Les couilles sur la table
Comment être un allié ?
Comment
être un allié ?
On me demande très souvent comment être un meilleur allié. De nombreuses pistes ont déjà été évoquées dans le livre. Même si je ne suis pas sûre que ce soit (encore) aux femmes de fournir aux hommes le mode d’emploi, je vais néanmoins prolonger rapidement ces quelques pistes ici.
À la lumière de ce que l’on sait sur les mécanismes de domination, chacun peut à son niveau évaluer ce qu’il peut immédiatement changer, dans tous les domaines, des détails les plus triviaux (qui fait la vaisselle ?) aux plus intimes (qu’est-ce que je désire et pourquoi ?). Prendre conscience de ses privilèges, et de la façon dont on bénéficie plus ou moins directement du travail gratuit effectué par les femmes : tout cela permet d’imaginer immédiatement ce qu’on peut mettre en place dans sa propre vie. Chacun trouvera comment appliquer ces principes selon sa position spécifique – vous n’avez pas le même pouvoir si vous êtes à la tête d’une entreprise de 10 000 salarié·es ou si vous êtes étudiant.
On peut aussi dire que devenir un allié, c’est vouloir que les femmes aient plus de pouvoir ; et si vous voulez que les femmes aient vraiment plus de pouvoir, il faut renoncer en partie au vôtre. C’est ce que souligne le chercheur australien Anthony McMahon lorsqu’il émet l’hypothèse que le féminisme pose aux hommes une question non pas psychologique mais politique :
« Sommes-nous prêts à abandonner notre pouvoir masculin, nos privilèges et notre capacité de nous approprier des femmes et leur force de travail émotionnel et physique ? Bref, sommes-nous prêts à ce qu’il n’y ait plus de différences entre les sexes en termes de pouvoir, richesse,
ressources, travail, etc. ? Sommes-nous prêts à ne plus être des hommes, mais seulement des êtres humains comme les autres qui ne seraient pas supérieurs en raison de leur sexe ? Sommes-nous prêts à considérer la combativité, l’autonomie, la solidarité et l’entraide comme des valeurs ou des attitudes humaines, et non pas masculines ou féminines ? Sommes-nous prêts à considérer que les tâches de travail ne sont pas assignées à des sexes, mais à des capacités humaines que les hommes
comme les femmes peuvent avoir, ou pas ? 135 »
Devenir un allié est un processus (comme devenir féministe), un travail jamais achevé, toujours à réajuster. On rappellera que, dans ce domaine comme dans tant d’autres, il ne suffit pas de le dire pour l’être ; on a vu des hommes s’autoproclamer féministes et se rendre coupables d’actions extrêmement violentes envers les femmes (on peut penser à ce député écologiste qui posait avec du rouge à lèvres pour la journée internationale des droits des femmes, et s’est révélé être aussi un harceleur et un agresseur sexuel). Il faut donc vous engager dans une démarche de “disempowerment”, comme le propose le militant proféministe Francis Dupuis-Déri :
« Le disempowerment des hommes n’implique pas de réduire notre capacité d’agir ou d’être moins confiants et moins puissants en tant qu’êtres humains, mais en tant qu’hommes et donc en tant que membre de la classe dominante et privilégiée dans le patriarcat. L’engagement des hommes dans un processus individuel et collectif de disempowerment consiste à réduire le pouvoir que nous exerçons individuellement et collectivement sur les femmes, y compris les féministes. »
Même si, comme le fait remarquer Christine Delphy, il y a des privilèges qu’on ne peut pas, matériellement, abandonner :
« Admettons même qu’un homme ne cherche pas à tirer tout le parti de ses avantages à tous les niveaux et des désavantages à tous les niveaux
de la femme qu’il a en face de lui. Admettons qu’il veuille poser la relation comme égalitaire. Qu’est-ce que cela signifie ? Tout au plus qu’il ne poursuivra pas son avantage volontairement, c’est-à-dire qu’il n’utilisera pas volontairement son avantage initial pour en obtenir d’autres. Mais à cet avantage initial il ne peut renoncer, parce qu’il ne peut à lui tout seul supprimer, détruire ce qu’il n’a pas fait. Et pour la même raison, il ne peut pas plus supprimer les désavantages
institutionnels de la femme.136 »
Je laisse aussi de côté la question, longuement débattue, qu’on me pose souvent, de savoir si en tant qu’homme il vaut mieux se revendiquer “féministe”, “proféministe”, “allié des féministes” – je n’ai pas d’opinion sur la question. Le plus important, me semble-t-il, c’est de tenter de mettre en cohérence ses principes et ses pratiques.
