Les Secrets de famille
L’histoire de vie générante
maîtriser (à peu près) que ce que l’on produit, pas ce que cela produira (ou
pas, ou autrement) sur les autres.
J’ai réussi un moment à détendre Robert. En général, je dédie toujours
mes livres, surtout ceux traitant des histoires de famille, à mes descendants.
Je ne crois pas que mes enfants les aient jamais lus. D’ailleurs, ils n’en ont
pas besoin pour le savoir. De plus ma fille, par exemple, ne lit guère en
général : sa modalité d’expression est le graphisme plus que l’écriture-
lecture. Pourtant mes livres lui ont bien servi, notamment à élever sa fille :
peu après la naissance de celle-ci, le médecin lui demanda de rehausser le
haut du lit du bébé. Elle ne trouva rien de mieux, pour ne pas y mettre
quelque chose dont elle pourrait avoir un autre usage immédiat, que d’y
coincer mes livres. Et je fus fière qu’ils trouvent ainsi une utilité
intergénérationnelle, contribuant, de surcroît, à soulever la tête de ma petite-
fille ! La transmission est bien imprévisible et passe d’une façon qui nous
échappera toujours. C’est bien là son charme, sinon son principal intérêt…
L’histoire de vie générante
Mais la situation peut également se retourner et une forme
d’interactivité se mettre en place, au-delà des temps, débouchant sur
différentes formes de « correspondances ». Albert Jacquard, par exemple, a
publié, à l’orée du XXIe siècle, un ouvrage intitulé À toi qui n’est pas
encore né(e), précisant, sur la jaquette, Lettre à mon arrière-petit-enfant9.
Cela commence comme une histoire de vie générationnelle, mais le principe
de la lettre – procédé qui, en général, appelle une réponse – incite à la
classer en position intermédiaire d’avec ce que je vais présenter ici. En
effet, Jacquard ne donne pas en direct, dans son texte, la parole à ce
descendant potentiel, mais il le tire des limbes par anticipation en
s’adressant déjà à lui : avant même qu’il ne soit un projet parental, il est un
projet ancestral : « En m’adressant à toi, je t’ai donné existence. À l’instant
où j’écris ces lignes, tu n’es pas. À l’instant où tu les lis, tu es ; tu deviens.
[…] Plus mystérieux et surtout plus fécond est le télescopage des temps
vécus permis par l’écriture10. »
Il s’adresse à lui (elle), mais il ne lui donne pas la plume en retour.
Édith a été plus loin, inventant un tel procédé dans l’autre sens : ne sachant
comment écrire son grand-père qu’elle n’avait pas connu (car décédé avant sa naissance), elle a décidé de lui écrire une lettre, réunissant les questions
qu’elle souhaitait lui poser. Stupeur lors de la séance suivante, elle est
arrivée avec la « réponse » du grand-père, une lettre très vivante (que les
grèves de la Poste n’avaient pu retarder), où s’exprimaient des ébauches de
réponses en route dont la pertinence, au regard du personnage en principe
non connu, ne faisait pas de doute. Une « correspondance » s’est, sur ces
bases, établie. Mais rapidement, le grand-père a questionné, lui aussi, sa
petite-fille (qui, ainsi, s’est piégée elle-même concernant sa propre
difficulté à se raconter). « Toi tu peux tenter de me connaître, mais, moi,
comment savoir qui tu es si tu ne me le dis pas ? » Alors Édith a commencé
à (s’)écrire.
Une autre étudiante du groupe s’est aussitôt saisie du procédé où
présent et passé s’interrogent mutuellement et où, rapidement, l’on ne sait
plus qui génère l’autre. Jusqu’au point où le grand-père de l’une s’est mis à
écrire au grand-père de l’autre… Ce que permet l’écriture est à ce titre très
fécond et ne demande qu’à être exploité. Les générations n’ont pas besoin
d’être contemporaines pour dialoguer, car ce dialogue se fait à l’intérieur de
chacun dans le présent. Il nous touche donc tous et contribue, quand il
s’effectue, à notre constitution. Il fallait nommer cette forme permise par
l’écriture et mise au jour par Édith : j’ai pensé à histoire de vie générante
(alias « principe d’Édith », date d’inauguration du procédé le 26 mars
2002), pour rester dans la lignée des précédentes appellations, histoires de
vie généalogiques et générationnelles.
