Les Secrets de famille
Point aveugle (pas visible)
faire « comme si ne pas ». Comme si ce qui n’est pas dit n’avait pas eu lieu,
le silence effaçant l’acte. Pour autant, le silence est important aussi, pour
que les mots ne viennent pas trop tôt ou forcés, pour ne pas imposer et figer
une représentation de ce qui s’est produit et qui ainsi, ne pourra même plus
prendre le temps d’être pensé.
« On dit que raconter soulage, délivre des peines, écrit Anne-Marie
Garat. Mais souvent les mots citent à comparaître les faits et les gens qui
appartenaient au secret de la vie, ils les ficellent et les entortillent de
pensées, ils les enchantent et les tourmentent, ils les défigurent. Ni les
revenants ni les vivants n’en sont consolés. Ils ne se reconnaissent pas dans
ces mots, ils disent : ce n’était pas tout à fait comme ça, je ne suis pas ces
phrases du journal, je ne suis pas cette parole. Toute relation falsifie, le récit
trahit, il n’achève rien. Dire ne donne pas la paix, il ne faudrait pas
raconter6. » De fait, quelles que soient leur justesse ou la beauté de leur
agencement qui peuvent l’évoquer, voire en adopter l’apparence, les mots
ne sont pas la vie. S’ils peuvent la transcender, parfois l’ordonner (mais
aussi dans le sens de lui donner des ordres…), toujours ils la trahissent et
racontent inévitablement autre chose que ce qui s’est produit, fixant une
version qui jamais ne pourra vraiment correspondre au ressenti mouvant du
vécu.
Point aveugle (pas visible)
Pourtant le silence interpelle, il est mal supporté, on cherche à entendre
ce qui se dérobe. Ce qui se joue de l’oreille se joue parfois aussi de l’œil. Le
visible, en effet, ne peut se propager qu’à partir d’un point nodal, le départ
du nerf optique qui, pour créer la transmission, crée aussi, de facto, à son
origine sur la rétine, une tache assortie d’impossible à voir en cet endroit.
Seul le cerveau invente l’illusion de la continuité et masque l’absence.
Ainsi, si tout parcours de vie n’est pas en soi dicible ou audible, il n’est pas
toujours, non plus, visible. Il en est qui résistent à toute articulation pour
des raisons extrêmes de l’ordre de l’innommable : soit du point de vue de la
loi, soit du point de vue de la personne. J’ai appelé ces situations les points
aveugles des histoires de vie et n’ai rien à proposer à cet égard comme
sortie possible, tant l’énigme ultime reste rebelle à tout entendement.