Les Secrets de famille
La photo de la vie
restitution, trahit toujours ce qu’elle traduit du réel. Elle compose.
Entrée dans nos vies, la photo va désormais jusqu’à envahir nos
mémoires numériques, circuler sur les ondes et frotter les frontières du
public et du privé (et je ne parle ici que des images fixes, pas de celles qui
bougent). Il est caricatural de représenter le touriste japonais avec son
appareil en permanence devant le nez – un peu à distance maintenant que
ceux-ci sont dotés d’un écran8. Dans leur pays aussi, dès qu’ils sortent, les
Japonais photographient ou, plutôt, ils se photographient sur fond de
paysage, de préférence en groupe. Les deux sont associés, le groupe des
humains et la nature. Et ces photos, ils ne craignent pas de les montrer, ils
s’en servent.
En France, on prend des photos et on se cache. Les éditeurs doivent
user de multiples précautions avant d’en faire paraître : le droit à l’image est
devenu un enjeu source de multiples difficultés ; l’image, notre image, reste
un bien privé, même pour la vedette qui vit de sa notoriété. Au Japon, en
revanche, les gens sont fiers de figurer dans des publications attestant
d’eux-mêmes et de leur histoire (voir notamment les Aza-Shi9, récits de vie
collectifs, sur l’île d’Okinawa au sud du Japon). Et non seulement ils
l’acceptent, mais ils le recherchent.
Alors, entre montrer et cacher, entre fierté et refus de l’exposition, entre
information et imposture, reconnaissance et procès, que peut continuer
d’attester la photographie, sinon de ses failles, voire de ses faillites ? Que se
passe-t-il quand l’objectif renvoie surtout au subjectif ? Et pourquoi tant de
passion ? Que permet donc la photographie ? Qu’a-t-elle modifié à la
transmission entre les générations (et pas seulement au plan familial) ? À
tout le moins, et tout inerte soit-elle sur son coin de papier, on ne peut la
séparer de la vie qui l’a inspirée et qu’elle inspire en retour. Et c’est toute
une histoire qui se propose à partir de ce support.
La photo de la vie
La photographie ne présente d’intérêt que par ce qu’elle montre et qui
souvent relève d’un temps dépassé, mais aussi, sinon surtout, parce qu’elle
« développe » un récit chez celui qui la regarde, en lien avec les échos (liés
aux traces i) qu’elle soulève en lui. « Je suis cachée maintenant dans le
visage de ma mère. Elle a vingt-cinq ans, elle traverse le jardin de la Résidence et se dirige vers la rue d’Italie. Elle sourit, elle porte un manteau
de drap noir et un petit chapeau posé de biais. Elle ne sait pas exactement,
etc. », écrit Colette Fellous,10, à la moitié de son roman autobiographique.
L’écrivain décrit ici une photographie de sa mère ; s’ensuivent alors des
associations impulsées par cette vue. La photo, comme bien d’autres dans
l’ouvrage, est insérée avant le texte qui la développe, le lecteur étant invité
à partager avec l’auteur ce regard sur la mère âgée de 25 ans, source du
texte. La reproduction est toute petite, on voit que le cliché est non
seulement usagé, mais qu’il a été froissé ; il est couvert de pliures : le temps
a fait son œuvre, mais la trace de ce jour, à ce moment-là, est toujours
présente, qui re-suscite un récit qui prendra place dans l’histoire et donc,
dans les souvenirs, parmi ceux qu’on n’a jamais vécus et que pourtant, on
partage.
La mère Quentin, lavandière sur la Risle, au début du siècle dernier.
Ces suites à reconstituer d’« arrêts sur image » redonnent corps au
temps, restituant aux enveloppes charnelles, qui, de toute façon, ne sont
plus, leur apparence envolée du moment. On peut ainsi voir ses parents petits, enfants, plus jeunes que nous. Non seulement cela ne bride pas
l’imagination, mais cela la décuple, en lui donnant une base fiable pour se
déployer. J’en veux pour preuve le déclenchement opéré par la photo qui
aboutit à un texte qui, sinon, n’aurait pas existé sans ce que cette évocation
directe et visuelle fait surgir comme connaissance.
