Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 22 sur 65

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Les Secrets de famille

Un choix réducteur orienté

L’implexe4 signe la présence d’un renversement, d’un point de rupture non

localisé, et sans doute non localisable, dans la remontée généalogique.

 

Un choix réducteur orienté

 

Dans ce vaste panel, on ne peut avoir de nos ascendants, même en se

limitant tôt dans la remontée temporelle, qu’une représentation très

tronquée. La mémoire qui, elle aussi, est sélective, aide aux réductions

naturelles de ce que nous retenons parmi ce qui passe. La culture, avec ses

modalités patrilinéaires encore très ancrées, y contribue parallèlement, qui a

tendance à privilégier, dans les recherches, les voies biologiquement les

moins sûres, à savoir patronymiques. Les conditions de vie enfin apportent

une vision réduisant encore ce paysage. Entre nature et culture…

Se distinguent ainsi des ancêtres d’une discrétion telle que personne

non seulement n’en fait cas, mais que personne non plus ne recherche (la

grande majorité d’entre eux s’éteint discrètement, pour tomber en peu de

temps dans l’oubli) et quelques ancêtres dominants, soit par leur présence

ou omniprésence (côté héros légendaire comme côté tache persistante), soit

pas une absence ressentie comme pesante : les uns comme les autres

accaparent, pour des motifs très différents, l’esprit des descendants, jusqu’à

perturber parfois profondément leur identification personnelle. L’immense

part des autres – complètement effacés, résolument non dérangeants,

quoique tout autant nécessaires – est donc ignorée en toute méconnaissance

de cause et sans que cela gêne ou dérange. La question de l’origine reste

ainsi ancrée dans une perspective au singulier et, donc, singulière.

« L’homme se construit avec ses blancs », remarque Tzvetan Todorov5.

Nos arbres sont ainsi faits de trous6, mais ceux-ci ne sont pas perçus de

la même façon et certains, seulement, de ces manques, sont ressentis

comme tels. De même, les cases remplies ne le sont pas toujours pour des

motifs biologiques. Ainsi peuvent entrer en concurrence, voire en relais,

différentes formes de filiation : si la filiation génétique est celle qui est

habituellement recherchée par les généalogistes, sous couvert d’inscription

officielle sur les registres d’état civil – les deux niveaux (le biologique et le

juridique) n’étant pas nécessairement superposables –, la parenté ne se

limite pas à ces piliers, qui se combinent avec celle que chacun se construit

et qui s’appuie sur le lien affectif et relationnel d’une prise en charge

effective se tissant au quotidien.

On le voit, cela fait au moins trois repérages – biologique, juridique et

affectif, dans l’ordre habituel de leur établissement – qui président au

« choix », trois qui peuvent être en phase, comme en opposition ou en

exclusion, et qui ne font que multiplier, autant que biaiser, les chiffres déjà

exorbitants présentés plus haut. Ces trois niveaux nécessaires sont en

général assumés par les mêmes personnes, mais pas toujours. Alors, duquel

se constitue la filiation ? Auquel accorder de l’importance quand il y a

éclatement ? Aux gènes, porteurs inamovibles et inéluctables de ce qui est

parfois appelé l’« atavisme » ? À l’affection et l’attachement résultant des

soins et de l’attention quotidiens ? Au collectif social du groupe qui élève et

à l’environnement allant avec ? L’affectif, le génétique et le symbolique,

joints à l’empreinte des cultures, sont autant de vecteurs différents

rassemblés et souvent confondus dans leurs effets sous le vocable de

transmission. Selon l’époque ou le milieu, selon ce qui arrange ou dérange,

on penche vers l’un au détriment des autres, avec force assurances et même

pourcentages parfois – 90 % d’acquis, le reste étant aléatoire, par exemple.

Pour embrouiller encore davantage les esprits, ajoutons que ces trois

repérages ne sont pas toujours connus de la même façon et qu’ils

concernent chaque niveau de parenté. Quand on les combine, avec les

parentés recomposées de plus en plus fréquentes, mais aussi avec la

succession des générations, se développe rapidement une inflation

numérique de la plus haute complication : personne ne peut véritablement

« saisir », englober tout ce monde, pour peu qu’il remonte légèrement le

temps ! Pourtant, il en est qui le tentent pour découvrir « leur origine » et

qui disent « je descends de… à la dixième génération », avec honte ou

fierté, c’est selon. Comme si cela avait quoi que ce soit à voir avec leur

propre constitution.

Au demeurant et au-delà de ces considérations, ce qui paraît essentiel

pour la construction de l’identité de chacun, comme pour son rapport au

savoir, c’est qu’il puisse identifier des voies ancestrales auxquelles se

rattacher en propre, de quelque ordre et d’où qu’elles proviennent dans ce

vaste panel. En effet, vivre dans le présent, et l’assumer à peu près, ne peut

que difficilement se contenter de repères horizontaux à conquérir avec ce

présent ; cela nécessite aussi un paysage remontant dans le temps. Nous

sommes des individus sociaux, certes, mais temporels aussi – ce qui nous

permet, justement, de pouvoir être sociaux –, et il s’agit là d’une des

principales caractéristiques nous distinguant de nos cousins du règne animal. Si les animaux vivent et communiquent entre eux dans le présent,