Les couilles sur la table

Victoire Tuaillon · Chapitre 1 sur 56

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Les couilles sur la table

Introduction

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Ceci n’est pas un manuel pour apprendre à être un homme, un vrai. Ce n’est pas non plus un pamphlet contre une entité abstraite qui s’appellerait “les hommes”, et qu’on mettrait tous dans le même sac. Et ce n’est pas un point de vue personnel sur la masculinité que j’aurais tiré d’observations plus ou moins inspirées de mon entourage proche. Ce livre est une tentative de synthèse des centaines de travaux – articles, thèses, essais, documentaires – concernant la masculinité, les hommes et la virilité, que j’ai eu la chance de lire dans le cadre de mon travail.

 

Je suis journaliste. Depuis deux ans, dans une émission diffusée en podcast, Les Couilles sur la table, je m’entretiens pendant une quarantaine de minutes avec des spécialistes d’une question liée à la masculinité. Ielles sont universitaires, artistes, chercheur·es. Au moment de la rédaction de cet ouvrage, quarante-six épisodes ont été diffusés.

Je suis féministe, c’est-à-dire : je crois à cette idée révolutionnaire que les femmes sont des êtres humains. Je veux, et je crois que c’est possible, que quel que soit notre genre, nous puissions mener des vies libres et heureuses, à égalité. Je suis convaincue que cette question des rapports de genre, et donc de la masculinité, nous concerne absolument toutes et tous, dans tous les aspects de notre vie.

 

En tant que femme, j’ai été marquée, dès le plus jeune âge, par la violence de genre ordinaire. Comme beaucoup, j’ai par exemple été harcelée et insultée dans la rue, à peine sortie de l’enfance. En grandissant dans les années 1990, j’ai été aussi marquée par l’époque, par ce que je voyais du monde – les soldats responsables des massacres de la guerre du Kosovo, les terroristes islamistes, les lycéens qui mitraillaient leurs camarades aux États-Unis, les tueurs en série, les violeurs et les pédocriminels dans les journaux télévisés, les films et les livres : des hommes, encore et encore. La première question qui m’obsède donc depuis longtemps, c’est celle du sens de la violence. Pourquoi, partout dans le monde, ces violences sont-elles majoritairement commises par des individus de genre masculin ?

Enfant, puis adolescente, je nous sentais, toutes et tous, enfermé·es dans des rôles qui ne nous convenaient pas vraiment ; moi et mes copines, sommées de ravaler notre rage, d’être plus douces, plus arrangeantes ; ceux qui se faisaient casser la gueule à la sortie des cours, les “sale pédé ! ” entendus à toutes les récrés, les claques… Cette grande mascarade me troublait. Mais le seul discours sur les hommes auquel j’étais exposée était celui des magazines féminins, dont je raffolais, qui nous apprenaient à comprendre ce que les hommes aimaient et ce qu’ils attendaient de nous.

Tout s’est éclairé quand j’ai eu seize ans : ma grande sœur m’a offert King Kong Théorie, l’essai féministe de Virginie Despentes, qui venait juste d’être publié. Ce livre a changé ma vie. Je peux encore en citer des passages par cœur aujourd’hui, comme celui-ci : « La virilité traditionnelle est une entreprise aussi mutilatrice que l’assignation à la féminité. » C’était tellement limpide, et tellement fidèle à ce que je voyais partout autour de moi : des filles qui se résignaient parfois joyeusement à la soumission et à la docilité ; des garçons bien souvent incapables d’intimité émotionnelle avec leurs amis les plus proches, brutaux et violents par habitude, pour l’image, mais qui retenaient leurs larmes et qui, terrifiés, cachaient leur vulnérabilité. Car ce qu’on apprend encore aujourd’hui aux garçons, de mille et une manières, c’est qu’ils se dévaloriseraient en adoptant des attitudes ou des activités codées comme féminines. La deuxième grande question de ce livre, c’est donc celle de ces stéréotypes et de ces injonctions viriles.

