Les Secrets de famille
La vie antérieure de la photo
« avant » voulant autant dire ce qui est antérieur que ce qui est devant au
sens de « pas encore, allons-y, de l’avant »… Toutefois, si je comprends le
point de vue de Philippe Lejeune, c’est sans l’éprouver. Devant la photo
d’ancêtres, les miens comme ceux des autres, devant des images des temps
anciens et révolus, même ceux que j’ai connus, où j’étais déjà, je ressens
surtout de la curiosité. J’ai besoin de découvrir ces avant pour penser
l’avant, mais pour vivre, le présent me convient parfaitement. Et si je prends
toujours des photos et par plaisir, je pense que je ne m’en lasserai pas. Les
archives ainsi cumulées sont une inépuisable caverne d’Ali Baba dont on
n’asséchera jamais les potentialités. Au demeurant rien n’oblige à aller y
voir, les archives ne forment qu’une potentialité qui peut rester dormante.
« On se pose rarement des questions, constate Anne-Marie Garat16. Pourtant
les gens promènent, chiffrée sur eux, toute leur histoire et cela crève
tellement les yeux qu’on n’y voit que du bleu. Bien plus tard, il faut prendre
la loupe pour vérifier de plus près, sur les photos, alors seulement on se
demande quoi, et comment, mais c’est trop tard. Ils ne sont plus là pour
donner la réponse. »
En tout cas, l’expression de ces points de vue opposés ne change pas le
paysage, mais confirme que la photographie n’est pas dans ce qui est gravé
sur le papier et qui subsiste tant que celui-ci persiste, mais dans le regard de
celui qui, un jour, la contemple. Et ce regard est lui-même fluctuant en
fonction de l’avancée en âge de la personne qui est au bout. Car la
photographie est aussi en amont, dans le regard de celui qui appuie sur le
déclencheur.
La vie antérieure de la photo
Il y a, en effet, toujours un grand absent sur une photo : la personne du
photographe, si présent et, pourtant, sur l’image indécelable – sauf, comme
en peinture, à produire un autoportrait. S’il est absent, pourtant, ses photos
n’en finissent pas de parler de lui et on peut « découvrir » une personne à
travers les photos qu’elle a prises et les choix qu’elle a faits et dont elles
résultent. Sans s’arrêter à ce qu’elles révèlent explicitement, on peut aussi
s’attacher à voir au-delà de ce qu’elles montrent. Si l’on regarde les
multiples clichés d’un même photographe, que peut-on déceler de lui-
même ? Peut-on retrouver une part de l’homme derrière l’œuvre qu’il a choisie de réaliser ? Les vies émanant d’une photo ne sont-elles que celles
qui y ont été ouvertement capturées ?
Léon Ottenheim (1857-1940), dont j’ai révélé ici quelques épreuves17,
parlait avec ses images, des images qu’il chipait à la vie et qui, avec plus
d’un siècle de recul, permettent encore d’admirer ce que ses yeux choisirent
de voir et capturer. Alors, devant elles, nous sommes un peu lui ; nous
glissant derrière son regard, nous prenons possession d’un instant de son
monde, vu puis retenu par lui. Au-delà de son absence, Léon se retrouve par
la façon dont il a réfléchi derrière ses lunettes et via son objectif – objectif
entendu aussi comme étant son projet, fût-il implicite, inconnu de lui.
Léon, notre modèle, parlait avec ses images plus qu’avec des mots. Se
plaçant toujours de l’autre côté du viseur, il a peu laissé la sienne, il a peu
écrit. Pourtant, Léon s’est de la sorte abondamment raconté et on peut le lire
en regardant la collection, impressionniste autant qu’impressionnante, qu’il
a transmise.
— Il s’intéressait aux personnages, mais pas seulement. Il montre aussi
des paysages, il réalise même des natures mortes.
— Il s’intéressait à sa famille, mais pas seulement. Parmi les personnes
photographiées, des amis, des inconnus, croisés ici ou là.
— Il s’intéressait aux humains, mais pas seulement. Aux animaux aussi,
spécialement aux vaches (Normandie oblige).
— Il s’intéressait à son pays, mais pas seulement. Avec lui nous visitons
l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique, l’Égypte, la Tunisie, l’Algérie, le
Maroc, la Grèce…
— Il s’intéressait à ses terroirs d’ancrage en France, mais pas
seulement. À toute région de passage. Et il passait par beaucoup d’endroits.
— Il s’intéressait aux grandes villes, mais pas seulement. Des villages
aussi, des campagnes.
— Il s’intéressait aux grands monuments, mais pas seulement. Aux
simples maisons, aux chaumières comme aux « maisons de maîtres »…
— Il s’intéressait à l’eau, aux rivières, à la mer, à la marine, aux marins,
aux bateaux, il s’intéressait à l’estran, aux dunes, mais pas seulement. À la
terre, aux fleurs, aux arbres…
— Il était chimiste, mais pas seulement ; il était aussi poète.
— Il était novateur et inventeur, mais pas seulement ; il était aussi
attaché à la tradition.
Etc.
