Les couilles sur la table
Harcèlement de rue : la performance de masculinité
Voilà donc les espaces publics de nos villes investis par les garçons… Mais ça ne s’arrête pas là. En retour, ces lieux participent aussi à la construction des masculinités.
Cela peut passer par le show : sur leurs skates, leur BMX, ou se disputant la balle, les garçons rivalisent d’audace, se donnent en spectacle aux passant·es… et aux filles qui les accompagnent. Cela passe aussi par l’exclusion des filles. Yves Raibaud cite ainsi l’exemple d’un lieu associatif en Gironde nommé Le Bunker dans les années 1990, qui servait de lieu de répétition pour des groupes de rock. « Il y avait 96 garçons et deux filles ; quand on leur a demandé Qu’est-ce qui est bien dans le blockhaus ?, les garçons presque unanimement avaient répondu Il n’y a pas de filles. Et quand on leur a demandé Et qu’est-ce qui manque dans le blockhaus ?, Ça manque de meufs.» Ces lieux fonctionnent comme « des maisons des hommes », c’est-à-dire « des espaces monosexués dont l’enjeu est la production et la consolidation de l’identité masculine ». Ils se construisent à la fois sur l’éviction des femmes, et leur mythification comme objets sexuels.
Que reste-t-il alors aux filles ? Eh bien… en France, comme dans bien d’autres pays du monde, quand elles veulent s’adonner à leurs loisirs favoris, il faut qu’elles le payent de leur poche (clubs de gym, par exemple). À moins qu’elles ne décident d’aller courir dehors ? Sauf que l’espace
public non plus n’est pas tout à fait à elles…41
HARCÈLEMENT DE RUE : LA PERFORMANCE DE MASCULINITÉ
C’est maintenant, je crois, un fait connu, grâce aux campagnes de sensibilisation menées par les féministes : circuler dans l’espace public quand on est une femme, c’est faire fréquemment l’expérience du harcèlement de rue. Révoltée par ce harcèlement, la militante féministe Anaïs Bourdet a collecté pendant sept ans des dizaines de milliers de
témoignages, sur le blog Paye Ta Schneck42, avant d’arrêter, en juin 2019, expliquant qu’elle n’en pouvait plus. « Je n’arrive plus à lire vos témoignages et à les digérer en plus des violences que je vis dès que je mets le pied dehors », écrit-elle dans son message d’adieu. Le blog, lui, reste en ligne. Je vous encourage à aller lire ces témoignages, à voir au bout de combien de temps ça vous devient insupportable. Être présente dans l’espace public quand on est une femme, c’est affronter un continuum de comportements qui nous rappellent à notre genre : regards insistants (ces types qui se permettent pendant tout un trajet de métro de fixer, sans aucune gêne, les décolletés), insultes, compliments inopportuns, exhibitionnisme, agressions sexuelles dans les transports en commun (agresseurs qu’on désigne encore par l’euphémisme de “frotteurs”). Nous marchons dans la rue, et nous entendons des remarques, des sifflets, des insultes ; nous nous approchons d’une terrasse occupée par des hommes, d’un endroit où ils se regroupent pour une raison ou une autre, et on sait qu’on va y avoir droit ; c’est comme passer un péage d’hommes. Et, non, ce ne sont pas, comme on le lit régulièrement, des “tentatives maladroites de drague”. L’homme qui me croise un matin en me disant : Toi je te fais une branlette espagnole, direct, par exemple, pense-t-il sincèrement que je vais m’arrêter, lui dire : Oh, mais oui bien sûr, quelle bonne idée ! et le laisser mettre son pénis entre mes seins ?
D’autre fois, ce ne sont pas des insultes ni des propositions sexuelles ; c’est plus anodin, moins désagréable – des Vraiment charmante, Joli sourire, Quelle belle peau, on en mangerait, glissés en passant, en chuchotant. Quand on ose s’en plaindre, on nous répond : Mais enfin, ce sont des compliments, tu devrais bien le prendre ! Sauf qu’à ce moment-là, on n’avait pas forcément envie de penser à notre corps, à notre apparence, à notre peau ; entendre ces remarques nous réassigne immédiatement à notre place de femme conçue d’abord comme un objet destiné aux regards des autres.