Une autre forme de correspondance s’est ainsi mise en route dans ma
propre histoire. J’ai évoqué l’épisode concernant mon arrière-grand-père, à
propos de l’affaire Dreyfus. Récemment, des suites de l’ouvrage que j’ai
écrit à ce sujet, j’ai entamé un échange épistolaire par e-mail avec un
descendant d’Alfred Dreyfus. Rien ne nous aurait rapprochés, sinon le fait
que nos ancêtres, voilà plus de cent dix ans, à la fin du XIXe siècle, ont
travaillé ensemble. Et voilà que nous nous écrivons dans le présent du
XXIe siècle, nous qui ne les avons jamais connus mais qui pourtant les
connaissons bien et qui, par nos échanges à leur propos, les ressuscitons
chacun à sa manière. Lui est historien, au sens de la grande histoire. Moi je
le suis aussi d’une certaine façon, au sens complémentaire – parfois même
contradictoire – des petites histoires que nous constituons et qui nous
constituent. Peut-être dans un avenir proche M. Dreyfus et moi-même, petite-fille Bayle, saisirons-nous l’occasion de nous rencontrer et de nous
serrer la main, au nom de nos ancêtres mais aussi en notre nom – sans
refaire l’histoire, mais en franchissant d’un bond les barrières du temps
générant des liens au-delà de lui-même.
Sur l’île de la Réunion, j’ai eu vent d’une expérience de contact
intergénérationnel11 qui peut aussi être apparentée, quoique de façon
différente, à l’histoire de vie générante, mettant cette fois en jeu la re-
naissance d’un lien entre générations ne s’étant pas connues, et
réapprivoisant, par là, les plus jeunes vis-à-vis du savoir. Des enfants étaient
en échec grave à l’école. Un collègue eut alors l’idée de leur demander
d’aller recueillir, chez eux auprès de leurs parents, le savoir ancestral
inconnu de l’école mais transmis oralement de génération en génération.
Là, c’était l’école, lieu des « vrais » savoirs officiels, qui était demandeuse,
pour quelque chose qu’elle ignorait et que les parents, par ailleurs
stigmatisés comme incultes, possédaient ! Ceux-ci ont alors été restitués
dans une dignité au regard des savoirs et de la culture, reconnus par le lieu
de l’apprentissage, et les enfants en retour pouvaient donc aussi apprendre
de l’école, sans se mettre en déloyauté par rapport à leur famille. Les
grands-parents ont même été invités dans les classes pour faire partager à
tous leurs savoirs : pour certains, c’était la première fois qu’ils pénétraient
dans une école12.
En parlant d’« apprivoiser », nous avons pu mettre en place – la
démarche a déjà été évoquée en ces lignes, et à l’initiative d’André de
Peretti, un de nos grands aînés ayant atteint, en mai 2006, 90 ans, une
démarche d’échange intergénérationnelle également très générante. Il
m’avait sollicitée il y a quelques mois pour mettre en place une recherche
sur « Comment apprivoiser l’avenir pour les jeunes et pour nous ».
D’accord, lui ai-je répondu, mais alors, faisons-la avec des jeunes. Ce qu’il
accepta avec grand enthousiasme. Nous avons alors mis en place des
entretiens entre lui et quelques jeunes de 15-17 ans, médiatisés par des
représentants des deux générations intermédiaires, où il partirait de son
parcours et de la vision du monde qu’il avait, sur la base de son expérience
de vie13. Mais quand les jeunes sont arrivés, ils étaient impressionnés, et je
me suis demandé comment le contact – nous ne disposions que de peu de
temps – allait pouvoir se faire.
Les grands-parents à l’école (la Réunion).
André leur a dit à peu près ceci :
« Vous représentez-vous comment je vivais et comment était le monde
quand j’avais votre âge ?
— …
— Eh bien, je vais vous le dire. Voyez-vous, je suis né au milieu de la
Première Guerre mondiale. Je suis devenu jeune adulte au début de la
Seconde, ai été mobilisé, puis fait prisonnier. Entre-temps, il y a eu la
grande crise de 1929, époque où je commençais mon adolescence… »
Le contact était établi. Les jeunes n’avaient plus peur, non seulement
d’un tel passé dont ils constataient que l’on pouvait réchapper, non
seulement d’un présent finalement pas si noir que cela, mais aussi du futur.
