Les Secrets de famille
Intermede
Avec tache…
« J’ai reconstruit de manière spectaculaire les tribulations de
ma famille. Je me suis beaucoup exposé : c’est émouvant et
difficile de mettre en place publique les secrets de famille.
Et j’ai rompu avec une tradition de silence, en disant des
choses qu’on ne dit pas habituellement. »
Allessandro PIPERNO.
En 2005, je présentais, lors d’un exposé public, des recherches
généalogiques personnelles pour en expliciter le cheminement et les motifs,
les quêtes et les surprises. Chacun, motivé, écoutait attentivement ; les
questions ensuite furent animées, comme elles le sont, en général, quand de
tels thèmes sont abordés. Soudain eut lieu, du fond de la salle, une
intervention agressive, ne concernant pas la présente conférence, mais une
autre qui avait eu lieu quelques jours auparavant. Il se trouvait que je
connaissais la conférencière incriminée, ce qui me permit, au bout d’un
moment, de comprendre de quoi il s’agissait et de réagir à cette attaque
verbale venue d’ailleurs.
« C’est inadmissible, criait ce monsieur, l’autre jour, une femme est
venue parler de son ancêtre, ça ne se fait pas ! Cela revient à déterrer les
morts, laissons-les donc tranquilles là où ils sont ! C’est le seul progrès de
l’homme sur l’animal, la sépulture, et certains osent revenir en arrière sur
les acquis de la civilisation en sortant les défunts de leur tombe !
— Mais monsieur, ai-je répliqué, sans avoir encore réalisé à quelle
séance il faisait allusion, et l’histoire, la culture, et ce que je viens de faire devant vous, en parlant de l’un de mes ancêtres ?
— Ce n’est pas pareil », a-t-il répondu tout net.
J’ai commencé à comprendre d’où venait sa colère. Monique, une de
mes anciennes étudiantes avait, au cours d’un diplôme en histoires de vie,
travaillé sur son histoire ascendante. Et ce qu’elle avait trouvé, ne
correspondant pas directement à la légende familiale transmise sous le
couvert d’un silence de plomb, elle l’avait mis en scène sous forme
théâtrale ; quelques représentations avaient eu lieu. Ce monsieur avait
assisté à l’une de celles qui s’étaient déroulées quelques jours plus tôt.
Ce qui avait entraîné ses foudres, à y réfléchir, n’avait pas été l’histoire
mise en scène : nous sommes « habitués » au sordide d’histoires qui nous
sont ainsi présentées ; c’est d’ailleurs en général à ce titre qu’elles nous
intéressent. Souvent, elles sont même couvertes sous un voile pudique de
fiction, assortie de la magique formule : « Toute ressemblance avec une
personne connue… » Néanmoins, il arrive que l’aspect véridique ou de
témoignage soit affiché ouvertement – ce qui ne garantit pas, d’ailleurs, que
l’histoire relatée soit vraie. De toute façon, tout texte raconte inévitablement
autre chose que ce qui s’est réellement produit, il n’est pas la réalité mais
un essai de mise en mots, de traduction dans un langage inventé par
l’homme. Chacun ressent et relate à sa façon ; chacun l’entendra d’une
autre façon. Rien que d’habituel et institué, dans de telles démarches. Ainsi,
les thèmes les plus durs peuvent-ils s’exprimer de diverses manières. La
pédophilie, l’inceste n’ont pas été inventés à notre époque et parce qu’on
commence à sortir ces fautes du silence qui les retenait. Des récits à ce
propos, il y en a eu de tout temps, il n’est qu’à se pencher sur les mythes et
les légendes qui nous constituent, mais point n’est besoin d’aller si loin.
Certes, Monique avait mis en scène une histoire indigne, impliquant un
homme dans un débordement comportemental. Mais son tort, selon ce
plaignant, ne le situait pas là : elle avait osé dire publiquement que l’homme
que la mise en scène théâtrale faisait revivre, non seulement avait bien
existé, et qu’elle n’avait rien romancé de son parcours, mais, pire, qu’il était
l’un de ses ancêtres et, comble, elle en portait le patronyme. Voilà ce qui
était intolérable pour ce monsieur. Moi, je pouvais bien faire resurgir des
ancêtres présentables – ou, du moins, leur face présentable : rien de
choquant, ce n’était pas ce qu’il appelait « déterrer ». Pourtant, qu’avais-je
fait, pour reconstituer celui parmi mes aïeux dont j’avais parlé ? Quoi de
différent de la démarche de Monique ? Et surtout, qu’y pouvais-je, de ce que j’avais trouvé ? Qu’y pouvait Monique, de ce qu’elle avait trouvé ?
