Les Secrets de famille
Intermède
Point de vue
sur ce passé qui nous regarde
« Dans nos désirs, dans nos regrets, dans nos émotions et
passions, et jusque dans l’effort que nous faisons pour nous
connaître, nous sommes le jouet de choses absentes – qui
n’ont même pas besoin d’exister pour agir. »
Paul VALERY.
Dernièrement, je surveillais des examens dans un grand hall. Imaginez
un espace immense, avec de grands rectangles délimités, chacun
comportant soixante tables et chaises, avec un surveillant au bout et une
lettre pour identifier l’emplacement : là, les étudiants de psychologie ; là, de
sociologie ; là, les lettres… À peine les sujets distribués, tous foncent tête
baissée, crispés sur leur stylo à s’en blanchir les phalanges. Puis,
alternativement, quelques visages se tendent, des yeux se lèvent vers le
plafond tout là-haut, les idées planent, les bruits dérangent.
Tout à cette observation – située dans un angle, j’avais sans me
déranger un bon point de vue sur l’ensemble –, je me suis d’abord demandé
quelle pile formerait, à la fin, l’ensemble des copies, résultat de trois heures
de cogitation par personne. Si un seul correcteur avait à les lire toutes,
combien de temps cela lui prendrait-il ? C’est alors que j’ai commencé à
calculer. Soixante par plot ; je compte : vingt-trois plots ; cela fait un total
de mille trois cent quatre-vingts personnes à composer. Non, un peu moins, il y a des absents. Disons, un bon millier. Au hasard mille vingt-deux, peut-
être.
Et c’est sur ce chiffre que la jonction s’est faite avec le sujet qui nous
occupe en ce moment. Un peu plus d’un millier… : nous voilà renvoyés au
tableau précédent, avec le nombre d’ancêtres d’une petite-fille, simplement
remontant sur dix générations. Voilà, imaginons, je les aurais tous sous les
yeux. Et je peux vous dire qu’à observer un tel tableau pendant trois heures,
cela fait du monde, et des histoires pleines de secrets ! Rien que pour que
tous parviennent à entrer dans le hall et s’installent, il a fallu presque une
demi-heure. Si une petite-fille devait hériter, pour gérer sa vie et son
comportement, de tout ce monde, cela lui ferait un sacré poids sur les
épaules. Que lui resterait-il pour son propre compte ? Quelle marge de
manœuvre propre ?
C’est alors, poursuivant mes occupations cérébrales en distribuant à la
demande des feuilles vierges, que je me suis dit : imaginons qu’au lieu de
composer sur un sujet d’examen imposé et en lien avec un programme
extérieur, ils soient en train12 de rédiger le récit de leur vie jusqu’ici. Tous
sont adultes. Plusieurs niveaux universitaires étant représentés, des
troisième et quatrième années, cela doit faire une moyenne d’âge aux
alentours de vingt-deux ans, environ. La vie devant eux, quoi ! Ils ne sont
encore ancêtres de personne (sauf dans leurs songes peut-être) et la plupart
n’ont pas encore d’enfant, puisque la norme des premières naissances
avoisine plutôt les 28-30 ans de nos jours. Faisons, toutefois, comme s’ils
avaient déjà une descendance. En tout cas, ils ont, dès maintenant, quelques
années à raconter. Mais qu’a-t-on le temps de narrer, en trois heures, d’un
quart de siècle de vie ? Et combien de temps faudrait-il, dans l’idéal, pour
produire un récit un peu représentatif d’une telle durée de vie ? Combien de
pages aussi ? Pour quels choix ? Derrière quels tris considérables et sous
quels critères ?
Imaginons – nous sommes dans des conditions d’examen – qu’on les
limite inexorablement à ces trois heures pour raconter leurs vingt-cinq
premières années. Ils y noteront surtout ces événements principaux pour
eux, car leur revenant à l’esprit. D’habitude, en un tel laps de temps, les
étudiants rendent environ une copie double et demie, soit six feuillets
pleins, disons. Ce qui ferait un total de six mille pages avec un nombre d’un
millier d’écrivants.