 

La domination masculine reste une évidence. La question de savoir quand et comment elle a commencé est passionnante, mais ce n’est pas l’objet de ce livre. Rappelons seulement trois choses : elle a des racines extrêmement anciennes, de plusieurs millénaires, et semble s’appliquer dans toutes les cultures ; il n’a jamais existé d’équivalent inverse du patriarcat (à aucune époque, les femmes n’ont eu le droit de mutiler, tuer, enfermer, agresser les hommes) ; enfin, cette domination est structurelle – à la fois économique, symbolique et culturelle. Personne n’y échappe ; personne ne grandit en dehors de l’ordre du genre ; c’est comme l’air qu’on respire. La domination masculine n’est pas non plus une réalité librement consentie. Toustes, nous débarquons dans une culture déjà constituée. Nous en sommes les produits, et nous la produisons par nos pratiques et nos existences. Même si, formellement, les femmes ont dans quelques pays du monde obtenu les mêmes droits que les hommes, aucune société n’a encore atteint l’égalité entre femmes et hommes. Les êtres humains qui possèdent les richesses, qui gagnent le plus d’argent, qui détiennent le pouvoir économique, politique, culturel, restent pour la grande majorité de genre masculin. Enfin, pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté, à propos du cliché tenace qui veut que les féministes détestent les hommes, il me faut préciser : je ne considère pas que les hommes sont les ennemis des femmes. C’est justement parce que j’aime les hommes, que je crois en la possibilité de vivre des relations égalitaires, que je suis féministe. Ce n’est pas une guerre entre les femmes et les hommes, au contraire : en luttant contre le sexisme, le féminisme est peut-être notre seul espoir de rendre la vie ensemble vivable. Sans que personne ne domine l’autre.

Je suis moi aussi, par certains aspects, du côté de la domination. Je suis cisgenre, c’est-à-dire que je m’identifie au genre (féminin) qui m’a été assigné à la naissance. Cela explique en grande partie pourquoi, jusqu’à récemment, je suis restée ignorante des discriminations et de l’oppression subies par les personnes trans. Je m’identifie comme hétérosexuelle, qui est l’orientation favorisée, valorisée et encouragée par toute la société. J’ai grandi en France comme une femme blanche – la police ne m’a jamais contrôlée dans la rue, je n’ai jamais eu à subir de remarques racistes, je ne me suis pas vue refuser d’emploi ou d’appartement en raison de mon nom, de ma couleur de peau ou de mes origines supposées. J’ai bénéficié des privilèges des classes sociales supérieures : mon père était médecin généraliste, ma mère guide de voyage. Ils étaient séparés ; l’une et l’autre maison étaient toujours pleines de livres, et le langage, la culture et les valeurs y étaient celles récompensées par l’institution scolaire. Bénéficiant de ces privilèges de classe et de race, j’en étais inconsciente, car comme bien des privilèges ils sont invisibilisés : dans ma famille, nous étions bien plus persuadés que ces bons bulletins que je ramenais chaque trimestre à la maison étaient dus à des “dons” innés, ou à mon travail. Ce n’est que plus tard que j’ai commencé à saisir qu’un ensemble de pratiques, de valeurs et de conditions matérielles liées à ma classe sociale avaient largement favorisé ma “réussite” scolaire.

Comprenant l’importance de penser ensemble toutes les logiques de domination – le genre, la classe, ce qu’on appelle en sociologie la race, mais aussi l’âge ou la sexualité – je veux donc aussi comprendre la domination de certains hommes sur d’autres hommes : c’est la troisième grande question de ce livre. Tous les hommes sont en position de domination, mais ils le sont plus ou moins. Ce n’est pas la même chose d’être un jeune homme dans un milieu populaire en ville, d’être un jeune de cité, ou d’être élevé dans un milieu rural. Parce que la masculinité blanche, hétérosexuelle, riche, celle, disons, du “jeune cadre dynamique” ne donne pas les mêmes avantages dans notre société que celle d’un homme gay pauvre, ou celle d’un ouvrier noir qui vit en banlieue – l’État, la police, la justice, les médecins, les employeurs, les propriétaires, etc. ne vont pas les traiter de la même manière. Et ces normes changent selon le contexte, selon l’époque, les pays… mais sans que ça ne remette jamais en cause la domination masculine. Étudier les masculinités, c’est donc tenter aussi de prendre en compte toutes les autres logiques de pouvoir. Comment se construisent les masculinités dans un milieu rural populaire ? Qu’est-ce que ça veut dire, en termes de masculinité, d’être un homme noir en France au e XX siècle ? Qu’est-ce que ça veut dire d’être un homme trans ?