J’ai commencé à en faire l’expérience vers l’âge de onze ans, avec ma meilleure amie. Passées les premières fois qui nous laissaient stupéfaites, nous nous sommes promis de répliquer systématiquement. En fonction de la violence du propos, on leur disait sèchement qu’on ne leur avait rien demandé, on leur hurlait dessus, on les insultait, on leur mettait la honte en public : Tu viens de nous dire quoi, là ? Que tu voulais qu’on te suce la bite ? Ça nous soulageait. Sinon on avait l’impression de subir les insultes, qu’elles nous collaient à la peau toute la journée, comme des serpents qui nous sifflaient à l’oreille – salopes, petites putes, je vais vous baiser. Je me souviens d’une fois où nous n’avons rien dit. C’était l’été de nos dix-sept ans, nous roulions à vélo, en jupe, et nous n’avons pas osé répondre à ces hommes hilares qui, en nous croisant, nous ont lancé qu’ils avaient bien envie de nous mettre une petite fessée ; c’étaient des policiers en tenue.
Devenue étudiante, il m’arrivait parfois de m’arrêter pour parler à l’homme qui m’avait interpellée, et de lui poser sincèrement la question : Pourquoi vous faites ça ? À quoi ça sert ? L’un d’entre eux m’avait expliqué que s’il tentait sa chance trois cents fois dans la journée, peut-être qu’une fois ça marcherait (comprendre : il obtiendrait une relation sexuelle). La communauté de la séduction dont nous avons parlé tout à l’heure fonctionne sur la même logique : la rue est d’ailleurs l’un de leurs terrains “de chasse” et “d’entraînement”. Comme si les femmes étaient à leur disposition, comme si nous leur devions notre temps et notre attention. Mais pourquoi est-ce que ces hommes se sentent le droit d’interrompre des femmes qui ne leur ont rien demandé ? Je suis au téléphone ou j’écoute de la musique, je peux être en train de penser à mon travail, à la mort d’un proche, à une conversation avec une amie, je tente de trouver une solution à un problème, bref je suis absorbée dans ma propre vie, quand un type se permet de couper le fil de mes pensées. Pourquoi ? Parce qu’il se sent le droit de le faire. Parce que peut-être que j’accepterais de coucher avec lui – ou parce que je suis à ses yeux un bon objet d’entraînement pour parfaire sa technique de séducteur.
Je comprends vraiment ces pratiques comme des performances de masculinité, de masculinité en tant que privilège : celui de ne pas avoir à se soucier du ressenti, de l’envie et de la vie des femmes. Le harcèlement de rue est la performance de masculinité qui consiste pour les hommes à user de leur droit à commenter le corps des femmes, à les mettre mal à l’aise, à les insulter, et, plus largement, comme droit à disposer de leur temps et de leur attention.
Je précise que je n’ai rien contre les conversations impromptues, les rencontres non prévues, ni qu’on me demande l’heure ou de l’argent ou des indications sur le chemin à suivre – bref, je ne suis pas contre les interactions entre inconnu·es dans l’espace public. Je fais simplement remarquer que celles-ci, quand on est une femme, sont le plus souvent sexualisées. Mais alors, me diront certains, outrés et indignés, on ne peut même plus draguer dans la rue ? Eh bien non, peut-être plus. D’abord parce que si ce mode de rencontre était efficace dans les années 1960, il ne l’est plus tellement aujourd’hui (à peine 5 % des couples se rencontrent ainsi,
contre presque 15 % en 196043). Et puis, vous aurez beau être poli, courtois, souriant : vous arriverez après bien d’autres ; et comme eux, vous serez d’abord une interruption dans notre journée. Maïa Mazaurette l’a parfaitement résumé dans une de ses chroniques :
« Même si vous, homme bien élevé, draguez en plein air avec le sourire, votre excellente éducation ne suffit pas à annuler la mauvaise éducation des autres – et ne suffit pas à contrebalancer le fait que vous ajoutiez une interruption à des dizaines, centaines, milliers d’autres. Refuser de reconnaître le vécu féminin, résister aux témoignages qui continuent d’abreuver nos réseaux sociaux, opposer sa colère à des prises de
parole, est effectivement indécent.44»
Un point encore. Tous les hommes qui draguent en plein air ne le comprendront peut-être pas, mais du harcèlement de rue au sentiment d’insécurité, il n’y a qu’un pas. Ce n’est pas que les hommes qui nous abordent soient forcément dangereux. Mais c’est comme si tout l’espace public nous réassignait au statut d’objet vulnérable.
