Les Secrets de famille
Questions et autres découvertes
lointaine descendance – qui sait maintenant de quel bois elle se chauffe !
En affinant la recherche sur les compagnons de rivière qui, décidément,
me plaisent bien – au point d’y revenir via le Net après cette constatation –,
je tombe sur un site généalogique les regroupant. Pourtant, pas de Guitton
ni de Gabuet. Ces compagnons ont donc, malgré l’extinction lointaine du
métier, défié le temps ! Un autre site m’en propose quelques entrées, cette
fois avec des Gabuet et des Guitton, mais sans les bons prénoms. Des
apparentés certainement, car aussi compagnons de rivière à Clamecy. Je
tente des rapprochements au regard des dates. Ça pourrait aller, des
filiations sont possibles. Ces hypothèses, pour l’instant, ne permettent pas
de remonter au-dessus du niveau (– 2) concernant l’anneau, c’est-à-dire de
trouver avec certitude la mère de Marguerite. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a
bien eu, à Clamecy, des Gabuet et des Guitton compagnons de rivière, que
c’était un métier répandu là-bas et transmissible. Si sa mémoire s’est
maintenue, la profession s’est perdue, du moins dans la lignée dont je
descends, quand Charlotte la fille, cuisinière, a épousé un cordonnier et est
montée, suivant le chemin des bûches, sur Paris.
Il y a d’ailleurs quelque chose d’étonnant, dans cette bifurcation-
rupture, tant au plan de la transmission professionnelle que de
l’implantation géographique. Charlotte aurait eu sa fille à 41 ans – ce qui,
pour l’époque, devait être rare. Certes, elle était assurément robuste,
puisqu’elle décédera à 75 ans, mais, alors, elle ne s’en doutait pas. Cela,
d’ailleurs, devait aussi être rare, en 1850, la longévité féminine d’alors étant
bien plus faible. Joints, les deux facteurs ne sont pas sans intriguer :
Charlotte avait-elle eu d’autres enfants avant ? Était-ce le bébé surprise
préménopause ? Était-elle veuve d’une première union ? Ou bien avons-
nous « oublié » une ancêtre, dans cette succession de mères ? L’histoire est
à suivre.
Questions et autres découvertes
J’avoue qu’il aurait été tentant de fouiller encore un peu chez les
compagnons de rivière, mais ce serait sortir du jeu de l’anneau. Marguerite
Gabuet m’entr’apparaît aux côtés de son compagnon, eux deux parmi cent
vingt-six autres ancêtres de même étage pour moi, parmi deux cent
cinquante-six autres pour ma fille, et cinq cent dix pour ma petite-fille…, eux deux unis par l’eau puis le sang en procréant, au moins, Charlotte, en
1775. Avant de les quitter pour inventer leur fille, j’ai découvert un lieu et
un métier liés, un lieu d’ailleurs caractérisé par ce métier qui allait
disparaître, mais laisserait des traces profondes dans les mémoires. C’est sa
singularité qui en fut sans conteste le garant, transposée de mémoire en
mémoire jusque vers celles, électroniques, de la grande toile mondiale
actuelle. Les descendants s’en souviennent et, maintenant, j’en fais
ouvertement partie. Je passerai le relais. Et qui sait, peut-être, un jour, aurai-
je l’occasion d’aller à Clamecy ? Les lieux ont de la mémoire, j’y
respirerais leur saveur, lointaine mais toujours évoquée, là-bas, par les
arbres et les rives qui sauront me la rappeler. En tout cas, des Gabuet et
autres Guitton, en ce lieu, il y en eut beaucoup, et il y en a toujours. J’en
relève dès le tout début 1700, leur ancrage sur ces terres aquatiques étant
profond et se transmettant bien de père en fils, en tout cas.
Alors pourquoi Charlotte, pourtant née à Clamecy, baignant dans cette
atmosphère, remonte-t-elle avec son conjoint le chemin du bois vers Paris,
pour y rester ? Pourquoi, avec eux, le métier, non encore en voie de
disparition, se perd-il dans la lignée ? Son époux était-il cordonnier (tiens,
voilà le cuir entré par là aussi dans la famille4) déjà à Clamecy, ou
seulement à Paris ? Et elle, Charlotte, cuisinière et première femme avant
moi, dans cette lignée, à avoir occupé un métier, l’a-t-elle fait par passion
ou nécessité ?
D’elle, rien d’autre ne me revient ; pourtant, sa vie fut longue. Elle,
parmi les soixante-trois autres ascendants de son rang, cuisinant, donc (mais
où ? quel genre ? pour qui ?), un peu ronde, sans doute, le teint rougi cette
fois par les fourneaux, le tablier blanchi sur une longue robe, noire
assurément. Petite, aussi. Gaie en regardant sa petite Marie ; triste quand sa
pensée se laisse aller à glisser sur les flots vers Clamecy. Peut-être en est-
elle partie pour fuir un veuvage ? J’aime à l’imaginer avoir, du temps de ses
jeunes rêves, épousé d’abord un compagnon. Il aura fallu, ensuite, un
sérieux motif – la disparition du premier élu – pour bifurquer vers la
capitale. Mais Charlotte comble ses chagrins possibles : elle donne à sa fille
le prénom de sa mère, rétablissant ainsi une continuité en se glissant entre
deux fleurs aussi précieuses, pour elle, l’une que l’autre (c’est d’ailleurs ici
la seule « répétition » que l’on puisse repérer). Marguerite la seconde voit le
jour à Provins, en Seine-et-Marne. Il était dit qu’aucune fille de la lignée ne
naîtrait plus dans la même ville que sa mère, qu’elles resteraient rarement vivre là où elles étaient nées, qu’aucune n’épouserait un homme du même