 

Toutes les questions de genre, en fait, sont des questions politiques. C’est bien une lecture politique des questions liées à la masculinité qui a nourri le podcast – et maintenant, ce livre. Par exemple, dans le monde du travail : pourquoi malgré les lois, malgré les accords de principe, les positions de pouvoir sont-elles toujours en majorité occupées par des hommes ? Et pourquoi continuent-ils à être mieux payés ? Dans la sphère sociale, pourquoi le travail de care, c’est-à-dire s’occuper des enfants, des personnes malades, âgées, de la maison (un travail sans lequel la vie ensemble serait impossible), échoit toujours en majorité aux femmes ? Et pourquoi ce travail est au mieux mal payé, au pire même pas reconnu – d’où l’expression si souvent entendue Ma mère, elle travaille pas ? Qu’est-ce qui, dans notre système judiciaire, fait en sorte que les violences sexuelles ne sont pas prises au sérieux, au point que seule une infime minorité de violeurs soit condamnée ?

S’intéresser aux masculinités, retourner le regard, c’est donc aussi remettre en question notre économie, nos institutions politiques, judiciaires, médicales, autrement dit, nos structures de pouvoir.

Je crois que le féminisme n’est pas une guerre contre les hommes, mais une lutte contre ces structures qui permettent à la domination masculine de perdurer. Et donc contre ce qui, dans la construction de la masculinité (première partie) en fait un privilège (deuxième partie), une exploitation (troisième partie), une violence (quatrième partie)… Il n’y a aucune fatalité ; ce sont des questions structurelles, et les structures, on peut les défaire ou les esquiver (cinquième partie).

 

« S’intéresser aux masculinités,

 

retourner le regard, c’est donc aussi

 

remettre en question notre économie, nos

 

institutions politiques, judiciaires,

 

médicales, autrement dit, nos structures

 

de pouvoir. »

 

Ces questions, je ne les formulais pas aussi clairement quand j’ai commencé à m’intéresser aux études de masculinités. À vingt ans, j’ai eu la chance d’étudier un an aux États-Unis. C’est là-bas que j’ai appris qu’au sein des départements de gender studies, d’études de genre, des universitaires travaillaient sur les masculinities studies, les masculinités. Il s’agissait de retourner le regard, là où la masculinité en tant que telle avait été toujours le point aveugle de la domination. Autrement dit, pour reprendre les termes d’Éric Fassin dans sa postface de Masculinités, l’essai fondateur de Raewyn Connell sur lequel je reviendrai longuement dans ce livre : « Les études sur les femmes leur avaient permis d’accéder à une universalité jusqu’alors réservée aux hommes, les études sur les hommes allaient faire entrer ceux-ci dans la particularité où les femmes avaient auparavant été consignées. » De retour en France, j’ai continué à lire des textes féministes. Je me disais qu’un jour j’aimerais écrire sur la masculinité, mais je ne me sentais pas légitime. Au fond, je crois que j’attendais qu’un homme s’empare de cette question. J’ai pourtant tenté plusieurs fois de proposer des sujets sur la masculinité, pendant des années, mais personne ne semblait comprendre l’intérêt de cette question. À l’école de journalisme où j’ai étudié, on me répondait que ce n’était pas un sujet intéressant. Ce n’était même pas un sujet, en fait. Dans les rédactions où j’ai travaillé en sortant de l’école, au début des années 2010, les sujets liés au genre semblaient n’intéresser personne, à part le 8 mars, pour ce qu’on appelait encore trop souvent “la journée de la Femme”. Quelques années après, j’ai décidé de devenir journaliste indépendante pour, enfin, faire les sujets qui me plaisaient vraiment. Et tout en haut de ma liste, bien sûr, il y avait cette émission sur les hommes.

