Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 53 sur 65

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Les Secrets de famille

De ventre à ventre : la poursuite d’un anneau

 

Réunir dix femmes, c’est peu (une petite salle suffirait) et pourtant, au-

delà des liens, quelle variété ! Ici, dix femmes reliées dans le temps, avec un seul brin tiré parmi les 1 022 personnes cumulées sur ces dix générations,

toutes pourtant nécessaires pour la dernière.

Cette démarche, d’apparence aisée quand elle est possible, est toutefois

trompeuse : elle écrase en effet rapidement le temps, « rapprochant » des

personnes artificiellement malgré une infranchissable distance. Parmi ces

dix femmes (une « matrie », en quelque sorte), j’en connais ou j’en ai connu

cinq, moi comprise ; les cinq autres, je ne les connais que par impression,

elles sont bien lointaines, complètement inatteignables, tout en paraissant

très proches. Et elles en effacent tellement, à chaque tranche

générationnelle, tout autant nécessaires – et importantes. Notons pour finir

que si, ici, j’ai tiré un fil par les femmes11, aboutissant à cette vision

générationnelle à dix étages et 1 022 représentants, il faut constater une

parité absolue et parfaite ! Cela est assez rare, dans nos sociétés actuelles,

pour le remarquer. Il y a exactement autant d’hommes que de femmes. Et

pourtant, dans la vision généalogique, dans nos connaissances et nos

recherches, il est rare que quiconque respecte cette parité.

Cette histoire montre comment un récit peut s’emparer de soi,

s’inventer à partir de trace matérielle (m), ici une ancienne alliance, mais

pas seulement (les traces i sont vite convoquées), traces qui logent comme

des passagers clandestins, plus ou moins discrets, dans quelque coin de

notre imaginaire, ne demandant qu’à servir, qu’à s’écrire. Des ombres

peuplent notre mémoire, familières ou étrangères, parfois étranges. Certains

les subissent ou les ignorent, d’autres les reçoivent, voire les découvrent. Si

on ne les choisit pas, chacun les transforme. De toute façon, elles ne sont

plus là pour nous contredire. Pour qui veut bien le reconnaître, c’est à ce

prix que se conquiert, jour après jour, et au fil des générations, l’autonomie.