C’est leur perception du présent que ce discours sur le passé révolutionnait
avant tout pour eux, entraînant l’avenir dans son sillage : que pouvaient-ils
encore considérer comme grave et sans espoir dans leur vie d’aujourd’hui,
au regard de ce qu’André de Peretti dressait devant eux comme tableau de
sa propre vie ? Alors ils l’ont écouté et questionné. Et quand ils sont
repartis, leur regard sur leurs propres perspectives d’avenir était métamorphosé. « Osez, leur répéta André, osez la vie, osez votre vie. »
L’air d’Erik Erikson sur la générativité avait largement soufflé sur cette
étonnante rencontre. Et Hermès avait bien été au rendez-vous.
Les démarches d’histoires de vie concernant le passé et les ancêtres sont
maintenant plus ou moins entrées dans les mœurs, alors que la mémoire est
devenue à la mode : la généalogie se vend bien et partout et les arbres
fleurissent tout comme les récits de vie de famille. Plus grave : d’un usage
spontané à une récupération quasi obligée14 et pas toujours réfléchie, le pas
de la généralisation et de l’effet automatique attendu de telles démarches est
souvent franchi. Pour autant, il ne faudrait pas que ces multiples dérives
tuent ce que l’on peut en attendre au plan des révélations génératives de la
transmission. À savoir la mise au travail importante des souvenirs, les
nôtres comme ceux qui nous viennent des autres. Comme le rappelle Boris
Cyrulnik15 : « Quand on n’a pas la possibilité de travailler ses souvenirs,
c’est l’ombre du passé qui nous travaille. […] L’archéologie d’une crypte,
l’éclairage d’une zone d’ombre de notre histoire peut même devenir une
recherche passionnante quand un mystère est dévoilé et que notre entourage
participe à l’exploration. » De cette recherche collective, nous allons voir
maintenant d’autres exemples, partant de déclencheurs spécifiques
matériels m faisant écho, en les (r)éveillant, aux traces i (cf. page 95).
Ouvrons un moment l’album de photos.
1- Pierre Bergounioux, B-17 G, Argol, 2006, page 33.
2- Martine Lani-Bayle, L’Histoire de vie généalogique, d’Œdipe à Hermès, op. cit., et De femme à femme à travers les générations, op. cit.
3- Voir ce qui est dit autour de l’implexe des ancêtres page 74.
4- Voir page 95.
5- Qui sera nationalisée en 1947, donnant naissance à EDF, Électricité et gaz de France.
6- Celle-ci indique que celui-ci n’a eu que des fils sans même citer Caroline, et alors que pour eux, la famille est une valeur centrale qui a fait vivre la Compagnie pendant des générations (même après la nationalisation en Gaz de France) – cf. par exemple cette citation de leur cru extraite de l’album historique reconstitué pour leur Centenaire et dans lequel n’est question que des fils de Charles Lebon, fondateur de la Compagnie : « Il existait autrefois, dans de nombreuses familles, un registre appelé Livre de Raison où, en marge des comptes journaliers, de leurs gains et de leurs dépenses, nos aïeux consignaient les événements marquants de leur existence : naissances et décès, mariages et alliances, fêtes et travaux. C’était comme une charte du foyer, un héritage sacré transmis de père en fils, où chaque génération apportait sa pierre, sculptait un ornement nouveau au fronton de la maison. (In Lebon et al., Un centenaire (1847-1947).)
7- Que dire des travaux de reconstitution des paléoanthropologues… Constatant cela, je ne regrette pas de ne pas l’être !
8- Cf. par exemple Martine Lani-Bayle (coord.), Raconter l’école au cours du siècle, L’Harmattan, 2000 et Histoires de formation, récits croisés, écritures singulières, L’Harmattan, 2001.
9- Albert Jacquard, À toi qui n’est pas encore né(e), Calmann-Lévy, 2000.
10- Ibid., page 195.
11- Thierry Malbert, « Rencontre intergénérationnelles, rencontres de savoirs », Chemins de formation au fil du temps…, n° 9, octobre 2006.
12- Cf. par exemple Échanger des savoirs à l’école, ou Pratiquer la formation réciproque à l’école, direction Claire Héber-Suffrin, Chronique sociale, 2004 et 2005.
13- Cf. Apprivoiser l’avenir pour les jeunes. Entretiens intergénérationnels avec André de Peretti, op. cit. Le document-vidéo du parcours de vie d’André de Peretti est
consultable sur www.oasis-tv.net et accessible aussi à partir du site de l’université de Nantes www.fc.univ-nantes.fr/transform
14- La réalisation d’un arbre généalogique est maintenant inscrite dans les programmes scolaires, et dès le primaire…
15- Boris Cyrulnik, Le Murmure des fantômes, Odile Jacob, 2003, pages 27 et 30.
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