Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 47 sur 65

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Les Secrets de famille

La vie antérieure de la photo

« avant » voulant autant dire ce qui est antérieur que ce qui est devant au

sens de « pas encore, allons-y, de l’avant »… Toutefois, si je comprends le

point de vue de Philippe Lejeune, c’est sans l’éprouver. Devant la photo

d’ancêtres, les miens comme ceux des autres, devant des images des temps

anciens et révolus, même ceux que j’ai connus, où j’étais déjà, je ressens

surtout de la curiosité. J’ai besoin de découvrir ces avant pour penser

l’avant, mais pour vivre, le présent me convient parfaitement. Et si je prends

toujours des photos et par plaisir, je pense que je ne m’en lasserai pas. Les

archives ainsi cumulées sont une inépuisable caverne d’Ali Baba dont on

n’asséchera jamais les potentialités. Au demeurant rien n’oblige à aller y

voir, les archives ne forment qu’une potentialité qui peut rester dormante.

« On se pose rarement des questions, constate Anne-Marie Garat16. Pourtant

les gens promènent, chiffrée sur eux, toute leur histoire et cela crève

tellement les yeux qu’on n’y voit que du bleu. Bien plus tard, il faut prendre

la loupe pour vérifier de plus près, sur les photos, alors seulement on se

demande quoi, et comment, mais c’est trop tard. Ils ne sont plus là pour

donner la réponse. »

En tout cas, l’expression de ces points de vue opposés ne change pas le

paysage, mais confirme que la photographie n’est pas dans ce qui est gravé

sur le papier et qui subsiste tant que celui-ci persiste, mais dans le regard de

celui qui, un jour, la contemple. Et ce regard est lui-même fluctuant en

fonction de l’avancée en âge de la personne qui est au bout. Car la

photographie est aussi en amont, dans le regard de celui qui appuie sur le

déclencheur.

 

La vie antérieure de la photo

 

Il y a, en effet, toujours un grand absent sur une photo : la personne du

photographe, si présent et, pourtant, sur l’image indécelable – sauf, comme

en peinture, à produire un autoportrait. S’il est absent, pourtant, ses photos

n’en finissent pas de parler de lui et on peut « découvrir » une personne à

travers les photos qu’elle a prises et les choix qu’elle a faits et dont elles

résultent. Sans s’arrêter à ce qu’elles révèlent explicitement, on peut aussi

s’attacher à voir au-delà de ce qu’elles montrent. Si l’on regarde les

multiples clichés d’un même photographe, que peut-on déceler de lui-

même ? Peut-on retrouver une part de l’homme derrière l’œuvre qu’il a choisie de réaliser ? Les vies émanant d’une photo ne sont-elles que celles

qui y ont été ouvertement capturées ?

Léon Ottenheim (1857-1940), dont j’ai révélé ici quelques épreuves17,

parlait avec ses images, des images qu’il chipait à la vie et qui, avec plus

d’un siècle de recul, permettent encore d’admirer ce que ses yeux choisirent

de voir et capturer. Alors, devant elles, nous sommes un peu lui ; nous

glissant derrière son regard, nous prenons possession d’un instant de son

monde, vu puis retenu par lui. Au-delà de son absence, Léon se retrouve par

la façon dont il a réfléchi derrière ses lunettes et via son objectif – objectif

entendu aussi comme étant son projet, fût-il implicite, inconnu de lui.

Léon, notre modèle, parlait avec ses images plus qu’avec des mots. Se

plaçant toujours de l’autre côté du viseur, il a peu laissé la sienne, il a peu

écrit. Pourtant, Léon s’est de la sorte abondamment raconté et on peut le lire

en regardant la collection, impressionniste autant qu’impressionnante, qu’il

a transmise.

— Il s’intéressait aux personnages, mais pas seulement. Il montre aussi

des paysages, il réalise même des natures mortes.

— Il s’intéressait à sa famille, mais pas seulement. Parmi les personnes

photographiées, des amis, des inconnus, croisés ici ou là.

— Il s’intéressait aux humains, mais pas seulement. Aux animaux aussi,

spécialement aux vaches (Normandie oblige).

— Il s’intéressait à son pays, mais pas seulement. Avec lui nous visitons

l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique, l’Égypte, la Tunisie, l’Algérie, le

Maroc, la Grèce…

— Il s’intéressait à ses terroirs d’ancrage en France, mais pas

seulement. À toute région de passage. Et il passait par beaucoup d’endroits.

— Il s’intéressait aux grandes villes, mais pas seulement. Des villages

aussi, des campagnes.

— Il s’intéressait aux grands monuments, mais pas seulement. Aux

simples maisons, aux chaumières comme aux « maisons de maîtres »…

— Il s’intéressait à l’eau, aux rivières, à la mer, à la marine, aux marins,

aux bateaux, il s’intéressait à l’estran, aux dunes, mais pas seulement. À la

terre, aux fleurs, aux arbres…

— Il était chimiste, mais pas seulement ; il était aussi poète.

— Il était novateur et inventeur, mais pas seulement ; il était aussi

attaché à la tradition.

Etc.