Voilà un jeune enfant, tout neuf en apparence, et qui se prend de plein
fouet un paquet d’héritages de six mille pages. Qui serait à multiplier par
trois, environ, pour allonger la durée d’existence des narrateurs à la période
de parentalité, puis de grand-parentalité, qu’une bonne majorité parmi eux
va atteindre, avant que leurs petits-enfants virtuels ne soient mis au monde.
Soyons larges, cela fait un bon vingt mille pages d’événements notables
traversés par ses ancêtres directs et proches et qui serait, dans l’absolu, à
assumer. Avec de quoi répéter, en effet ! Et de quoi trouver bien des cibles
possibles pour dire, au hasard : « Tel parmi mes ancêtres a fait ça avant moi,
le même jour de l’année, c’est pour ça que cela m’arrive aujourd’hui… »
Ce qui revient à confondre historicité et causalité. Rendez-vous compte :
tout ce monde bruissant, résumant tant et tant d’années de vie, si on se plaît
à dénombrer, cette fois, leur nombre d’années cumulées… Et leur nombre
de descendants cumulés, à tous, qui pourraient autant que moi partager ma
place de surveillante : le stade de la Beaujoire n’y suffirait pas, peut-être pas
même la ville de Nantes !
Il m’est déjà arrivé d’une autre manière de toucher du doigt ce que
représentent un millier de personnes, ayant parfois à faire des conférences
face à un amphi contenant ce nombre d’auditeurs – en général, plus âgés
que les étudiants précédents, ce qui rend plus plausible ma petite histoire.
Pour peu que l’amphithéâtre soit remontant, et non à plat comme le
spectacle des étudiants dans le grand hall, on peut mieux saisir la diversité
de leurs visages, réactions et attitudes, ainsi que la distance qui amenuise,
comme le temps, cette perception. Sur dix générations seulement, il n’a pas
fallu moins qu’autant de personnes – depuis le milieu du XVIIIe siècle
environ –, pour que je sois là aujourd’hui, comme nous tous. Autant de
personnes dont je procède malgré elles, à qui je dois de m’avoir transmis,
mais quoi, en fait, hormis une vie dotée de quelques gènes ? Mais qui donc
peut-on véritablement, dans un tel creuset, réellement appréhender ? Qui
peut vraiment parvenir jusqu’à notre connaissance ? Un relais de gènes de
proche en proche, certes, à tout le moins pour les parentés biologiques, mais
au-delà ?
Parmi eux, distinguons-nous, là-haut tout en haut à l’étage, vers les
derniers rangs, le compagnon de rivière et son épouse qui, dans le chapitre
précédent, nous parvenaient pourtant avec netteté ? Et pouvons-nous
comprendre tous ces êtres successifs qui nous ont ouvert la voie, leurs liens
comme leurs disparités ? Tous enchaînés, tous plus ou moins tributaires à mesure que l’on descend ? Que d’histoires avant nous ! Mais que pouvons-
nous vraiment en savoir, nous qui avons déjà du mal à retenir quelques
aspects de notre vie pour construire notre propre histoire ? Et quoi de
personnel pour moi, déjà là avec eux ? À part quelques-uns que nous avons
pu connaître (et réciproquement), se comptant sur les doigts d’une seule
main, sur les deux tout au plus, tous les autres n’étaient déjà plus là quand
nous sommes venus au monde. Qu’est-ce qui, de toutes ces histoires, de
toutes leurs histoires, a pu parvenir jusqu’à nous pour marquer notre
quotidien, ma propre vie ? Et par quels biais, quels tris, quels poids ?
