Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 19 sur 65

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Les Secrets de famille

La contagion du non-savoir

devient un lieu potentiellement dangereux, car propre à distribuer un savoir

par ailleurs redouté, et ce, alors même que, comme le remarque Philippe

Meirieu, « l’école doit aider l’enfant à dire adieu au connu et à affronter

l’inconnu ». Si ce passage ne se fait pas dans une atmosphère de sécurité,

l’angoisse rôdera autour de l’école, qui ne pourra rien que l’exacerber – si

elle ne la reconnaît ni ne l’apprivoise. D’où de possibles survenues

d’agressivité, de certains phénomènes de violence dans les établissements

scolaires, voire des dégradations ou des destructions dont même les

maternelles ne sont pas à l’abri.

« Alors, ça n’était peut-être pas une légende que racontait papa ?

comprend soudain Chantal. Comment résister à cette horreur ? Faut-il

pardonner pour que ça ne recommence pas ? J’étais tranquille, dans mon

ignorance… » Le danger redouté ne vient pas de ce qui est tu en soi, déjà

passé et arrivé à quelqu’un d’autre, mais bien des mots qui pourraient

l’évoquer, même longtemps après : le danger vient du savoir – par extension

de tout savoir. Les mots sont alors détournés, pour éviter un retour de

souffrance ; d’autres sont imposés à la place par l’environnement dans un

objectif oblatif de protection. C’est la fausse protection de la scordatura.

 

La contagion du non-savoir

 

Par contagion, c’est ainsi l’accès à toutes autres formes de connaissance

au sens large, vécues comme potentiellement dangereuses, qui est

compromis. La curiosité en général – intellectuelle et culturelle en

particulier – se voit étouffée sous une gangue d’inhibition plus ou moins

totale. Ce n’est pas la vie qui est alors perçue comme risquée, mais bien le

savoir qui pourrait amener à découvrir ce qui par ailleurs est refusé. Alors,

autant se protéger totalement et refuser tout ce qui peut s’apprendre. De fait,

on peut souffrir d’ignorer, mais aussi souffrir de savoir. Le savoir n’est pas

seulement ni toujours vecteur d’émancipation ou de progrès, source de

plaisir et d’estime de soi ; cela, certains enfants le remarquent très tôt. Ces

processus, bien décrits par certains auteurs comme Diatkine, Guyotat ou

Fraiberg, fonctionnent comme de véritables « points aveugles ». Interdits

d’accès, ils entretiennent une telle aura d’angoisse qu’ils perdent leur attrait

habituel nécessaire à l’appel vers la connaissance, pour s’enkyster en une

véritable obligation de nescience, de fermeture à toute forme de savoir.

Ainsi Sabine ignorait-elle absolument pourquoi elle avait été placée en

famille d’accueil, dans plusieurs successivement, et elle était dans

l’incapacité de reconstituer son cheminement de l’une à l’autre. Des indices

l’avaient amenée à deviner qu’elle n’était pas dans sa famille de naissance,

que sa fratrie provisoire n’était pas sa fratrie par le sang, mais, au-delà, elle

ignorait tout des événements qui avaient fait sa vie et qui faisaient qu’elle

était dans cette situation. Nous étions dans les années 1970. Alors, les

enfants n’étaient pas tenus informés par les services sociaux des éléments

de leur dossier. Pour ma part, je trouvais anormal de détenir des

renseignements qui les concernaient eux, et pas moi. Alors, face à Sabine,

et avant même que la loi ne m’y autorise, je lui ai restitué des bribes de son

savoir personnel, insu pour elle autant qu’inconnu – et déposées dans un

dossier auquel moi, étrangère à cette histoire, j’avais accès, et en principe

pas elle. Sabine était jusque-là profondément en échec à l’école, tout

comme la plupart des enfants placés de l’époque. Je n’ai pas touché

directement, avec elle, à ce domaine des savoirs académiques, simplement à

celui des savoirs personnels. Or, et en dehors de toute attente, lui restituer

ses savoirs antérieurs de vie l’a, malgré la dureté des faits révélés, apaisée

au regard des savoirs en général. Et elle a pu reprendre, à partir de cette

initiation, et quasi malgré elle autant que malgré nous, une scolarité

ordinaire.

Là où certains, comme Serge Boimare6, ont travaillé sur les peurs

d’apprendre, j’ai, de mon côté, plutôt privilégié l’aval : les peurs de savoir.

Pour autant, et finalement, nos travaux se rejoignent dans leurs principaux

apports : le rapport au savoir n’est pas détaché, il peut être perturbé par des

angoisses archaïques (ré)activées par ce que l’enfant traverse en dehors du

cadre scolaire. Et il aura besoin d’être apprivoisé pour que ces peurs soient

circonscrites et que l’apprentissage soit accepté sans trop de crainte. Le

récit des origines, mythique comme familial, qu’il soit écouté ou lu, raconté

ou écrit, a la capacité de contribuer à cela.

Un tel travail de transformation des pulsions peut, ou doit, se faire aussi

avec le temps, au-delà des interdits. Un cap est à passer. La fonction du

savoir peut alors se retourner et le savoir devenir, non plus potentiellement

dangereux puisqu’il a fini par être raconté sans tuer et que la vie a repris,

mais un refuge. Il y a eu métamorphose. Tous n’effectuent pas ce transfert

qui, symboliquement, s’apparente à ce que Freud appelle la « sublimation » – en tout cas qui la permet. « Je découvre des choses ? Non, je les réfléchis,

ça n’est pas pareil », remarque Annick.

Ce qui est fondamental, surtout quand on travaille en histoires de vie où

se réveillent sans qu’on les appelle nos parts d’ombre, et des ombres au

plan intergénérationnel, c’est d’accompagner chacun pour qu’il puisse

restaurer une continuité narrative dans sa vie, au-delà de ces espaces

aveugles, pour qu’il parvienne à tisser son histoire en y reconnaissant les

affects qui vont avec et en pouvant y inclure tout ce qui fait sa vie – dont

ses secrets. Ce n’est qu’ainsi qu’une personne peut s’inscrire dans une

lignée la transcendant temporellement, en y conquérant sa place de sujet,

dialectisant étroitement savoiable et insu et mariant par là, dans les deux

sens et de façon féconde, savoirs de vie et savoirs du monde. Alors la

transmission peut faire sans réserves son œuvre vitale d’appel sur le clavier

des savoirs. Mais sur quelle partition ? Dans quel univers, et à quel prix ?