Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 11 sur 65

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Les Secrets de famille

La scordatura : ce qui est mal dit

Chapitre 2

 

La scordatura : ce qui est mal dit

 

« D’un homme à la mémoire lacunaire, longtemps plombée

de mensonges puis gauchie par le temps, hanté

d’incertitudes, et un jour soudainement portée à

l’incandescence, quelle histoire peut-on écrire ? […] Un

quart de son âge est dissous dans l’oubli, tout le reste est

souillé par une longue imposture. »

Sylvie GERMAIN.

 

D’une façon générale, le rapport au savoir est anticipé, pré-orienté : il

s’origine dans un avant-soi ; toutefois, les empreintes sur lesquelles il se

greffe sont d’une autre nature que lui, sensorielle et non rationnelle : point

n’est besoin du moindre savoir pour ressentir une émotion. Si la

signification d’un événement peut échapper à un enfant, il en perçoit

néanmoins la portée tragique ou heureuse. C’est ce qui fait qu’il n’est pas

dupe de ce qui lui est tu ou caché. « Un enfant a une connaissance

immédiate de tout, écrit Christian Bobin1. Ce qu’on lui tait, il l’entend. Ce

qu’on lui cache, il le voit. Cette connaissance de l’invisible, il l’exerce

partout, pour tout. » Cette forme de compréhension est spontanée et

antérieure aux mots, mais si certains pensent que cela va sans dire, cela va

en général mieux en le disant, car cette saisie, pour intuitive qu’elle soit,

aura besoin des mots pour s’exprimer, s’articuler de façon narrative et ainsi

se situer, au sein du creuset d’histoires fournies par la culture. Parfois

pourtant les mots font défaut ; d’autres alors sont imposés, pour tenter de

détourner de ce qui s’est produit, ou bien ils sont carrément interdits, barrés,

proscrits, ce qui peut occasionner un véritable trafic de mémoire, celle-ci

étant, dans l’opération, modifiée, falsifiée, ajustée, accommodée. Biffures, décalages et autres tricheries : quand le