Les couilles sur la table

Victoire Tuaillon · Chapitre 29 sur 56

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Les couilles sur la table

Charge mentale et travail émotionnel

Charge mentale

 

et travail émotionnel

 

La “charge mentale” qui échappe aux hommes et pèse sur les femmes est un phénomène désormais bien connu. Il a été conceptualisé en France par des sociologues à la fin du e XX siècle. Longtemps cantonné aux milieux féministes, il a été repopularisé en France grâce à la bande dessinée

d’Emma, Fallait demander84, qui dès sa mise en ligne a circulé à toute vitesse sur Internet, repostée encore et encore.

La charge mentale, c’est le fait d’avoir en permanence dans un coin de la tête l’organisation de la vie du foyer et de ses membres – non seulement la majorité du travail d’exécution concrète de ces tâches, mais aussi leur gestion, leur planification et leur suivi.

Comme le résume mon amie Karine, féministe qui vit en couple avec le père de ses deux enfants : « La charge mentale, c’est avoir quatre vies dans la tête au lieu d’une. » Karine peut dire avec précision où se trouvent chacun des membres de sa famille et ce qui est prévu dans leurs emplois du temps ; elle s’organise autour de ces contraintes. « La charge mentale, c’est quand j’organise ma vie professionnelle autour de celles des enfants et des tâches ménagères, alors que lui l’organise autour de… lui », résume l’un des posts de @taspensea, compte Instagram consacré à la question dont le succès a explosé dès sa création, preuve que le sujet est brûlant et fédérateur.

 

Perles de charge mentale

 

Chaque jour, Coline Charpentier reposte sur @taspensea un témoignage envoyé par l’un·e (enfin, plutôt l’une) des 60 000

followers du compte. Mini-florilège :

La maison : « La charge mentale c’est quand j’explique à mon copain que pendant mon absence il doit arroser les plantes. Il me répond que je dois lui envoyer un texto pour lui rappeler. Il habite pourtant la même maison que moi. »

Le linge : « C’est l’entendre râler de ne plus avoir de jean propre. Aurait-il pensé à faire une machine ? »

L’administratif : «Quand je me suis occupée de tout concernant notre premier appartement : de l’administration, au déménagement, en passant par les papiers de la CAF. »

Les loisirs du couple : « Quand il veut qu’on prenne des vacances pour souffler, mais que je dois tout organiser et gérer » « Quand mon copain se tourne vers moi quand on lui demande ce qu’il fait le week-end prochain. Et qu’il ajoute en riant “Je demande à mon agenda”, cela ne me fait pas rire. »

Les soins aux animaux : « C’est quand il dit à tout le monde que c’est SON chien, mais que c’est moi qui lui donne à manger, nettoie les bêtises et le sors tous les jours. »

Et même leur vie amoureuse : « Quand je prépare notre mariage. On l’a décidé à deux et puis… j’organise seule. »

 

La charge mentale touche tous les domaines. Jusqu’au travail professionnel du conjoint : « Quand mon mari souhaite ouvrir sa société, mais qu’il compte sur moi pour faire toutes les démarches administratives. »

On s’arrête là-dessus un instant ? C’est le vieux modèle qui persiste. Et l’homme ne pense pas à mal, bien sûr. L’argent de l’entreprise permettra d’acheter les pâtes qu’ils mangeront à deux. Il n’empêche qu’au final, la situation officielle sera la suivante : à lui le statut, à elle… rien. Le modèle ancien fonctionnait sur le postulat que les couples duraient toujours, quoi qu’il arrive. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Tout ça ne se mesure pas par des statistiques. Mais ça crée forcément un encombrement psychologique étouffant, omniprésent, qui parasite tous les moments de loisir et de travail, comme le remarquait Titiou Lecoq : « Quand les femmes sont au travail, elles pensent aussi à la maison, elles pensent à signer l’autorisation de sortie du petit, à prévoir le week-end avec les potes, à rappeler machin – tandis que les hommes déconnectent très bien les deux. »

On ajoutera que la charge mentale ne concerne pas que l’unité familiale. Tandis que j’écris ce chapitre, je reçois ce message d’une auditrice : « Je suis récemment partie en vacances entre amis (deux hommes et deux femmes, pas de couples) et malgré le fait que mes amis se disent alliés de la cause féministe, dans les faits toute la charge mentale revenait à moi et mon amie (penser aux pique-niques, à la recharge des appareils électroniques… jusqu’à la localisation de leurs propres affaires personnelles). » Une preuve de plus que ce n’est pas un problème de couple, mais bien un problème de genre.

