir des points communs), de l’échelle à laquelle on se place (au niveau mondial, par exemple celle des milieux de la finance globalisée / au niveau local, par exemple celle des toreros en Andalousie), de l’époque (la masculinité hégémonique n’est pas la même aujourd’hui qu’il y a 50 ans), des milieux sociaux (la masculinité hégémonique des universitaires n’est pas la même que celle des viticulteurs). Elle ne correspond pas non plus à la masculinité qui condense le plus d’attributs virils, car la virilité peut être aussi associée à des formes dévalorisées de masculinité, comme celle des dockers, jugés frustres, rustres, des “gros bras” ou des amateurs de tuning, des hooligans : tous jugés très virils, mais surtout trop virils.

Les masculinités complices, ce sont celles des hommes qui adhèrent idéologiquement à la masculinité hégémonique, sans toutefois en bénéficier ou l’incarner pleinement – ce qui concerne la majorité des hommes. Comme le précise Connell :

 

« Ils bénéficient de cette hégémonie, en tant qu’ils bénéficient des dividendes du patriarcat, c’est-à-dire des avantages que le groupe des hommes tire de la subordination des femmes [...] Parmi les hommes qui récoltent les dividendes du patriarcat, nombreux sont ceux qui respectent aussi leur femme et leur mère, ne sont jamais violents vis-à-vis des femmes, ont l’habitude de faire leur part de tâches ménagères, subviennent aux besoins de la famille et peuvent aisément se convaincre que les féministes ne sont que des extrémistes qui passent leur temps à brûler des soutiens-gorge. »

 

Les masculinités subordonnées sont des masculinités discréditées, dévalorisées, ce sont des modèles “repoussoir”. Par exemple : toutes les masculinités jugées trop efféminées, comme les masculinités gays. Quant aux masculinités marginalisées, elles sont en lien avec la classe et la race – par exemple, les masculinités noires en France ou aux États-Unis. Des membres de ces groupes peuvent très bien accéder à des postes de pouvoir, sans que cela bénéficie globalement à leur groupe. Ainsi, l’élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis n’a pas amélioré globalement la situation de tous les hommes noirs du pays (ils n’ont pas moins été victimes de violences policières, par exemple). Dans l’épisode 42 consacré aux masculinités asiatiques, Stéphane Ly-Cong et Stewart Chau ont ainsi décrit les stéréotypes et les injonctions contradictoires dans lesquels les hommes asiatiques en France étaient pris, malgré eux (entre fétichisation sur le marché de la séduction et dévalorisation de leur masculinité jugée comme efféminée).

Les masculinités hégémoniques se reconfigurent sans cesse, en fonction des critiques qui leur sont adressées, et parfois même en récupérant des éléments des masculinités subordonnées : ainsi une forme de masculinité hégémonique dans les zones urbanisées occidentales peut très bien se mettre à intégrer des éléments de la culture gay (par exemple, des styles vestimentaires), sans que cela ne change rien aux rapports de pouvoir entre les deux (ce n’est pas parce que des hommes hétéros décident de mettre des jeans slim que l’homosexualité sera mieux acceptée). Et même intégrer des concessions faites au féminisme, ou des éléments associés au féminin : ce n’est pas parce qu’il est plus courant que des hommes changent les couches de leurs bébés, ou qu’ils apprennent à “se livrer”, à “exprimer leurs émotions”, que cela remet fondamentalement en cause la domination masculine. Au contraire : c’est le fait d’intégrer les critiques qui permet à la domination masculine de se perpétuer.

 

L’un des grands intérêts de ce modèle proposé par Raewyn Connell est politique : il permet d’envisager comment et pourquoi certains groupes d’hommes peuvent avoir intérêt à la transformation progressiste de l’ordre du genre, puisque eux-mêmes ne bénéficient pas de l’ordre actuel, et que le maintien de cet ordre leur coûte finalement assez cher (en pauvreté, en violence, en dépression…). Ce modèle permet donc d’imaginer un ébranlement, ou au moins un renversement de l’ordre du genre, d’imaginer une “politique de sortie” de la masculinité hégémonique. Ce qui est quand même beaucoup moins déprimant politiquement, quand on est féministe, que de croire que la domination masculine va se perpétuer sans qu’aucun changement ne soit possible.