Détailler toutes les façons dont on peut être un allié demanderait un ouvrage entier, je vais donc brièvement résumer les axes de réflexion qui me paraissent importants ici, et qui ont été inspirés d’hommes proféministes ayant longuement réfléchi à ces questions, comme Francis Dupuis-Déri (Petit guide du « disempowerment » pour hommes proféministes, 2014) et Yeun Lagadeuc-Ygouf (Être « allié des féministes », 2019). Je conseille vivement la lecture de leurs deux textes, en accès libre sur Internet.
Apprendre et s’éduquer
Les ressources féministes sont innombrables – documentaires, films, brochures, essais, podcasts… et beaucoup sont en accès libre sur Internet. Il s’agit d’apprendre sur la situation des femmes, l’histoire du féminisme, les enjeux de discussion. Bref, ne pas ignorer le sort de la moitié de la population mondiale ; autrement dit, se renseigner sur les violences obstétricales, sexuelles, les règles… et ne pas considérer que ce sont des sujets réservés aux femmes.
Au-delà des matériaux militants, je pense qu’il est aussi bénéfique de réévaluer ses pratiques culturelles. Par exemple, en se rendant compte que sa bibliothèque ne contient que des romans écrits par des hommes, on peut décider de lire plus de romans écrits par des femmes (et ça vaut pour les séries, la musique, les films, etc.)
Ne pas réclamer de cours particuliers des femmes féministes ! Je reçois ainsi régulièrement, comme toutes les féministes, des messages d’hommes me demandant de leur faire des listes de livres, de ressources. Cela part d’une bonne intention de leur part, mais je suis toujours étonnée qu’ils ne pensent pas à chercher tout seuls.
Combattre dans son propre cercle
Que ce soit avec vos collègues, vos ami·es, vos employé·es, votre famille, vos camarades du club de sport : parce que vous êtes un homme, votre parole a du poids. Utilisez votre privilège pour exposer, confronter, briser la solidarité masculine ! Vos amis sexistes vous écouteront plus volontiers si vous intervenez, vous, que des femmes qui leur diraient exactement la même chose. Vous pouvez aussi être un exemple, comme le dit Yeun Lagadeuc-Ygouf : « Nos choix de vies ou nos activités d’alliés doivent être des formes d’illustrations pour inspirer d’autres hommes. Notre travail est de pousser d’autres hommes à devenir des traîtres à leur classe de sexe et à se désolidariser publiquement des forces de l’ordre masculin. »
Écouter, plus que parler
J’ai vu des hommes proféministes se mettre en colère quand on leur faisait remarquer que leurs propos, ou leur attitude, étaient problématiques. Je sais qu’il n’est agréable pour personne de se faire reprendre, mais les féministes ont souvent de bonnes raisons de le faire. Ne pas prendre trop de place. Ne pas se réapproprier les idées, les travaux, les projets des femmes et des féministes sans les citer. Ne pas “mecxpliquer” leur combat aux féministes : c’est très pénible d’entendre des hommes peu éduqués sur le sujet donner des leçons sur la meilleure façon de combattre le patriarcat.
S’engager comme auxiliaire
De nombreuses associations féministes sont mixtes. Yeun Lagadeuc-Ygouf a ainsi effectué pendant plusieurs années un travail d’“auxiliaire” pour l’association Questions d’égalité : « Il s’agit de faciliter matériellement les activités féministes, explique-t-il : affichage, relais d’informations sur Internet, courses diverses, permanences, soutien administratif, édition de documents, financement de projets, etc. Les possibilités de faire des choses ne manquent pas. »
Et si on ne peut pas s’engager directement, on peut au moins donner de l’argent aux associations féministes, qui sont chroniquement sous-dotées par l’État.
Et la non-mixité masculine ?
On pourrait imaginer que les hommes se réunissent entre eux pour parler de problèmes qui les concernent spécifiquement. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé dans les années 1960 et 1970, où des groupes d’hommes non mixtes se sont formés sur le modèle des groupes de consciences féministes, avec une intention louable : réfléchir à la condition masculine, dans une perspective féministe, en Europe et en Amérique du Nord. Ils voulaient réfléchir entre eux à leur rôle dans les violences sexuelles, la contraception, la façon dont la domination masculine pesait aussi sur eux. Sur le papier, ça paraissait être une excellente idée. Hélas, l’expérience a montré que ces groupes avaient inexorablement tendance à connaître des dérives misogynes, voire, paradoxe ultime, à se transformer en mouvements masculinistes.