Et on terminera sur cette injustice supplémentaire : ces extraordinaires capacités des femmes à tout gérer, à penser à tout, à travailler deux fois plus que leur conjoint, sont bien souvent tournées en dérision. C’est le stéréotype de la femme débordée, qui ne sait plus où donner de la tête, toujours crevée, chiante, avec ses petites to-do list qui n’en finissent jamais, et son énorme sac à main qui contient de quoi parer à toute éventualité – bouteille d’eau, Doliprane, foulard, mouchoirs, stylos, tampon, agenda, livre, doudou des enfants – parce qu’il faut tout prévoir. On retrouve ici cette inversion des valeurs qu’on voyait déjà dans le monde du travail : la dévalorisation des compétences des femmes.

 

Un mot sur le travail émotionnel, qui peut aussi prendre la forme d’une exploitation. Je n’ai pas encore réalisé d’épisodes sur la charge émotionnelle, mais le sujet me paraît trop important pour ne rien en dire ici. Je vais donc exposer quelques hypothèses.

Le concept de travail émotionnel a été formulé dans les années 1980 par la

sociologue américaine du travail Arlie Russell Hoschschild85 : c’est le fait de toujours prendre en compte les besoins émotionnels de son entourage. Dans un cadre professionnel, cela fait par exemple partie des compétences essentielles demandées aux hôtesses d’accueil, infirmières, secrétaires… Ce travail continue aussi d’être fourni dans un cadre privé, et certaines féministes (dont je suis) considèrent donc qu’on peut également le compter dans la double journée de travail des femmes : c’est par exemple être disponible pour les conversations, donner de l’affection, avoir des petites attentions, se rappeler et organiser les anniversaires de tout le monde, envoyer des cartes de vœux, maintenir le lien avec des membres éloignés de la famille, etc. Souvent, ce sont les femmes qui décident de s’occuper de leur couple, de créer des souvenirs de la famille, de provoquer les discussions les plus intimes, ou de résoudre les problèmes quand ils surviennent – par exemple en allant consulter un·e thérapeute, en lisant des livres sur le sujet. Parfois ce qui est attendu d’elles, c’est aussi qu’elles nient leurs propres besoins : « La charge émotionnelle pour moi, c’est quand, à l’annonce de mon cancer, mon compagnon me dit que c’est trop dur émotionnellement pour lui. J’ai dû le rassurer alors que j’avais très peur », raconte ainsi une followeuse du compte @taspensea. Sur ce sujet,

une étude terrifiante86 montre que les femmes ont sept fois plus de chances d’être abandonnées par leur conjoint quand elles ont un cancer (21 % des cas) que les hommes par leur conjointe quand ils sont dans la même situation (3 % des cas).

 

Une hypothèse qui me semble très intéressante, avancée par plusieurs

hommes proféministes87, est celle selon laquelle les hommes exploiteraient le travail émotionnel des femmes, car les amitiés masculines seraient sous-développées du point de vue de l’intimité. La masculinité va souvent de pair avec la rétention d’affection et d’informations émotionnelles importantes, le refus de la vulnérabilité, une réticence face aux conversations profondes et intimes. Entre eux les hommes, empêchés par les injonctions viriles, ne parleraient pas de ce qui les préoccupe vraiment, de leurs sentiments et, finalement, peu de sexualité (à part sur le mode la vantardise). Ils auraient donc besoin de leurs conjointes pour faire les psys, les coachs, les

conseillères88 (gratuitement)… Elles, en revanche, pourraient s’appuyer sur un large réseau d’amitiés profondes, grâce aux compétences qu’elles ont été encouragées à développer dès l’enfance – l’art de l’écoute, de la conversation, des confidences et de l’intimité. Comme être écouté, soutenu, compris sont des besoins humains fondamentaux que la plupart des hommes ne pourraient donc pas exprimer explicitement, toute la manœuvre consisterait pour eux à dissimuler ces demandes émotionnelles, et à faire en sorte que les femmes y répondent d’elles-mêmes (tout en faisant ensuite comme si c’était une faveur qu’ils leur accordaient…). Je me dis que la masculinité peut aussi consister en une certaine croyance en son droit au travail émotionnel de l’autre : le droit à l’affection, à l’attention des femmes, à leurs compliments, à leur admiration, sans obligation de réciprocité.