 

Comprendre les dynamiques du pouvoir —

l’exemple de la communauté de la séduction

 

La “communauté de la séduction” avec ses “pick-up artists” (artistes de la drague) étudiée par l’anthropologue Mélanie Gourarier est un modèle miniature de ce système de configuration des masculinités (et aussi un bon exemple de discours masculiniste). Si vous avez déjà googlé des phrases comme Comment draguer une femme, Comment sortir de la friendzone, Comment la mettre dans mon lit, alors il est

probable que vous soyez tombé·es sur des forums et des articles de cette mouvance.

À l’origine, dans les années 1990 aux États-Unis, il s’agissait d’un groupe de parole entre hommes, qui cherchaient à discuter de ce qu’était la condition masculine contemporaine. Ils en sont arrivés à la conclusion que cette condition masculine était en souffrance à cause d’un affaiblissement de la position masculine dans les rapports de séduction hétérosexuels.

Ils ont le sentiment que les femmes ont un immense pouvoir : celui de refuser leurs avances et d’abuser du désir qu’elles provoqueraient. Dans leur système de classification, le modèle valorisé (hégémonique) est celui de l’Alpha mâle, le grand séducteur ; le modèle repoussoir (subordonné) est celui de l’AFC (average frustrated chump, le pauvre type frustré) ; la communauté fonctionne comme une “école de la masculinité”, où, au terme d’un long travail sur eux-mêmes, les AFC peuvent devenir des Alpha mâle. Ils tiennent à se distancer à la fois d’une masculinité trop efféminée (une discussion récurrente dans ces groupes, c’est comment bien s’habiller sans “faire pédé”) et d’une masculinité qu’ils qualifient de “too much”, trop virile, grossière. Le but n’est pas forcément d’avoir des relations sexuelles avec le plus de femmes possibles : « Les femmes sont vues comme des intermédiaires pour pouvoir finalement renforcer leurs rapports entre eux, entre hommes, note Mélanie Gourarier. Elles ne sont pas du tout la visée de leur séduction, ou de façon ponctuelle. Très rapidement pour se positionner dans la communauté comme un grand séducteur, il faut exprimer un désintérêt vis-à-vis des femmes, et c’est tout le paradoxe : le séducteur, autrement dit l’homme accompli, s’épanouit dans l’éloignement des femmes. »

Finalement, l’Alpha mâle se révèle être celui qui contrôle, corrige et conforme sa masculinité. En fait il s’agit avant tout, en séduisant les femmes, de s’apprécier entre hommes.

 

Par ailleurs, penser les masculinités comme des configurations de pratiques sans arrêt en reconfiguration permet de saisir la masculinité comme une réalité sociale complexe. Cela permet de tenir ensemble des approches et des contradictions apparentes : le fait que les masculinités soient à la fois des pratiques et des rôles, des incarnations individuelles et des idéaux culturels, des pièges et des privilèges, qu’elles aient des bénéfices et des coûts, que certaines soient valorisées et d’autres non, qu’elles soient incarnées et que tout cela change sans cesse. J’essaie donc, quand je construis mes épisodes, d’examiner le sujet que je choisis (l’alcool, l’automobile, la séduction…) par tous les prismes : celui de la hiérarchisation entre masculinités, de la performance, des injonctions viriles, de l’incarnation concrète.

 

Introduction aux études sur le genre (De Boeck) Encyclopédie critique du genre (La Découverte) Contre le masculinisme, Guide d’autodéfense intellectuelle, Collectif

Stop Masculiniste (Bambule)

Histoire de la virilité, sous la direction de G. Vigarello, A. Corbin et

J.-J. Courtine (Seuil)

 

28. Raewyn Connell, Masculinités : enjeux sociaux de l’hégémonie, Amsterdam, 2014.

 

OceanofPDF.com

Ce modèle souple et dynamique permet une vraie richesse d’analyse, une vraie compréhension de ce que sont les masculinités contemporaines. Par exemple, le chercheur Benoît Coquard a étudié les masculinités dans un milieu rural de l’est de la France. Il était l’invité de l’épisode 28 et, dans les pages qui suivent, vous retrouverez une partie de notre conversation.

 

OceanofPDF.com