Cela faisait des années que je voyais passer des études et des articles éclairants et stimulants sur les masculinités et sur le genre dans le monde universitaire, mais ils n’étaient quasiment pas relayés dans les médias. J’ai eu envie de les partager, en m’entretenant avec des chercheuses et des chercheurs qui avaient consacré beaucoup de temps à réfléchir à ces questions. Le podcast était le média idéal. Dès le départ, j’ai voulu donner la parole à des universitaires, et non pas faire entendre les témoignages subjectifs d’hommes célèbres ou anonymes, qui auraient donné leur point de vue personnel sur leur propre masculinité. D’abord parce qu’il est très difficile d’avoir un point de vue quand on est en situation de domination – on est très rarement conscient des privilèges que cela procure d’être blanc, d’être hétérosexuel, d’être valide, d’être cisgenre. Et puis je suis convaincue que pour penser les dominations, on a besoin de concepts, de faits, de statistiques, et pas uniquement de témoignages (ces universitaires travaillant d’ailleurs souvent sur des témoignages, des entretiens longs, patiemment recueillis). Et c’est justement pour faire entendre dans ce livre la parole de quelques-un·es de ces chercheur·es que j’ai choisi d’insérer, à la fin de chaque partie, l’extrait d’un épisode particulièrement marquant.

 

On m’a souvent reproché la vulgarité du titre Les Couilles sur la table. Je travaille aujourd’hui dans un bureau où il nous semble tout à fait normal de prononcer des phrases comme Quelqu’un a un micro pour les Couilles ?, C’est quoi le sujet des Couilles cette semaine ?, Je ne peux pas venir à la réunion, je dois monter les Couilles… (D’ailleurs si on se rencontre un jour, ne me faites surtout pas de blagues sur les couilles, je vous promets qu’à la rédaction de Binge Audio on les a déjà toutes faites et refaites). “Mettre ses couilles sur la table”, c’est une métaphore qui m’a toujours interpellée. Je prends la grammaire et les figures de style très au sérieux. Je n’arrive jamais complètement à oublier le sens littéral des expressions, et celle-ci me paraissait bien résumer mon projet. Les couilles sont le symbole de la virilité. Étymologiquement, “testicule” vient de testis, en latin “les témoins” : ces organes sont les témoins de la virilité. “Les couilles” peut même, dans certaines expressions, signifier “les hommes” : certains hommes entre eux s’appellent “ma couille”, disent qu’ils aiment bien être “entre couilles”. “Avoir des couilles”, c’est avoir du courage, comme si cette qualité morale ne pouvait être que virile. C’est pourquoi je me suis dit que cette table sur laquelle il était valorisé de les poser, on pouvait la transformer en table d’examen, de discussion, de dissection de la masculinité.

Quarante-six épisodes et deux ans plus tard, ce livre est le résultat de ces conversations, de ces heures de recherche et de lecture, d’innombrables discussions informelles dans des bars, des fêtes et des dîners, et aussi des milliers de messages que les auditeurices m’ont envoyés. Je suis convaincue que le savoir émancipe et libère. Beaucoup me l’ont dit et écrit : ces réflexions, les analyses données pendant ces conversations ont provoqué des prises de conscience, des changements de perspective qui leur permettaient de respirer un peu mieux.

Et, finalement, l’enjeu de toutes ces conversations, c’est la liberté ; c’est devenir un peu plus libre en prenant conscience de tout ce qui nous détermine, pour savoir et pouvoir agir. J’aimerais que ce livre soit une petite contribution à la révolution en cours.

 

Pour initier cette réflexion sur la virilité et la masculinité, vous trouverez dans les pages suivantes des extraits de l’épisode 9, où, avec la philosophe Olivia Gazalé, nous avons discuté de ce que les hommes font aux autres hommes.

 

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