Pourquoi ? La non-mixité quand on est dominant·es n’a pas la même signification que quand on est dominé·es. Le chercheur Léo Thiers-Vidal a assisté et participé à de nombreux groupes proféministes non mixtes dans différents pays. Son analyse est sévère : même lorsqu'ils sont animés des meilleures intentions, la tendance de la prise de parole de leurs participants est :
« Un égocentrisme affectif et psychologique [qui] s’exprime avant tout par un refus d’empathie envers les femmes. Toute évocation de la violence faite aux femmes par les hommes […] est détournée de multiples façons : soit elle sert à évoquer leurs propres souffrances (“mais moi aussi, je souffre”), soit elle est rejetée sur d’autres hommes ou un quelconque système les dépassant (masculinité hégémonique, patriarcat), soit elle est retournée contre les femmes (“mais elles doivent
bien y trouver quelque chose, non“), soit elle est évacuée par une autoculpabilisation permettant de rester centré sur soi-même (“c’est
affreux, je souffre d’être dominant”).137 »
Je ne sais pas comment un groupe non mixte d’hommes pourrait éviter ce genre de dérives, mais je suis assez pessimiste sur la possibilité que cela arrive. J’aimerais qu’il en soit autrement, mais pour l’instant l’expérience nous montre bien que, quand les hommes décident de se réunir entre eux, en non-mixité, pour parler de “leurs problèmes”, il vaudrait mieux se méfier. Je ne doute pas que cela puisse leur procurer un certain bien-être psychologique, mais je doute personnellement de l’efficacité politique de ce genre de groupes pour combattre le sexisme et se battre pour plus d’égalité entre les hommes et les femmes.
Enfin, même si ces expressions sont de plus en plus répandues, je doute de l’utilité de chercher à définir une “masculinité saine” ou “positive” ; je me méfie des “nouvelles masculinités” et des dénonciations de la “masculinité toxique”. J’ai l’impression que ces discours nous conduisent à reproduire des hiérarchies et ne sont pas utiles pour démonter les structures du pouvoir.
Et je me demande même, puisque la masculinité est une construction qui (re)produit le privilège, l’exploitation et la violence, si l’esquive ultime ne serait pas celle à laquelle nous invite, de façon provocante, le militant John
Stoltenberg138 : refuser d’être un homme. Pour enfin inventer autre chose, d’autres manières plus heureuses et plus justes d’habiter le monde, de vivre, et d’être en relation les un·es avec les autres. Car j’en suis convaincue : quel que soit notre genre, nous pouvons ensemble être des camarades de lutte contre l’ordre sexiste, et contre tous les ordres de domination. Nombreux aujourd’hui sont les hommes, célèbres ou inconnus, qui par leurs actes, leurs pratiques, la façon dont ils mènent leurs vies, cherchent à devenir des alliés, des camarades, des modèles. Cela me réjouit.
Et mon souhait le plus cher est qu’ils soient de plus en plus nombreux.
La Salope éthique, de Dossie Easton et Janet Hardy (Tabou)
L’Amour après #Me Too, de Fiona Schmidt (Hachette) Les Hommes veulent-ils l’égalité ?, de Patric Jean (Belin)
135. Anthony McMahon, « Lectures masculines de la théorie féministe : la psychologisation des rapports de genre dans la littérature sur la masculinité », L’Homme et la société, 2005.
136. Christine Delphy, L’Ennemi principal : Économie politique du patriarcat, Syllepse, 2002.
137. Léo Thiers-Vidal, « De la masculinité à l’anti-masculinisme : penser les rapports sociaux de sexe à partir d’une position sociale oppressive », Nouvelles questions féministes, 2002.
138. John Stoltenberg, Refuser d’être un homme, Syllepse, 2013.
OceanofPDF.com
C’est aussi ce à quoi nous invite par toute sa pensée et sa vie, avec sa sagesse radicale et incarnée, le philosophe Paul B. Preciado, que j’ai reçu dans les épisodes 40 et 41. Je lui laisse donc la parole dans les pages suivantes.
OceanofPDF.com