 

« La masculinité peut aussi consister en

 

une croyance en son droit à l’attention

 

des femmes, à leurs compliments, à leur

 

admiration, sans obligation de

 

réciprocité. »

 

Injustice supplémentaire, comme on l’a vu avec le travail domestique et la charge mentale, on voit souvent les femmes moquées ou dévalorisées pour ces compétences émotionnelles : on les jugera trop bavardes, trop sensibles, ou bien “prises de tête”, à toujours vouloir discuter de sentiments ou de la relation amoureuse.

C’est nier que sans tout ce travail invisible, qui vise à “mettre de l’huile” dans les rouages des interactions sociales, la vie serait insupportable. Ne resterait qu’un monde brutal et froid, sans intimité, sans sollicitude. Il faut donc aussi revaloriser tout ce travail, arrêter de le qualifier de sentimentalisme, de bavardage, de sensiblerie. La solution n’est pas que les femmes arrêtent de fournir ce travail, mais qu’elles cessent de le fournir toutes seules. La sollicitude, la tendresse, l’attention sont des possibilités humaines que tout le monde gagnerait à développer. Comme le souligne la journaliste Alice Maruani :

 

« Le problème du travail émotionnel, ce n’est pas qu’il soit nul ou superflu, mais non rémunéré. Et quand on dit “payé”, il s’agit d’argent, mais pas seulement. Il s’agit d’être écouté, entendu, remercié. Bref, il

s’agit d’être payé par le travail émotionnel de celui d’en face. Les femmes ne sont pas des fées bleues, des êtres de lumière, christiques, altruistes, elles ont des besoins émotionnels. Leur don appelle un contre-don. Pour le dire autrement, une bonne part de cette charge invisible vient du fait que la personne en face est un paresseux du travail

émotionnel.89»

 

Les hommes devraient donc à mon avis reconnaître ce dont ils ont bénéficié toute leur vie : le soin et l’amour des femmes autour d’eux. C’est pour ça que les postures des artistes misanthropes ou des self-made-men me sont pénibles, avec leur cynisme ; comme s’ils avaient pu s’en sortir tout seuls, comme si qui que ce soit pouvait véritablement s’en sortir tout seul. Comme si nous n’avions pas eu, tous et toutes, au moins quand on était enfant, d’autres êtres humains (généralement des femmes) pour nous nourrir, nous soigner, nous aimer.

On peut parfois lire chez certaines féministes que la socialisation masculine inhiberait l’identification et l’expression des émotions, en général, et que tout irait mieux si les hommes apprenaient à montrer leur vulnérabilité. Cela me semble contestable : ce ne sont pas toutes les émotions qui sont censurées, et pas dans tous les contextes. Les hommes savent très bien exprimer certaines émotions : la joie et la jubilation quand leur équipe de foot préférée gagne, leur ferveur révolutionnaire dans les mouvements politiques, ou leur rage contre les féministes par exemple. Ce que montre le sociologue Kevin Diter, invité du deuxième épisode, L’amour, c’est pas pour les garçons, c’est que le problème n’est pas qu’on apprendrait aux garçons à retenir leurs émotions et aux filles à les exprimer. C’est que les émotions qu’on leur demande d’exprimer ou de retenir ne sont pas les mêmes. Et que le niveau d’implication exigé dans les relations interpersonnelles n’est pas le même non plus. Ou autrement dit par le chercheur Léo Thiers-Vidal, militant proféministe :

 

« Apprendre, par exemple, à ne pas exprimer d’émotions ou à les exprimer sélectivement et à certains moments précis, renforce les hommes dans leur rapport aux femmes […] Il faut envisager la

socialisation masculine comme constituant différentes façons d’apprendre, souvent avec plaisir et jouissance, à se construire une subjectivité, une corporalité, une sexualité qui permettent à la fois de se

servir des femmes et à n’en éprouver ni gêne ni remords.90 »

 

Bien. Que les hommes expriment leurs émotions – ou du moins, une palette plus large d’émotions, avec plus de nuances, voilà qui est forcément souhaitable. Mais est-ce la solution ? J’en doute. Car comme l’analyse très finement l’anthropologue Mélanie Gourarier : « L’expression des émotions – qui n’implique pas nécessairement de prêter attention à celles d’autrui – permettrait alors de bénéficier d’un regain de sollicitude de la part de la

partenaire. Les femmes en sortiraient encore perdantes.91 »

