Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 49 sur 65

Pages du PDF

Les Secrets de famille

Questions et autres découvertes

lointaine descendance – qui sait maintenant de quel bois elle se chauffe !

En affinant la recherche sur les compagnons de rivière qui, décidément,

me plaisent bien – au point d’y revenir via le Net après cette constatation –,

je tombe sur un site généalogique les regroupant. Pourtant, pas de Guitton

ni de Gabuet. Ces compagnons ont donc, malgré l’extinction lointaine du

métier, défié le temps ! Un autre site m’en propose quelques entrées, cette

fois avec des Gabuet et des Guitton, mais sans les bons prénoms. Des

apparentés certainement, car aussi compagnons de rivière à Clamecy. Je

tente des rapprochements au regard des dates. Ça pourrait aller, des

filiations sont possibles. Ces hypothèses, pour l’instant, ne permettent pas

de remonter au-dessus du niveau (– 2) concernant l’anneau, c’est-à-dire de

trouver avec certitude la mère de Marguerite. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a

bien eu, à Clamecy, des Gabuet et des Guitton compagnons de rivière, que

c’était un métier répandu là-bas et transmissible. Si sa mémoire s’est

maintenue, la profession s’est perdue, du moins dans la lignée dont je

descends, quand Charlotte la fille, cuisinière, a épousé un cordonnier et est

montée, suivant le chemin des bûches, sur Paris.

Il y a d’ailleurs quelque chose d’étonnant, dans cette bifurcation-

rupture, tant au plan de la transmission professionnelle que de

l’implantation géographique. Charlotte aurait eu sa fille à 41 ans – ce qui,

pour l’époque, devait être rare. Certes, elle était assurément robuste,

puisqu’elle décédera à 75 ans, mais, alors, elle ne s’en doutait pas. Cela,

d’ailleurs, devait aussi être rare, en 1850, la longévité féminine d’alors étant

bien plus faible. Joints, les deux facteurs ne sont pas sans intriguer :

Charlotte avait-elle eu d’autres enfants avant ? Était-ce le bébé surprise

préménopause ? Était-elle veuve d’une première union ? Ou bien avons-

nous « oublié » une ancêtre, dans cette succession de mères ? L’histoire est

à suivre.

 

Questions et autres découvertes

 

J’avoue qu’il aurait été tentant de fouiller encore un peu chez les

compagnons de rivière, mais ce serait sortir du jeu de l’anneau. Marguerite

Gabuet m’entr’apparaît aux côtés de son compagnon, eux deux parmi cent

vingt-six autres ancêtres de même étage pour moi, parmi deux cent

cinquante-six autres pour ma fille, et cinq cent dix pour ma petite-fille…, eux deux unis par l’eau puis le sang en procréant, au moins, Charlotte, en

1775. Avant de les quitter pour inventer leur fille, j’ai découvert un lieu et

un métier liés, un lieu d’ailleurs caractérisé par ce métier qui allait

disparaître, mais laisserait des traces profondes dans les mémoires. C’est sa

singularité qui en fut sans conteste le garant, transposée de mémoire en

mémoire jusque vers celles, électroniques, de la grande toile mondiale

actuelle. Les descendants s’en souviennent et, maintenant, j’en fais

ouvertement partie. Je passerai le relais. Et qui sait, peut-être, un jour, aurai-

je l’occasion d’aller à Clamecy ? Les lieux ont de la mémoire, j’y

respirerais leur saveur, lointaine mais toujours évoquée, là-bas, par les

arbres et les rives qui sauront me la rappeler. En tout cas, des Gabuet et

autres Guitton, en ce lieu, il y en eut beaucoup, et il y en a toujours. J’en

relève dès le tout début 1700, leur ancrage sur ces terres aquatiques étant

profond et se transmettant bien de père en fils, en tout cas.

Alors pourquoi Charlotte, pourtant née à Clamecy, baignant dans cette

atmosphère, remonte-t-elle avec son conjoint le chemin du bois vers Paris,

pour y rester ? Pourquoi, avec eux, le métier, non encore en voie de

disparition, se perd-il dans la lignée ? Son époux était-il cordonnier (tiens,

voilà le cuir entré par là aussi dans la famille4) déjà à Clamecy, ou

seulement à Paris ? Et elle, Charlotte, cuisinière et première femme avant

moi, dans cette lignée, à avoir occupé un métier, l’a-t-elle fait par passion

ou nécessité ?

D’elle, rien d’autre ne me revient ; pourtant, sa vie fut longue. Elle,

parmi les soixante-trois autres ascendants de son rang, cuisinant, donc (mais

où ? quel genre ? pour qui ?), un peu ronde, sans doute, le teint rougi cette

fois par les fourneaux, le tablier blanchi sur une longue robe, noire

assurément. Petite, aussi. Gaie en regardant sa petite Marie ; triste quand sa

pensée se laisse aller à glisser sur les flots vers Clamecy. Peut-être en est-

elle partie pour fuir un veuvage ? J’aime à l’imaginer avoir, du temps de ses

jeunes rêves, épousé d’abord un compagnon. Il aura fallu, ensuite, un

sérieux motif – la disparition du premier élu – pour bifurquer vers la

capitale. Mais Charlotte comble ses chagrins possibles : elle donne à sa fille

le prénom de sa mère, rétablissant ainsi une continuité en se glissant entre

deux fleurs aussi précieuses, pour elle, l’une que l’autre (c’est d’ailleurs ici

la seule « répétition » que l’on puisse repérer). Marguerite la seconde voit le

jour à Provins, en Seine-et-Marne. Il était dit qu’aucune fille de la lignée ne

naîtrait plus dans la même ville que sa mère, qu’elles resteraient rarement vivre là où elles étaient nées, qu’aucune n’épouserait un homme du même