Les couilles sur la table
Violence
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La violence ne sort pas de nulle part ; c’est tout ce qu’on a vu, la masculinité comme construction, comme privilège et comme exploitation, qui la rend possible. Cette question centrale m’obsède : comment expliquer, comment comprendre, et donc comment (peut-être un jour) empêcher les violences de genre ? Les violences de genre sont des violences verbales, physiques, psychologiques, publiques et privées issues des rapports de domination des hommes sur les femmes ; mais aussi des violences commises sur des hommes parce qu’ils sont pensés comme inférieurs sur le plan de la virilité : les violences homophobes et transphobes sont des violences de genre.
Pourquoi le viol, les violences conjugales, les meurtres, les violences transphobes et homophobes, sont-elles si répandues, et dans leur écrasante majorité, commises par des hommes ? Qu’est-ce qui, dans notre culture, dans la structure de nos rapports de pouvoir, rend possible ces violences ?
Je ne prétends pas pouvoir répondre de manière définitive à ces questions, mais je suis persuadée que plus on s’attachera à mettre des chiffres derrière ces réalités, à les décrire précisément et à déconstruire autant qu’on le peut les mécanismes qui y conduisent ou qui, dans notre société, les favorisent, mieux on pourra lutter contre ces violences. C’est l’un des objectifs que je me suis donnés avec Les Couilles sur la table, et c’est ce que je vais tenter de faire dans les pages qui suivent.
VIOLENCES CONJUGALES
Le premier lieu où s’exercent ces violences de genre, c’est le couple et la famille. La première cause de mortalité et d’invalidité des jeunes Européennes (de 16 à 44 ans) est la violence intrafamiliale, avant les accidents de la route et le cancer. Parce que ces violences surviennent majoritairement dans un cadre privé, on en a fait une affaire privée. Ainsi, le viol n’a longtemps pas été envisagé comme un crime contre la personne de la femme qui le subissait, mais comme une atteinte à l’honneur de l’homme qui en était “propriétaire” : mari, père, maître. Comme une usurpation de sa propriété. C’est pour cela que nous avons pendant des siècles considéré comme impossible qu’une esclave soit violée par son maître, ou une épouse par son mari. En France, ça ne fait même pas trente ans que le viol conjugal est condamné par la loi (ce n’est devenu une circonstance aggravante qu’en 2006).
Plus de 225 000 femmes chaque année sont victimes de violences conjugales de la part de leur conjoint – partout en France, et dans tous les milieux sociaux. La question, du point de vue de l’étude des masculinités, est donc la suivante : pourquoi des centaines de milliers d’hommes frappent, martyrisent, anéantissent des femmes qu’ils disent aimer ? Pourquoi, parfois, vont-ils jusqu’à les tuer ? Au moment où j’écris ce paragraphe, le 31 juillet 2019, 81 femmes en France ont été tuées par leur compagnon ou ex-compagnon depuis le début de l’année. Cette 81e victime s’appelait Bernadette, elle avait 43 ans, elle a été tuée à Vénissieux par son mari qui l’a écrasée contre un mur avec sa voiture. Il était poursuivi pour violences conjugales et avait interdiction de s’approcher d’elle. En 2018, 121 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-compagnon – 28 hommes ont été tués par leur conjointe, en sachant que dans la moitié des cas ils étaient violents avec elles. Ces femmes ne tombent pas “sous les coups”, comme le veut la formule consacrée, qui laisse entendre que les femmes sont de petites choses fragiles qui succombent à un “coup de trop”. La réalité, c’est que ces hommes les ont tuées, ils les ont étranglées, étouffées, poignardées, fusillées, défenestrées. Souvent, elles avaient signalé de précédentes violences à la police.
Le moment le plus critique est celui de la séparation – au moment de l’annonce de la séparation ou quelque temps après. Titiou Lecoq, qui a étudié pendant deux ans pour le journal Libération toutes les histoires de femmes tuées par leur compagnon ou ancien compagnon, remarque que « ce sont des hommes qui tuent des femmes parce qu’ils considèrent qu’elles doivent leur appartenir. Qu’elles n’ont pas le droit de partir, de tromper, de refuser, de crier, de reprocher, de faire la gueule, d’agir comme bon leur semble. Ils ne supportent pas qu’elles soient des personnes libres et indépendantes. Ils ne tuent jamais par amour. Ils ne tuent pas parce qu’ils aiment trop. Ils tuent pour posséder, et posséder ce n’est pas et ce ne sera
jamais aimer.99»
Comment s’en étonner, quand l’idée qu’un homme peut tuer par amour est profondément ancrée dans nos mentalités, voire exaltée dans notre
culture100 ? Quand, dans les journaux, ces meurtres sont souvent décrits comme des “crimes passionnels” ou des “drames familiaux” ? C’est pour cela que de nombreuses féministes se battent pour que ces termes disparaissent des titres et des articles de journaux, et que ces actes meurtriers soient nommés pour ce qu’ils sont : des féminicides. La militante Sophie Gourion s’est ainsi donné pour mission, sur son blog Les mots tuent, de collecter les articles de presse qui traitent des violences envers les femmes de manière incorrecte, contribuant à les banaliser ou à les excuser :
« Les “drames familiaux”, “les drames de la séparation” les “pétages de plomb” se retrouvent dans les colonnes des faits divers, entre deux chiens écrasés, comme s’il s’agissait d’événements isolés, liés au hasard et non systémiques. L’homme était déprimé, ne supportait pas la rupture ou bien était “monsieur Tout-le-monde” : autant de formulations, explique-t-elle, visant à susciter l’identification et la compassion envers le meurtrier. »
Ces morts ne sont pas des fatalités. Ce qui se passe dans d’autres pays montre qu’il est possible, avec des politiques publiques adaptées, de faire baisser le nombre de victimes : l’Espagne, qui consacre depuis dix ans deux fois plus d’argent que la France à la lutte contre les féminicides, a vu leur nombre diminuer fortement – 47 femmes tuées en 2018, contre 76 en 2008.
Au-delà des chiffres, accablants, il faudrait expliquer ce que l’on sait des hommes qui commettent ces crimes. Je n’y ai pour l’instant consacré qu’un seul épisode, Qui sont les conjoints violents, où maître Isabelle Steyer, qui défend des victimes de violences conjugales, nous a notamment parlé des groupes de parole qu’elle anime pour des hommes condamnés. Sauf qu’on manque de données sur l’efficacité de ces programmes destinés à ce que ces hommes comprennent la portée et la gravité de leurs actes, et on ne sait pas s’ils leur permettent d’éviter la récidive, une fois sortis de prison.