On peut encore ajouter qu’abolir cette exploitation émotionnelle demande un énorme travail sur les représentations, et aussi, collectivement, sur notre niveau d’exigence… ou de complaisance. Peut-être que les femmes, à qui on reproche sans cesse d’être trop exigeantes, ne le sont en réalité pas assez dans leurs relations amoureuses. Dans ma série préférée, Crazy Ex-Girlfriend, Rachel Bloom se moque dans l’une de ses chansons grandioses (Love Kernels) de cette tendance qu’ont certaines femmes à se contenter de toutes petites miettes d’affection de la part de leurs love interest : celui qu’elle convoite lui dit des phrases aussi banales que J’aime bien l’odeur de ton appartement, ou Ça te dit un ciné ? Je devais y aller avec mes potes mais ils ont annulé, et elle les prend comme des preuves d’amour. Comme l’explique la chercheuse Moira Weigel, « Nous donnons notre temps et notre énergie aux autres de manière aussi automatique qu’une vache broute ou que l’herbe pousse. Notre attention est une ressource naturelle… De nombreuses femmes finissent même par croire qu’il est dans leur nature de

faire n’importe quoi par amour.92 »

C’est en ce sens et pour toutes ces raisons que j’analyse la charge émotionnelle comme une autre forme d’exploitation – et que les femmes soient socialement conditionnées à s’y soumettre n’y change rien (comme on le verra avec la philosophe Manon Garcia).

 

Résumons donc. Les tâches ménagères ont été “naturalisées” – au sens où on entretient volontiers l’idée qu’elles sont naturellement féminines – tout comme les émotions. Les hommes, qui de facto bénéficient de tout ce travail gratuit, n’ont pas d’intérêt objectif à ce que la situation change. Et de nombreuses tentatives de résolution de la question à un niveau individuel se soldent par un échec. On pourra noter néanmoins que cette répartition des tâches ne dépend pas que de décisions individuelles. Les entreprises peuvent favoriser de meilleures conditions de conciliation de la vie familiale et privée avec la vie professionnelle. Les politiques publiques peuvent aussi alléger l’exploitation domestique : en ouvrant des crèches, en imposant un congé paternité obligatoire et rémunéré, en diminuant le temps de travail obligatoire, etc.

 

Pour un congé paternité

 

En Suède, neuf pères sur dix prennent en moyenne trois à quatre mois de congé paternité. Dans les pays de l’OCDE, seul un père sur cinq prend un congé (même de quelques jours). Depuis 1995, la Suède réserve un mois de congé parental aux pères, sans possibilité de le transférer à la mère. Aujourd’hui il est de trois mois. S’il n’est pas obligatoire, ce congé n’est pas pris. En Espagne, le parent autre que la mère biologique – le père, mais aussi la compagne de la mère dans les couples lesbiens – bénéficie depuis 2009 de huit semaines de congé paternité, bientôt allongés à seize (comme un congé maternité). Pendant ce temps, en France, le congé paternité est toujours de 11 jours. Pour le collectif Pour une parentalité féministe, l’allongement de ce congé est une « absolue nécessité », car « les congés réservés aux pères entraînent une hausse de leur participation aux activités parentales après la période de congé elle-même ».

 

84. Disponible sur son site emmaclit.com et publiée dans son album Un autre regard, Massot éditions, 2017.

85. Arlie Russell Hoschschild, Le Prix des sentiments, La Découverte, 2017 (paru aux États-Unis en 1983).

86. Collectif, « Gender Disparity in the Rate of Partner Abandonment in Patients With Serious Medical Illness », Cancer, 2009.

87. Notamment par Richard Schmitt et Brian Pronger, « Les hommes proféministes et leurs ami·es », Infokiosques, 1998.

88. Melanie Hamlett, « Men Have No Friends and Women Wear The Burden », Harpers Bazaar, 2 mai 2019.

89. Alice Maruani, « Les femmes sont bonnes », Rue 89, 25 décembre 2017.

90. Léo Thiers-Vidal, « De la masculinité à l’anti-masculinisme : penser les rapports sociaux de sexe à partir d’une position sociale oppressive », Nouvelles Questions féministes, 2002.

91. Interviewée dans « Peut-on échapper à la domination masculine ? », hors-série de L’Obs, 2019.

92. Citée et traduite par Maïa Mazaurette dans « La charge mentale des femmes nuit gravement à la sexualité », Le Monde, 11 juin 2017.

 

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