Les Secrets de famille
Un choix réducteur orienté
L’implexe4 signe la présence d’un renversement, d’un point de rupture non
localisé, et sans doute non localisable, dans la remontée généalogique.
Un choix réducteur orienté
Dans ce vaste panel, on ne peut avoir de nos ascendants, même en se
limitant tôt dans la remontée temporelle, qu’une représentation très
tronquée. La mémoire qui, elle aussi, est sélective, aide aux réductions
naturelles de ce que nous retenons parmi ce qui passe. La culture, avec ses
modalités patrilinéaires encore très ancrées, y contribue parallèlement, qui a
tendance à privilégier, dans les recherches, les voies biologiquement les
moins sûres, à savoir patronymiques. Les conditions de vie enfin apportent
une vision réduisant encore ce paysage. Entre nature et culture…
Se distinguent ainsi des ancêtres d’une discrétion telle que personne
non seulement n’en fait cas, mais que personne non plus ne recherche (la
grande majorité d’entre eux s’éteint discrètement, pour tomber en peu de
temps dans l’oubli) et quelques ancêtres dominants, soit par leur présence
ou omniprésence (côté héros légendaire comme côté tache persistante), soit
pas une absence ressentie comme pesante : les uns comme les autres
accaparent, pour des motifs très différents, l’esprit des descendants, jusqu’à
perturber parfois profondément leur identification personnelle. L’immense
part des autres – complètement effacés, résolument non dérangeants,
quoique tout autant nécessaires – est donc ignorée en toute méconnaissance
de cause et sans que cela gêne ou dérange. La question de l’origine reste
ainsi ancrée dans une perspective au singulier et, donc, singulière.
« L’homme se construit avec ses blancs », remarque Tzvetan Todorov5.
Nos arbres sont ainsi faits de trous6, mais ceux-ci ne sont pas perçus de
la même façon et certains, seulement, de ces manques, sont ressentis
comme tels. De même, les cases remplies ne le sont pas toujours pour des
motifs biologiques. Ainsi peuvent entrer en concurrence, voire en relais,
différentes formes de filiation : si la filiation génétique est celle qui est
habituellement recherchée par les généalogistes, sous couvert d’inscription
officielle sur les registres d’état civil – les deux niveaux (le biologique et le
juridique) n’étant pas nécessairement superposables –, la parenté ne se
limite pas à ces piliers, qui se combinent avec celle que chacun se construit
et qui s’appuie sur le lien affectif et relationnel d’une prise en charge
effective se tissant au quotidien.
On le voit, cela fait au moins trois repérages – biologique, juridique et
affectif, dans l’ordre habituel de leur établissement – qui président au
« choix », trois qui peuvent être en phase, comme en opposition ou en
exclusion, et qui ne font que multiplier, autant que biaiser, les chiffres déjà
exorbitants présentés plus haut. Ces trois niveaux nécessaires sont en
général assumés par les mêmes personnes, mais pas toujours. Alors, duquel
se constitue la filiation ? Auquel accorder de l’importance quand il y a
éclatement ? Aux gènes, porteurs inamovibles et inéluctables de ce qui est
parfois appelé l’« atavisme » ? À l’affection et l’attachement résultant des
soins et de l’attention quotidiens ? Au collectif social du groupe qui élève et
à l’environnement allant avec ? L’affectif, le génétique et le symbolique,
joints à l’empreinte des cultures, sont autant de vecteurs différents
rassemblés et souvent confondus dans leurs effets sous le vocable de
transmission. Selon l’époque ou le milieu, selon ce qui arrange ou dérange,
on penche vers l’un au détriment des autres, avec force assurances et même
pourcentages parfois – 90 % d’acquis, le reste étant aléatoire, par exemple.
Pour embrouiller encore davantage les esprits, ajoutons que ces trois
repérages ne sont pas toujours connus de la même façon et qu’ils
concernent chaque niveau de parenté. Quand on les combine, avec les
parentés recomposées de plus en plus fréquentes, mais aussi avec la
succession des générations, se développe rapidement une inflation
numérique de la plus haute complication : personne ne peut véritablement
« saisir », englober tout ce monde, pour peu qu’il remonte légèrement le
temps ! Pourtant, il en est qui le tentent pour découvrir « leur origine » et
qui disent « je descends de… à la dixième génération », avec honte ou
fierté, c’est selon. Comme si cela avait quoi que ce soit à voir avec leur
propre constitution.
Au demeurant et au-delà de ces considérations, ce qui paraît essentiel
pour la construction de l’identité de chacun, comme pour son rapport au
savoir, c’est qu’il puisse identifier des voies ancestrales auxquelles se
rattacher en propre, de quelque ordre et d’où qu’elles proviennent dans ce
vaste panel. En effet, vivre dans le présent, et l’assumer à peu près, ne peut
que difficilement se contenter de repères horizontaux à conquérir avec ce
présent ; cela nécessite aussi un paysage remontant dans le temps. Nous
sommes des individus sociaux, certes, mais temporels aussi – ce qui nous
permet, justement, de pouvoir être sociaux –, et il s’agit là d’une des
principales caractéristiques nous distinguant de nos cousins du règne animal. Si les animaux vivent et communiquent entre eux dans le présent,