Les Secrets de famille
« Dessine-moi des grands-parents… »
aux suivantes.
En contrepoint, la remontée générationnelle n’ouvre pas qu’à la
continuité temporelle, mais à sa scansion. Et là, avant d’être synonyme de
tendresse, évoquer ceux qui, parfois, prennent le relais des parents et sont
associés aux loisirs, les ancêtres, représente d’abord, pour ces enfants, ceux
qui apprennent la mort et la maladie, la souffrance et les effets de la
vieillesse. Sans doute les catastrophiques effets de la canicule imprévue de
l’été 2003 ont-ils accentué cette médiatisation des personnes âgées comme
des êtres affaiblis, diminués et malades, aux portes de la mort et alors que,
paradoxalement, ils n’ont jamais été aussi jeunes et bien portants. Ainsi dix-
huit propositions évoquent la mort, quinze la maladie, contre sept seulement
qui parlent de vie (mais dans le sens d’être « encore en vie ») et six de santé
(« encore en bonne santé ») mais comme des états provisoires que l’on sait
éphémères et dont on espère qu’ils dureront le plus longtemps possible…
C’est cela que les ancêtres apprennent malgré eux aux enfants : que le passé
est infini, certes, et source de multiples découvertes, mais aussi qu’il est
pour chacun borné et insaisissable, imprévisible et, surtout, qu’il peut être
ponctué de catastrophes auxquelles certains survivent, dont certains
triomphent (ce qui se mesure parfois, en tout cas pour les hommes, en
médailles sur la poitrine ou en couronnes sur la tête), mais d’autres non.
Voilà ce que produit le passage de la mémoire. Elle ouvre vers une lucidité
précoce et ne se leurre pas de zones masquées : les enfants y résistent, ils en
parlent, droits et bruyants face à leur destin. C’est le prix de l’authenticité
prônée dans les relations de communication actuelles – même entre
générations et même avec les plus jeunes.
« Dessine-moi des grands-parents… »
Les dessins réalisés par ces enfants vont dans le même sens que leurs
propos. Nous en avons recueilli 26, tous ayant accepté de nous les confier
(certains nous sont carrément et explicitement adressés). Un des élèves ne
l’a pas remis, car il estimait qu’il n’était pas terminé ; un autre, qui ne
s’était pas exprimé, a réalisé un dessin qu’il nous a confié.
Dédicacé, mais non signé.
Il est toujours délicat de transformer en mots ce qui s’est exprimé sous
forme d’images ; c’est pourquoi ceux que nous avons reproduits ici portent
un seul titre et pas de commentaires, pour les laisser, chacun, parler d’eux-
mêmes. Les enfants ont eu des questions inhabituelles avant de se lancer.
Beaucoup voulaient ainsi que l’on reconnaisse leurs grands-parents, et ne
savaient pas comment s’y prendre ; ou, quand ils ne les connaissaient pas
visuellement, ils ne « voyaient » pas comment les représenter. Ils
souhaitaient donc coller leur représentation au plus près de la réalité. Ils ont
aussi demandé s’ils pouvaient ajouter un environnement, une maison ou
d’autres éléments. L’intéressant, entre autres, est d’observer comment ils
s’y sont pris, finalement, pour indiquer l’âge de leurs personnages.
Quelques-uns ont carrément mentionné qu’ils les dessinaient jeunes
(notamment ceux ayant remarqué que leurs ancêtres étaient décédés tôt) ;
une autre a indiqué qu’elle inventait la couleur, car, à l’époque de son
dessin, les photos, dit-elle, n’existaient qu’en noir et blanc. Mais c’est
surtout aux objets dont ils ont été dotés que l’on repère, quand il n’y a pas eu de commentaires écrits, qu’il ne s’agit pas de figures parentales : cannes,
outils, lunettes, décorations militaires, voire fusil de guerre. Plusieurs sont
carrément figurés allongés dans leur tombe ; à moins que seule la croix n’ait
été représentée. La tristesse est alors évoquée, ou des pleurs dessinés.
Une évocation claire, sans nom.
Il y a aussi des chevelures grisonnantes ou clairsemées pour les
hommes. On voit quelques chauves, un barbu, un autre mal rasé.
Jeunes et en forme, les grands-parents pour ce petit-fils…
Que montrent ces jeunes témoignages ? À tout le moins que
l’éloignement temporel et générationnel, loin de gêner ou amoindrir la
transmission, la favorise, voire la permet quand elle a pu être entravée
avant. La question qui se pose maintenant à l’encontre de ces enfants,
« informés », sinon avertis, en tout cas plus ou mieux que leurs aînés, est
celle-ci : que feront-ils de ces savoirs, souvent bien pesants, et de la masse
d’informations, mélangeant réel et imaginaire, échelles temporelles et
spatiales, dont ils sont plus que jamais assaillis ? Quoi qu’il en soit, cette possible et fugace inversion du cours du temps et du rapport entre les
générations, dont nous venons ici de repérer la marque récente, ne remet
pas en question la séculaire transmission des anciens vers les nouveaux ;
elle ouvre simplement la voie à des communications interactives mutuelles
plus riches entre personnes d’âges différents et au-delà de leurs différences
d’âge : le processus sort de sa simple linéarité descendante pour bénéficier
aussi aux aînés qui en retour…