Pourquoi choquait-elle, et pas moi ? N’avait-elle donc pas le droit de se
montrer debout16 devant une assemblée, digne, quand elle avait eu un
ancêtre lointain qui avait commis, sous l’empire de la dégradation, des
délits qui lui avaient valu, devant la justice des hommes, condamnation,
bagne et mort ? Lui avait fauté voilà des lustres ; elle qui n’avait rien
commis et ne faisait qu’en descendre, ne faisait qu’en parler ! À ce titre,
n’avait-elle même pas le droit de dire ce qu’avait perpétré cet homme ? En
avions-nous seuls la possibilité, parce que nous n’en descendions pas (pour
ce que nous pouvions en savoir) ?
Monique était debout et elle entendait bien le rester, avec et malgré
cette histoire pesante qu’elle ne pouvait transformer – cela avait eu lieu – ni
effacer. Elle avait choisi de la raconter à partir des traces qu’elle avait pu
retrouver, puis de l’exposer, tant auprès de sa famille directe qui avait
diversement réagi, que du public : tous ces ancêtres nous sont communs, ils
font partie du patrimoine collectif. Comprendre, par exemple, que la
déchéance ou la pédophilie ne sont pas une invention des exclus de notre
époque permet de nous distancier et de regarder autrement ce qui nous
concerne de plus près. En parler ne suscite ni le fait ni sa récidive – s’il
n’en empêche pas, non plus, la répétition.
Monique avait poussé un cri de révolte, quand elle avait saisi quel était
le poids dont elle souffrait depuis toute petite, en raison du nom qu’elle
portait et de la souffrance sans nom manifestée, dans le silence, par son
père. Alors elle avait ressorti et écrit, diversement, plusieurs formes de
textes, dont par exemple un courrier fictif au greffier de la cour d’assises
ayant dressé le procès-verbal de condamnation de son ancêtre17 (extrait de
son spectacle), qui montre comment la culpabilité se construit et se
transmet.
C’est le procès de cet homme qu’elle a mis en scène avec les textes de
l’époque. Rien qui n’aurait vraiment choqué certaines personnes de
l’auditoire, si elle n’avait avoué qu’elle descendait de l’accusé, discutant et
montrant comment les descendants sont marqués longtemps d’une telle
infamie : le modèle même de celles qui se transmettent efficacement, elles,
de génération en génération. Monique expliqua simplement la façon dont
elle l’avait découvert, ce qu’elle tentait d’en faire depuis qu’elle savait, pour
elle comme pour ses proches et au-delà, par son spectacle. « Il y a en moi,
dit-elle, cette ombre dont j’ignorais la présence mais ressentais
l’angoisse18. » Monique avait bien perçu qu’il se passait quelque chose
d’inavouable autour de son nom mais, élevée dans le « secret », elle avait
échafaudé une autre hypothèse. Il y avait quelques notables, aussi, dans sa
famille, pour « redorer le blason », et cela se savait – c’est en général le
genre de savoirs qui passe bien, faux ou non, peu importe, et suffit à
certains. Comme la ville de Nantes est de sinistre mémoire autour du
« commerce triangulaire » qui y a enrichi plus d’un et laisse encore
aujourd’hui des traces visibles19, elle avait naturellement imaginé que la
honte pesant sur leur nom venait de là. Comme cette honte était de notoriété
publique désormais – et c’était l’argent (mal) gagné surtout qui était
honteux –, socialement exposée et travaillée, elle devenait en quelque sorte
acceptable, car reconnue, partagée ; elle pouvait s’avouer et se dire malgré
son aspect condamnable, sans trop déranger20, sans bousculer la société (et
sans perturber le monsieur de tout à l’heure). Et puis, par hasard, en
feuilletant un ouvrage sur les bagnards bretons, elle était tombée sur son
patronyme. Interpellée, elle avait été feuilleter les archives du bagne de
Brest. De fil en aiguille, l’origine de la honte familiale s’était déplacée et
était tombée au plus bas, perdant même tout « prestige » – si jamais
d’aucuns pouvaient encore en trouver dans certains faits renvoyés à la
noblesse.
