Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 9 sur 65

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Les Secrets de famille

Point aveugle (pas visible)

faire « comme si ne pas ». Comme si ce qui n’est pas dit n’avait pas eu lieu,

le silence effaçant l’acte. Pour autant, le silence est important aussi, pour

que les mots ne viennent pas trop tôt ou forcés, pour ne pas imposer et figer

une représentation de ce qui s’est produit et qui ainsi, ne pourra même plus

prendre le temps d’être pensé.

« On dit que raconter soulage, délivre des peines, écrit Anne-Marie

Garat. Mais souvent les mots citent à comparaître les faits et les gens qui

appartenaient au secret de la vie, ils les ficellent et les entortillent de

pensées, ils les enchantent et les tourmentent, ils les défigurent. Ni les

revenants ni les vivants n’en sont consolés. Ils ne se reconnaissent pas dans

ces mots, ils disent : ce n’était pas tout à fait comme ça, je ne suis pas ces

phrases du journal, je ne suis pas cette parole. Toute relation falsifie, le récit

trahit, il n’achève rien. Dire ne donne pas la paix, il ne faudrait pas

raconter6. » De fait, quelles que soient leur justesse ou la beauté de leur

agencement qui peuvent l’évoquer, voire en adopter l’apparence, les mots

ne sont pas la vie. S’ils peuvent la transcender, parfois l’ordonner (mais

aussi dans le sens de lui donner des ordres…), toujours ils la trahissent et

racontent inévitablement autre chose que ce qui s’est produit, fixant une

version qui jamais ne pourra vraiment correspondre au ressenti mouvant du

vécu.

 

Point aveugle (pas visible)

 

Pourtant le silence interpelle, il est mal supporté, on cherche à entendre

ce qui se dérobe. Ce qui se joue de l’oreille se joue parfois aussi de l’œil. Le

visible, en effet, ne peut se propager qu’à partir d’un point nodal, le départ

du nerf optique qui, pour créer la transmission, crée aussi, de facto, à son

origine sur la rétine, une tache assortie d’impossible à voir en cet endroit.

Seul le cerveau invente l’illusion de la continuité et masque l’absence.

Ainsi, si tout parcours de vie n’est pas en soi dicible ou audible, il n’est pas

toujours, non plus, visible. Il en est qui résistent à toute articulation pour

des raisons extrêmes de l’ordre de l’innommable : soit du point de vue de la

loi, soit du point de vue de la personne. J’ai appelé ces situations les points

aveugles des histoires de vie et n’ai rien à proposer à cet égard comme

sortie possible, tant l’énigme ultime reste rebelle à tout entendement.