Les couilles sur la table

Victoire Tuaillon · Chapitre 37 sur 56

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Les couilles sur la table

L’impunité des violeurs

de se mesurer les uns aux autres. Elle permet de distinguer les plus performants : celui qui “ramène la meuf”, puis la “fait tourner”, après l’avoir “ken” (niquée), acquiert prestige et supériorité quand les autres

lui sont redevables d’avoir bénéficié de sa performance.109 »

 

L’IMPUNITÉ DES VIOLEURS

 

La banalité du viol s’explique aussi par le fait que très peu de violeurs sont en réalité poursuivis, et encore moins condamnés. D’abord, seule une minorité de victimes porte plainte (10 à 15 %). Ensuite, la justice française n’a absolument pas les moyens (et on ne lui donne pas les moyens) de traiter tous les cas de viols dont elle a connaissance. Les deux tiers des

plaintes pour viol sont classées sans suite110, ce qui ne veut pas du tout dire qu’il ne s’est rien passé. Une plainte peut être classée sans suite, parfois sans même une enquête, parce que les juges sont débordé·es, n’ont pas le temps d’enquêter, pensent qu’on ne retrouvera pas l’auteur du crime, estiment que le cas qui leur est présenté est “insuffisamment caractérisé” (ne ressemble pas assez à l’idée qu’on se fait du “vrai viol”) et que l’affaire “ne tiendra pas” devant un tribunal. Beaucoup de viols (crimes) sont aussi requalifiés en agression sexuelle (un délit jugé en correctionnelle, avec des peines moins lourdes)… avec le risque qu’ils soient prescrits. Bref, à la fin, une infime minorité de violeurs et d’agresseurs sexuels sont condamnés.

Dans notre monde, les violeurs peuvent donc violer en toute impunité, une impunité institutionnelle mais aussi sociale : nous tolérons que des hommes soient des violeurs. Nous détournons le regard, nous choisissons de ne pas voir, de ne pas écouter, de minimiser ce qu’ont vécu les victimes, voire d’en rire. Pour que le viol soit aussi répandu, cela demande la complicité de toute la société. On découvre chaque jour de nouveaux scandales en la matière : alors que d’innombrables cas de violences sexuelles contre des enfants ont été portés à la connaissance de responsables du clergé catholique, ceux-ci ont souvent choisi de protéger les prêtres pédocriminels ; l’entourage du producteur Harvey Weinstein savait qu’il violait des femmes, et l’a même aidé à le faire ; on découvre aujourd’hui que c’est un genre de système similaire qui a protégé l’homme d’affaires Jeffrey Epstein, accusé de traite de mineures et du viol de plusieurs femmes.

 

Ce qu’il faut bien voir, c’est que ce phénomène d’impunité et de protection se retrouve aussi dans des cercles familiaux et amicaux. Régulièrement, des auditrices m’écrivent pour me faire part de la situation qu’elles traversent. Je pense à la colère de Miranda, qui a été agressée sexuellement par un employé de son oncle, oncle dont elle était très proche :

 

« Mon oncle et sa femme ont été les premiers informés, ils ont tous les deux essayé de justifier l’agression comme étant un malentendu et en disant que mon agresseur n’était en réalité pas une mauvaise personne. Aujourd’hui, mon oncle travaille toujours avec mon agresseur. Comment est-ce possible de travailler avec quelqu’un qui a agressé sexuellement un membre de sa famille ? Comment mon oncle peut-il placer son succès financier avant mon agression ? »

 

Hélas, souvent, nous préférons préserver nos relations avec des hommes plutôt que soutenir les victimes. Les témoignages montrent que beaucoup d’hommes trouvent que c’est plus grave de “lâcher” un ami parce qu’il a commis des violences que d’abandonner la victime, même si elle est proche d’eux. Je ne dis pas que ces situations sont faciles à résoudre, et je comprends le désarroi de Maëva, une jeune auditrice qui me demande : « Mon meilleur ami est un violeur, je le sais de sa victime qui est aussi une amie. Quelle position dois-je adopter ? Est-ce que je me trahis en continuant malgré tout à l’aimer en tant qu’ami ? Est-ce qu’on peut distinguer l’homme qu’il est d’une action ignoble qu’il a commise ? »

Parfois, sans que le viol ou l’agression sexuelle soient clairement établis, nous continuons, par notre silence ou nos encouragements, à favoriser des comportements toxiques. Je me souviens ainsi, quand j’étais adolescente, de ce groupe de copains cultivés, drôles et charmants, avec lequel on aimait faire de grosses fêtes et boire beaucoup d’alcool. L’un d’entre eux était connu pour se débrouiller, à chaque soirée, pour avoir des relations sexuelles avec une femme chaque fois différente. Un comportement perçu dans le groupe comme un peu grotesque (C’est le queutard de la galaxie) mais aussi prestigieux ; c’était le motif de plaisanteries et d’encouragements (Alors, t’es en petite forme ce soir, t’as toujours pas pécho ?). Personne dans ce groupe – moi y compris – ne s’est jamais demandé, ni ne s’est jamais assuré, que les jeunes femmes à qui il proposait d’aller faire un tour dehors – des jeunes femmes plus jeunes, que nous ne connaissions pas – étaient en état de consentir à ce qui allait leur arriver. Or, vu l’état général d’alcoolisation, elles ne l’étaient probablement pas. Et, surtout, nous n’avons jamais abordé ce sujet entre nous.