Les couilles sur la table
Mise en ménage : qui fait le ménage ?
du travail domestique, elle s’est attaquée au sujet dans son livre Libérées75, dont nous avons discuté dans le troisième épisode, Des chaussettes et des hommes. En faisant ses recherches, elle a découvert l’histoire méconnue des tâches ménagères. On pense volontiers qu’il s’agit de gestes transmis de mères en filles depuis des temps immémoriaux. Sauf que ces tâches elles-mêmes ont une histoire politique : au milieu du e XIX siècle, par exemple, avec les découvertes de Pasteur sur les microbes, l’hygiène est devenue un problème de santé publique. Le ministre de l’Éducation Jules Ferry instaure alors, en même temps que l’école républicaine, des cours d’éducation ménagère, obligatoires pour tous. Garçons et filles apprenaient donc à l’école les règles de l’hygiène, et comment garder une maison ordonnée. Sauf que les garçons ont vite été dispensés de cet enseignement… Tous nos gestes ont ainsi une histoire, impensée, inconsciente.
MISE EN MÉNAGE : QUI FAIT LE MÉNAGE ?
On a vu qu’avant même d’emménager ensemble, les femmes et les hommes ont tendance à occuper et à percevoir l’espace domestique différemment. Il se trouve qu’en France une majorité d’hommes (61 %) vivent en couple hétérosexuel, donc avec des femmes. Et que se passe-t-il au moment de la “mise en couple” ? Le temps domestique des femmes augmente et celui des hommes diminue. Oui, avant même d’avoir des enfants.
En général, quand ce sujet s’invite dans une conversation, les contre-exemples fusent très vite, comme un réflexe. Chacun pense à ces filles qui vivent dans des appartements répugnants, ce pote qui “fait tout à la maison” tandis que sa femme “se tourne les pouces”, ou ce cousin très “nouveau père”, particulièrement investi dans les tâches parentales. Évidemment, de tels cas existent, mais ne sont pas représentatifs.
Et quand chacun·e regarde sa propre vie, on trouve le partage des tâches dans son ménage pas trop déséquilibré. Vraiment ? C’est que deux sortes de biais viennent fausser notre jugement : d’une part, tous les couples ont tendance à considérer que leur propre répartition des tâches est égalitaire même quand elle ne l’est pas du tout, parce qu’ils se comparent à d’autres couples, à leurs parents, et parce que les femmes ont tendance à sous-estimer le temps qu’elles passent aux tâches domestiques (et les hommes à
le surestimer)76. D’autre part, on n’estime pas non plus l’intensité du travail effectué (en gros, le fait que votre ami ne va faire qu’une chose à la fois, pendant que votre cousine va être capable de préparer le repas, d’étendre le linge et de gérer les enfants en même temps).
Comment expliquer que les femmes se mettent subitement à en faire encore plus au moment de la cohabitation ? L’une des explications les plus
fécondes est celle du doing gender77 : effectuer des tâches ménagères est à la fois une façon de performer son genre et de prouver son amour à l’autre, son amour à sa famille. On se prouve qu’on est une “bonne” femme, on témoigne son amour à l’autre en faisant de bons petits plats, en tenant bien la maison. À l’inverse, parce qu’elles sont depuis si longtemps attachées au féminin, certaines tâches sont perçues comme dévirilisantes – laver les toilettes, par exemple. En revanche, percer des trous dans les murs pour fixer les étagères, bricoler dans la maison, s’occuper de la voiture, tondre la pelouse, est perçu comme virilisant. Accomplir des tâches ménagères, c’est donc aussi accomplir des performances de genre, qui apportent leur lot de plaisir et de satisfaction – parce que bien se conformer à son genre, c’est infiniment sécurisant. Voilà ce qui peut expliquer que nos habitudes soient
si difficiles à changer78.
Le système d’exploitation est donc déjà installé avant que les enfants n’arrivent – et avec eux, des tâches domestiques supplémentaires, et de nouvelles tâches administratives… L’augmentation du nombre d’enfants ne change pratiquement rien à l’activité des pères – les statistiques de l’INSEE montrent que leur taux d’activité reste stable autour de 95-97 %, et qu’ils en font toujours aussi peu à la maison. En revanche, l’arrivée des deuxième et troisième enfants fait nettement baisser le taux d’activité des mères : ce sont presque toujours elles (particulièrement dans les milieux populaires), et non les pères, qui se retirent du marché du travail pour s’occuper des enfants. Pendant ce temps-là, elles ne cotisent ni pour leur retraite, ni à l’assurance chômage. Je ne crois pas du tout qu’être mère au foyer soit intrinsèquement dégradant, je sais à quel point cela peut même être épanouissant. Mais il faut bien souligner les conséquences économiques de ce choix – dans un contexte où les couples éclatent de plus en plus souvent, les femmes qui ont travaillé au foyer risquent de se retrouver démunies. Les statistiques sur ce point sont implacables : en 2009, le niveau de vie des hommes divorcés ou ayant rompu un Pacs dans l’année était en moyenne 3,5 % plus élevé qu’avant la séparation. Après une rupture, le niveau de vie des femmes, lui,