Les Secrets de famille
La contagion du non-savoir
devient un lieu potentiellement dangereux, car propre à distribuer un savoir
par ailleurs redouté, et ce, alors même que, comme le remarque Philippe
Meirieu, « l’école doit aider l’enfant à dire adieu au connu et à affronter
l’inconnu ». Si ce passage ne se fait pas dans une atmosphère de sécurité,
l’angoisse rôdera autour de l’école, qui ne pourra rien que l’exacerber – si
elle ne la reconnaît ni ne l’apprivoise. D’où de possibles survenues
d’agressivité, de certains phénomènes de violence dans les établissements
scolaires, voire des dégradations ou des destructions dont même les
maternelles ne sont pas à l’abri.
« Alors, ça n’était peut-être pas une légende que racontait papa ?
comprend soudain Chantal. Comment résister à cette horreur ? Faut-il
pardonner pour que ça ne recommence pas ? J’étais tranquille, dans mon
ignorance… » Le danger redouté ne vient pas de ce qui est tu en soi, déjà
passé et arrivé à quelqu’un d’autre, mais bien des mots qui pourraient
l’évoquer, même longtemps après : le danger vient du savoir – par extension
de tout savoir. Les mots sont alors détournés, pour éviter un retour de
souffrance ; d’autres sont imposés à la place par l’environnement dans un
objectif oblatif de protection. C’est la fausse protection de la scordatura.
La contagion du non-savoir
Par contagion, c’est ainsi l’accès à toutes autres formes de connaissance
au sens large, vécues comme potentiellement dangereuses, qui est
compromis. La curiosité en général – intellectuelle et culturelle en
particulier – se voit étouffée sous une gangue d’inhibition plus ou moins
totale. Ce n’est pas la vie qui est alors perçue comme risquée, mais bien le
savoir qui pourrait amener à découvrir ce qui par ailleurs est refusé. Alors,
autant se protéger totalement et refuser tout ce qui peut s’apprendre. De fait,
on peut souffrir d’ignorer, mais aussi souffrir de savoir. Le savoir n’est pas
seulement ni toujours vecteur d’émancipation ou de progrès, source de
plaisir et d’estime de soi ; cela, certains enfants le remarquent très tôt. Ces
processus, bien décrits par certains auteurs comme Diatkine, Guyotat ou
Fraiberg, fonctionnent comme de véritables « points aveugles ». Interdits
d’accès, ils entretiennent une telle aura d’angoisse qu’ils perdent leur attrait
habituel nécessaire à l’appel vers la connaissance, pour s’enkyster en une
véritable obligation de nescience, de fermeture à toute forme de savoir.
Ainsi Sabine ignorait-elle absolument pourquoi elle avait été placée en
famille d’accueil, dans plusieurs successivement, et elle était dans
l’incapacité de reconstituer son cheminement de l’une à l’autre. Des indices
l’avaient amenée à deviner qu’elle n’était pas dans sa famille de naissance,
que sa fratrie provisoire n’était pas sa fratrie par le sang, mais, au-delà, elle
ignorait tout des événements qui avaient fait sa vie et qui faisaient qu’elle
était dans cette situation. Nous étions dans les années 1970. Alors, les
enfants n’étaient pas tenus informés par les services sociaux des éléments
de leur dossier. Pour ma part, je trouvais anormal de détenir des
renseignements qui les concernaient eux, et pas moi. Alors, face à Sabine,
et avant même que la loi ne m’y autorise, je lui ai restitué des bribes de son
savoir personnel, insu pour elle autant qu’inconnu – et déposées dans un
dossier auquel moi, étrangère à cette histoire, j’avais accès, et en principe
pas elle. Sabine était jusque-là profondément en échec à l’école, tout
comme la plupart des enfants placés de l’époque. Je n’ai pas touché
directement, avec elle, à ce domaine des savoirs académiques, simplement à
celui des savoirs personnels. Or, et en dehors de toute attente, lui restituer
ses savoirs antérieurs de vie l’a, malgré la dureté des faits révélés, apaisée
au regard des savoirs en général. Et elle a pu reprendre, à partir de cette
initiation, et quasi malgré elle autant que malgré nous, une scolarité
ordinaire.
Là où certains, comme Serge Boimare6, ont travaillé sur les peurs
d’apprendre, j’ai, de mon côté, plutôt privilégié l’aval : les peurs de savoir.
Pour autant, et finalement, nos travaux se rejoignent dans leurs principaux
apports : le rapport au savoir n’est pas détaché, il peut être perturbé par des
angoisses archaïques (ré)activées par ce que l’enfant traverse en dehors du
cadre scolaire. Et il aura besoin d’être apprivoisé pour que ces peurs soient
circonscrites et que l’apprentissage soit accepté sans trop de crainte. Le
récit des origines, mythique comme familial, qu’il soit écouté ou lu, raconté
ou écrit, a la capacité de contribuer à cela.
Un tel travail de transformation des pulsions peut, ou doit, se faire aussi
avec le temps, au-delà des interdits. Un cap est à passer. La fonction du
savoir peut alors se retourner et le savoir devenir, non plus potentiellement
dangereux puisqu’il a fini par être raconté sans tuer et que la vie a repris,
mais un refuge. Il y a eu métamorphose. Tous n’effectuent pas ce transfert
qui, symboliquement, s’apparente à ce que Freud appelle la « sublimation » – en tout cas qui la permet. « Je découvre des choses ? Non, je les réfléchis,
ça n’est pas pareil », remarque Annick.
Ce qui est fondamental, surtout quand on travaille en histoires de vie où
se réveillent sans qu’on les appelle nos parts d’ombre, et des ombres au
plan intergénérationnel, c’est d’accompagner chacun pour qu’il puisse
restaurer une continuité narrative dans sa vie, au-delà de ces espaces
aveugles, pour qu’il parvienne à tisser son histoire en y reconnaissant les
affects qui vont avec et en pouvant y inclure tout ce qui fait sa vie – dont
ses secrets. Ce n’est qu’ainsi qu’une personne peut s’inscrire dans une
lignée la transcendant temporellement, en y conquérant sa place de sujet,
dialectisant étroitement savoiable et insu et mariant par là, dans les deux
sens et de façon féconde, savoirs de vie et savoirs du monde. Alors la
transmission peut faire sans réserves son œuvre vitale d’appel sur le clavier
des savoirs. Mais sur quelle partition ? Dans quel univers, et à quel prix ?