Dans certains esprits, nos ancêtres sont en quelque sorte incorporés en
nous et leurs connaissances, surtout si on les ignore, sont agissantes sur nos
vies. Pas besoin de le savoir. Lors d’un de mes voyages au Japon, discutant
avec un collègue nippon, il se mit à me parler de Pierre Bayle, ayant
remarqué que je portais ce patronyme. J’ai été étonnée que celui-ci soit si
bien connu par un étranger au bout du monde, alors que bon nombre de
Français l’ignorent malgré la qualité et l’importance de son œuvre. Le
collègue me dit alors avoir chez lui un exemplaire original du dictionnaire !
Il y en aurait aussi un dans la famille, lui dis-je, mais de mon côté nous n’en
possédons plus rien. – Ah bon, vous descendez donc bien de lui ? me dit-il
ravi, en me regardant autrement, tout d’un coup. – Non, pas directement, je
répondis, car il n’eut pas de descendants. Mais d’une branche collatérale en
tout cas, si l’on écoute la croyance familiale.
Il se mit alors à me poser des tas de questions à son propos, auxquelles
j’étais bien incapable de répondre, n’ayant jamais étudié l’œuvre de Pierre
Bayle. Et il fut stupéfait : pour lui, lui être apparenté (ou le croire, ce qui à
ce niveau revient bien au même) était suffisant pour tout savoir à son
propos, point besoin alors de l’« apprendre » comme le commun des
mortels, lui être apparenté suffisait13 ! Alors, le savoir coulerait-il (dans
l’imaginaire n’en doutons pas) avec les gènes ?… Je rappelle les dates de
ce fameux Pierre Bayle : 1647-1706 (soit encore un bon siècle plus haut que
la génération des mille vingt-deux : là, je ne compte plus – si je puis dire).
Et n’ose imaginer la taille de l’amphithéâtre qu’il faudrait pour contenir
tous les ancêtres jusqu’à cette tranche générationnelle. Pire, comme lui n’a
pas procréé – pour ce que l’état civil en tout cas peut en dire –, si l’on
devait ajouter les collatéraux improductifs (leur faisant ainsi transmettre par
procuration, en quelque sorte), je ne sais quelle surface il faudrait pour tous les réunir. Et alors, distinguerait-on parmi eux, tout en haut vers les cieux,
ce Pierre Bayle ? Et dans combien d’amphithéâtres devrait-il figurer ?
Rappelons ici les propos de la première partie concernant l’implexe des
ancêtres et le fait indéniable que nous soyons tous apparentés. Ce qui fait
que tous les anciens sont nos ancêtres, mais qu’on n’en hérite rien à titre
particulier ! De Pierre Bayle je n’ai rien retenu de plus que vous – qui que
vous soyez, même étranger. Et pour le connaître j’ai tout autant besoin de
l’apprendre, par les mêmes moyens que ceux que vous avez à disposition.
Parce qu’il a laissé des traces publiques. Il n’y a que pour les ancêtres
proches que je peux servir de médiateur éventuel, pour faire passer ce qui a
pu rester dans un cercle restreint sans transpirer ailleurs – comme je l’ai
réalisé pour la lignée de femmes présentée plus haut.
Revenons face à notre amphithéâtre ancestral, normalement occupé,
encore rempli et bruyant et avant que cette assemblée ne se dissolve dans la
nature, que chacun retourne chez soi et s’assoupisse à nouveau. Je me
demande si un homme, tout au long de sa vie, peut réunir autant de
« relations » intimes, bien connues de lui, sur son carnet d’adresses, que ce
millier de personnes. Combien de référents-piliers avons-nous, au cours de
notre existence, qu’ils soient familiaux, amicaux et/ou symboliques ?
Combien de personnes peuvent-elles tenir dans nos « connaissances » ? Si
l’on y conjoint ce panorama originel sinon original, il y a de quoi se sentir
cerné, car cela en fait, du monde. Est-il même possible de les identifier
tous ? Quels choix alors, et sur quels critères ?
Pierre Bayle