Les Secrets de famille
La scordatura : ce qui est mal dit
Chapitre 2
La scordatura : ce qui est mal dit
« D’un homme à la mémoire lacunaire, longtemps plombée
de mensonges puis gauchie par le temps, hanté
d’incertitudes, et un jour soudainement portée à
l’incandescence, quelle histoire peut-on écrire ? […] Un
quart de son âge est dissous dans l’oubli, tout le reste est
souillé par une longue imposture. »
Sylvie GERMAIN.
D’une façon générale, le rapport au savoir est anticipé, pré-orienté : il
s’origine dans un avant-soi ; toutefois, les empreintes sur lesquelles il se
greffe sont d’une autre nature que lui, sensorielle et non rationnelle : point
n’est besoin du moindre savoir pour ressentir une émotion. Si la
signification d’un événement peut échapper à un enfant, il en perçoit
néanmoins la portée tragique ou heureuse. C’est ce qui fait qu’il n’est pas
dupe de ce qui lui est tu ou caché. « Un enfant a une connaissance
immédiate de tout, écrit Christian Bobin1. Ce qu’on lui tait, il l’entend. Ce
qu’on lui cache, il le voit. Cette connaissance de l’invisible, il l’exerce
partout, pour tout. » Cette forme de compréhension est spontanée et
antérieure aux mots, mais si certains pensent que cela va sans dire, cela va
en général mieux en le disant, car cette saisie, pour intuitive qu’elle soit,
aura besoin des mots pour s’exprimer, s’articuler de façon narrative et ainsi
se situer, au sein du creuset d’histoires fournies par la culture. Parfois
pourtant les mots font défaut ; d’autres alors sont imposés, pour tenter de
détourner de ce qui s’est produit, ou bien ils sont carrément interdits, barrés,
proscrits, ce qui peut occasionner un véritable trafic de mémoire, celle-ci
étant, dans l’opération, modifiée, falsifiée, ajustée, accommodée. Biffures, décalages et autres tricheries : quand le