À lire cela, à suivre ses représentations en regardant ses photographies

et leurs champs multiples, c’est un homme qui prend vie devant nous, non

seulement un artisan réalisant lui-même ses procédés et son œuvre, mais un

artiste. Et j’entends déjà, le concernant : il n’est pas localisable, il est

inclassable, où donc le situer, par quelle dominance l’attraper ? Dans quel

tiroir le mettre ? Qui peut s’intéresser à qui s’intéresse à tant de champs à la

fois ? En tout cas, cela montre combien la personne est proche de son œuvre

et combien on peut la saisir à travers celle-ci.

Mais il y a plus dans cette histoire. Si Léon a peu écrit, son épouse, son

fils l’ont fait, qui vivaient à côté de lui. Nous aussi, touchés par ses images,

nous pouvons nous mettre à dire et écrire ce dont elles – et il – nous

parlent : la mise en concordance des images et des lettres ou cahiers recrée

un univers où les unes illustrent ce que les autres disent et ce dont elles nous

entretiennent. Se tisse, dans cet interface fécond, une mélodie à plusieurs

voies et voix. De ces croisements jaillit une perspective inattendue, écrasant

le temps qui s’est écoulé depuis. À un siècle de distance, Léon, par son

œuvre mais aussi son talent, s’offre ainsi à nous visiter de plusieurs

manières, et nous nous surprenons, sinon en conversation, du moins en

correspondance, avec lui et ses proches, quand nous feuilletons son album.

Derrière le cliché, on le voit, se croisent déjà au moins deux regards,

deux histoires, que cet improbable rendez-vous, au-delà des temps qu’elle

incite, éveille. L’« épreuve » originale se métamorphose en rencontre ; sous

la lumière ainsi révélée, la vie surgit, tandis que se développe un récit qui

déroule ce que l’instant du cliché a figé puis transmis. Servant et nourrissant

la mémoire, les images d’un temps arrêté, entre formel et informel, jour et

nuit, lumière et ombre, peinture et musique, vision et narration, corpuscule

et onde, ces images du monde venues d’un autre temps sont, pour nous

comme pour la science, autant de jalons dans une prise de connaissance et

d’ouverture. Les chemins des images sont des chemins du temps comme

des chemins de vie. La photographie, en les reflétant avec authenticité, a

révolutionné notre rapport au monde autant qu’à la connaissance.

L’image au-delà du visible.

 

Ainsi et par le biais de ce que les textes et les photographies racontent,

nous entrons dans le domaine des histoires de vie et des photobiographies18

en plein développement à l’heure actuelle, avec toutes les réserves dont on

peut les entourer, au regard des excès et dérives possibles, mais aussi dans

le domaine de ce que j’ai appelé tout à l’heure les « histoires de vie

généalogiques19 », puisque, à partir de ces traces20 qui nous permettent de

raconter nos ancêtres au plus proche de ce qu’ils ont laissé, c’est nous-

mêmes que nous racontons et nous œuvrons par là, aussi, en direction des

générations descendantes – ce sont des « histoires de vie générationnelle ».

D’autres formes d’objets laissés y contribuent tout autant, comme nous

allons le voir maintenant. Certains se montrent même tout à fait inspirants

par leur irrésistible appel remontant…

 

1- Dans le Pop Art, ils parlent de « figuration narrative ». Je pense que je vais, par la suite, reprendre cette expression.

2- Roland Barthes, L’Empire des signes, Champs Flammarion, n° 83, 1970.

3- Philippe Forest, Sarinagara, Gallimard, 2004, page 189.

4- Ibid., page 245.

5- Ibid., page 236.

6- Ibid., page 239.

7- Marc Soriano, La Semaine de la comète. Rapport secret sur l’enfance au XIXe siècle, Stock, 1981.

8- Qui, montrant sur l’écran nos souvenirs, peuvent nous faire associer sur les « souvenirs-écran » freudiens.

9- Makoto Suemoto, « De nous à nous », Chemins de formation, n° 6, 2003, pages 153 à 167 ; et Martine Lani-Bayle, Taire et Transmettre, op. cit.

10- Colette Fellous, Avenue de France, Folio, n° 4133, 2001, page 119.

11- C’est un procédé utilisé par les ateliers d’écriture comme déclencheur et inspirateur.

12- Jeanne Champion, Lambeaux de mémoire, op. cit.

13- Que nous retrouverons à la fin du dernier chapitre.

14- Courriel Martine Lani-Bayle/Philippe Lejeune, avril 2005.

15- Je me suis permis une liberté interprétative que l’usage du mot « momie » m’offrait : oui, les photos agissent comme des « mots mis », ai-je répondu à Philippe Lejeune

– renvoyant à l’évocation faite des pyramides dans le chapitre 5.

16- Anne-Marie Garat, Les Mal-Famées, op. cit. pages 67 et 68.

17- Martine Lani-Bayle (dir.) Lumières de vue, à paraître, Éditions de l’Opéra, relatant le parcours et présentant des clichés de Léon Ottenheim.

18- Achutti L. et Eduardo R., L’Homme sur la photo, manuel de photoethnographie, Téraèdre, 2004 ; Delory-Momberger C., « Le photo-journal : une pratique de soi », Chemins de formation au fil du temps, n° 7, octobre 2004.

19- Martine Lani-Bayle, De femme à femme à travers les générations, op. cit., et L’Histoire de vie généalogique, op. cit.

20- Martine Lani-Bayle, Du Tag au graff’art, les messages de l’expression murale graffitée, Hommes et Perspectives, 1993.

 

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