Puiser dans les réserves photographiques pour construire un récit est
fréquent11, surtout quand il s’agit d’épisodes dont on était absent, pour des
motifs temporels comme spatiaux. La facilitation des modalités de
reprographie va encore certainement accentuer cette possibilité. Citons,
comme autre exemple, le beau livre de Jeanne Champion, Lambeaux de
mémoire. Enfance12, où elle présente, articulé au récit qui en découle, un
ensemble de photos de famille. On touche alors du doigt combien les deux
se complètent. Ces modalités de graphies n’usent pas, en effet, des mêmes
codes : l’un est immédiat et habituel, mais resurgit des profondeurs de ce
qui n’est plus, alors que l’autre reconstruit ce que le premier ne dit pas, ne
peut dire, et le renvoie à son épaisseur.
Comme pour la photographie, nous assistons, à la faveur de
l’articulation mots/images, aux phases de la « révélation », qui suit le
« développement » de ce qui a été capté, puis de la restitution, quand ce qui
est apparu est donné à voir. Plusieurs lectures peuvent ainsi se combiner
articulant l’écrivable et le graphiable (ici photo-graphiable), associant un
regard et une plume avec, parfois, cet intéressant, et fécond pour le récit,
décalage de générations. La transmission entre générations se montre ainsi
active dans l’après-coup, intégrant une forme de réciprocité productrice, car
c’est à l’appel des photos ou traces laissées que la personne contemporaine
répond.Elle peut même en écho produire ces traces et, quand elles sont
manquantes, les produire dans le présent. Témoin, cette fillette dans la
classe qui nous a accueillie et qui a dessiné une photo imaginaire de son
arrière-grand-mère tout éclatante de couleurs. Consciente de
l’anachronisme du procédé, elle a enjambé le temps de sa conception de
l’ancêtre, annonçant que c’est elle qui inventait les couleurs car, alors, les
photos n’existaient qu’en noir et blanc. Et qu’elle avait choisi de la
représenter jeune, quoique pour elle une arrière-grand-mère soit vieille… Il
s’agit bien là du produit de cet « accouchement à rebours » dont je parlais
plus haut.
Sur les dunes de La Panne, en Belgique (1914).
Nous sommes dans les dunes de La Panne, en Belgique. Lucie13, la deuxième à partir de la gauche, est morose, malgré la présence de ses belles-sœurs et d’une amie, malgré la beauté des lieux. Son regard n’est pas tourné vers le large, mais en elle-même. Lucie est enceinte. Elle est enceinte de sa seconde fille et nous sommes en automne 1914. Son époux vient de partir sur le front. Il ne fera connaissance de sa fille que lors de sa première permission, neuf mois plus tard. C’est Léon, son père, qui a accompagné le mari de Lucie sur le front. Maintenant, c’est lui qui prend la photographie de sa belle-fille en compagnie. Le soleil est bas sur l’horizon. Et Lucie a le cœur chaviré. Si elle savait…
Tout le monde ne souscrit pas à de telles démarches. Ainsi Philippe
Lejeune14 qui écrit : « Certaines photos du début du XXe siècle me
produisent un effet mortuaire. Les photos sont des “momies15”. Chacun
d’entre nous est aujourd’hui un petit pharaon qui se construit des nécropoles
visuelles. Il y a deux âges dans la vie, celui où l’on prend des photos et
celui où l’on n’ose plus regarder celles qu’on a prises et où on n’en prend
plus. […] Les photos devenues archives me remplissent d’une insondable
mélancolie. Demain, demain plutôt qu’hier. » Ce réquisitoire pour le futur
est une bonne chose. D’ailleurs, je répète pour ma part que les démarches
d’histoires de vie, fussent-elles branchées sur le passé comme ce que je présente ici, ne sont pas retournées en arrière, mais tournées vers l’avant,