À lire cela, à suivre ses représentations en regardant ses photographies
et leurs champs multiples, c’est un homme qui prend vie devant nous, non
seulement un artisan réalisant lui-même ses procédés et son œuvre, mais un
artiste. Et j’entends déjà, le concernant : il n’est pas localisable, il est
inclassable, où donc le situer, par quelle dominance l’attraper ? Dans quel
tiroir le mettre ? Qui peut s’intéresser à qui s’intéresse à tant de champs à la
fois ? En tout cas, cela montre combien la personne est proche de son œuvre
et combien on peut la saisir à travers celle-ci.
Mais il y a plus dans cette histoire. Si Léon a peu écrit, son épouse, son
fils l’ont fait, qui vivaient à côté de lui. Nous aussi, touchés par ses images,
nous pouvons nous mettre à dire et écrire ce dont elles – et il – nous
parlent : la mise en concordance des images et des lettres ou cahiers recrée
un univers où les unes illustrent ce que les autres disent et ce dont elles nous
entretiennent. Se tisse, dans cet interface fécond, une mélodie à plusieurs
voies et voix. De ces croisements jaillit une perspective inattendue, écrasant
le temps qui s’est écoulé depuis. À un siècle de distance, Léon, par son
œuvre mais aussi son talent, s’offre ainsi à nous visiter de plusieurs
manières, et nous nous surprenons, sinon en conversation, du moins en
correspondance, avec lui et ses proches, quand nous feuilletons son album.
Derrière le cliché, on le voit, se croisent déjà au moins deux regards,
deux histoires, que cet improbable rendez-vous, au-delà des temps qu’elle
incite, éveille. L’« épreuve » originale se métamorphose en rencontre ; sous
la lumière ainsi révélée, la vie surgit, tandis que se développe un récit qui
déroule ce que l’instant du cliché a figé puis transmis. Servant et nourrissant
la mémoire, les images d’un temps arrêté, entre formel et informel, jour et
nuit, lumière et ombre, peinture et musique, vision et narration, corpuscule
et onde, ces images du monde venues d’un autre temps sont, pour nous
comme pour la science, autant de jalons dans une prise de connaissance et
d’ouverture. Les chemins des images sont des chemins du temps comme
des chemins de vie. La photographie, en les reflétant avec authenticité, a
révolutionné notre rapport au monde autant qu’à la connaissance.
L’image au-delà du visible.
Ainsi et par le biais de ce que les textes et les photographies racontent,
nous entrons dans le domaine des histoires de vie et des photobiographies18
en plein développement à l’heure actuelle, avec toutes les réserves dont on
peut les entourer, au regard des excès et dérives possibles, mais aussi dans
le domaine de ce que j’ai appelé tout à l’heure les « histoires de vie
généalogiques19 », puisque, à partir de ces traces20 qui nous permettent de
raconter nos ancêtres au plus proche de ce qu’ils ont laissé, c’est nous-
mêmes que nous racontons et nous œuvrons par là, aussi, en direction des
générations descendantes – ce sont des « histoires de vie générationnelle ».
D’autres formes d’objets laissés y contribuent tout autant, comme nous
allons le voir maintenant. Certains se montrent même tout à fait inspirants
par leur irrésistible appel remontant…
1- Dans le Pop Art, ils parlent de « figuration narrative ». Je pense que je vais, par la suite, reprendre cette expression.
2- Roland Barthes, L’Empire des signes, Champs Flammarion, n° 83, 1970.
3- Philippe Forest, Sarinagara, Gallimard, 2004, page 189.
4- Ibid., page 245.
5- Ibid., page 236.
6- Ibid., page 239.
7- Marc Soriano, La Semaine de la comète. Rapport secret sur l’enfance au XIXe siècle, Stock, 1981.
8- Qui, montrant sur l’écran nos souvenirs, peuvent nous faire associer sur les « souvenirs-écran » freudiens.
9- Makoto Suemoto, « De nous à nous », Chemins de formation, n° 6, 2003, pages 153 à 167 ; et Martine Lani-Bayle, Taire et Transmettre, op. cit.
10- Colette Fellous, Avenue de France, Folio, n° 4133, 2001, page 119.
11- C’est un procédé utilisé par les ateliers d’écriture comme déclencheur et inspirateur.
12- Jeanne Champion, Lambeaux de mémoire, op. cit.
13- Que nous retrouverons à la fin du dernier chapitre.
14- Courriel Martine Lani-Bayle/Philippe Lejeune, avril 2005.
15- Je me suis permis une liberté interprétative que l’usage du mot « momie » m’offrait : oui, les photos agissent comme des « mots mis », ai-je répondu à Philippe Lejeune
– renvoyant à l’évocation faite des pyramides dans le chapitre 5.
16- Anne-Marie Garat, Les Mal-Famées, op. cit. pages 67 et 68.
17- Martine Lani-Bayle (dir.) Lumières de vue, à paraître, Éditions de l’Opéra, relatant le parcours et présentant des clichés de Léon Ottenheim.
18- Achutti L. et Eduardo R., L’Homme sur la photo, manuel de photoethnographie, Téraèdre, 2004 ; Delory-Momberger C., « Le photo-journal : une pratique de soi », Chemins de formation au fil du temps, n° 7, octobre 2004.
19- Martine Lani-Bayle, De femme à femme à travers les générations, op. cit., et L’Histoire de vie généalogique, op. cit.
20- Martine Lani-Bayle, Du Tag au graff’art, les messages de l’expression murale graffitée, Hommes et Perspectives, 1993.
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