Beaucoup de femmes ne se sentent pas en sécurité en ville. Alors on adapte nos déplacements. On évite certains endroits. Pour des raisons de sécurité, 26 % des femmes renoncent à sortir de chez elles, contre 6 % des
hommes45. Le magazine en ligne Buzzfeed46 avait demandé à des femmes ce qu’elles faisaient pour se sentir en sécurité dans l’espace public : « Mettre nos clés entre nos doigts dans notre poing fermé quand nous rentrons seules chez nous le soir », « Faire semblant de ne pas parler français quand on nous aborde », « Ne pas manger de bananes dans les lieux publics pour éviter les remarques ou les regards déplacés », « Porter une alliance alors qu’on n’est pas mariées », « Se mettre sur le siège côté couloir du bus même si on préférerait être côté fenêtre, pour ne pas se retrouver coincée ». Autant de précautions que les hommes ne penseraient jamais à devoir prendre.
Le privilège masculin en ville, ce ne sont donc pas seulement des choses que les hommes font, mais aussi tout ce qu’ils n’ont pas à faire. Le privilège masculin, c’est aussi avoir la liberté de jouir en toute sérénité de la ville, de ses plaisirs, de sa beauté, de l’animation qu’elle offre. Et je devrais préciser : le privilège masculin blanc, hétérosexuel et cisgenre. Car il n’y a pas que les femmes pour qui la rue soit un lieu inconfortable. Être un homme trans, gay ou queer en ville, c’est risquer aussi d’être victime de violences de genre : 13 % des personnes LGBT déclarent ainsi avoir été
agressées physiquement dans un lieu public, et 26 % injuriées47. Conséquence de ces agressions, 43 % des sondés disent avoir évité d’embrasser un partenaire de même sexe en public, et 34 % de fréquenter certains lieux. Et les jeunes hommes “perçus comme noirs ou arabes” qui se
font contrôler vingt fois plus souvent que les autres48 (et plus rudement). Et les personnes sans-abri qui doivent désormais faire face aux “dispositifs anti-SDF” – ce mobilier urbain (bancs trop étroits, pics…) destiné à les empêcher de s’installer. Dans tous ces cas, on retrouve cette tendance à l’exclusion des minorités – même si les femmes ne sont pas une minorité, au contraire, puisqu’elles constituent 52 % de la population française !
Enfin, le harcèlement ne s’arrête pas dans la rue, il a aussi lieu dans les
transports en commun, dont deux tiers des usager·ères sont des femmes49. Selon une enquête menée par le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes en 2015, « 100 % des utilisatrices des transports en commun ont été victimes au moins une fois dans leur vie de harcèlement sexiste ou agressions sexuelles, conscientes ou non que cela relève de ce phénomène. Les jeunes femmes sont particulièrement concernées. Dans plus de 50 % des cas, la première agression intervient avant 18 ans ». De fait, dans les transports en commun, deux tiers des victimes d’injures et insultes sont des femmes, tout comme l’écrasante majorité des victimes de violences sexuelles (quand les victimes de coups et blessures sont principalement des hommes).