Écoutons-la dans un texte non publié qu’elle m’a remis. « Mon histoire,
peut-on y lire, est la traversée d’une grande histoire familiale, scellée par
l’interdiction de dire, de savoir, de se confronter à l’extérieur par peur de se
mêler au commun, dont on a voulu nous protéger. Mon histoire est celle de
la mise au jour des relents d’une condamnation sociale dont mes parents ont
cru pouvoir occulter l’origine, avec, en conséquence, sur nos épaules, la
complexité des marques de la honte, la charge induite d’une faute à effacer,
d’un danger toujours possible dont on doit se protéger, de la peur de
l’atavisme, et toujours d’une méfiance à l’égard de l’extérieur dont on
suspecte, sans les nommer, les dangers. […]
« Rien d’étonnant à cette ambivalence douloureuse à vivre et porteuse
de frustrations, d’insatisfaction de soi, et de culpabilité – puisqu’il était
interdit d’en rendre responsables les autres –, d’un sens aigu et paralysant
du devoir et de l’empêchement d’avoir un projet personnel qui serait teinté
d’égoïsme, du non-droit de réussir et d’en être fier, puisque cela serait en
contradiction avec l’humilité chrétienne et surtout, la honte reçue en
héritage : “Souviens-toi d’où tu viens !”, avec l’interdiction de jouir de la vie, puisque l’histoire familiale nous enseigne que la connaissance du
plaisir est dangereuse et entraîne, indubitablement, sur la pente du péché et
de la faute, nommons ici l’alcoolisme et la perversion sexuelle, les deux
faisant la paire avec son lot déplorable de conséquences pour les familles et
les descendants, comme nous redit l’histoire… »
Monique a reconstitué, trouvé, tenté de saisir les effets mortifères. Elle
a communiqué avec ses contemporains. Et choqué, dans sa famille sans
doute, mais pas seulement. Elle a aussi communiqué à rebours avec son
ancêtre V., le prenant à partie de ce qu’elle portait encore de lui comme
fardeau. « Reviens, V., faut qu’j’te cause !… », lui a-t-elle enjoint, en lui
demandant des comptes.
Cela, le héros de Sylvie Germain n’a pas osé le faire : « Son
impuissance à anéantir cette ascendance nauséeuse, ou au moins à réclamer
des comptes à ces parents qu’il a aimés avec une innocence qu’il juge à
présent coupable, se traduit en violente inimitié à l’égard de lui-même. Ce
qui n’est pas sans conséquence, car cela se retourne contre lui. Ce
ressentiment le noue de l’intérieur, et au sortir de l’adolescence sculpte ses
traits avec rudesse21. » Monique, elle, a traqué les sources de ce tenace
sentiment de honte, elle l’a écrit, puis exposé. Pas comme certains déballent
leur sac dans l’impudeur la plus totale et la provocation ; dans la dignité, la
retenue et le respect, pour comprendre. Par l’écriture, elle a aussi demandé
des comptes à cet ancêtre pesant : la transmission passive est ainsi devenue
communication active22.
Bien sûr, il en est qui préfèrent toujours tenter d’étouffer ces remontées
sous des couverts plombés. Est-ce la majorité ? « L’histoire ne retient que
ceux qui sont honorables, constate Michèle Gazier23. Les autres partent dans
l’enfer des secrets de famille que peu de descendants ont l’audace d’aller
débusquer. À quoi bon se faire du mal, remuer le fumier ? À quoi bon ? »
Monique ne regrette pas son implication dans sa fonction de passeuse, tant
au plan familial que public. Pour autant, cela n’a pas été, on le voit, sans
réactions diverses autant que violentes. Comme elle le constate elle-même :
« S’il y a des remous, il y a une énergie en jeu qui permet d’évoluer
sainement et positivement. Mais quel travail ! » Ce travail se fait en prenant
comme alliés le temps autant que l’écriture, et c’est un travail qui demande
du courage autant que de l’obstination.
É
1- Réflexion amorcée dans ma thèse d’État et reprise dans plusieurs publications, avant d’aboutir, à partir d’ultimes remaniements, à celle-ci.
2- Claudine Attias-Donfut, Sociologie des générations. L’empreinte du temps, PUF, 1988, page 49.
3- Ibid., page 240.
4- Martine Lani-Bayle et François Texier, Apprivoiser l’avenir avec André de Peretti, op. cit.
5- Gérard Mendel, La Révolte contre le père, Payot, 1968, qui exprime bien ce mouvement.
6- Clémence Boulouque, Mort d’un silence, Folio, n° 4089, 2003, page 127.
7- Tim Guénard, Plus fort que la haine. Une enfance meurtrie : de l’horreur au pardon, J’ai lu, n° 5502, 1999.
8- Sauf chez certains romanciers, cf. par exemple Jorge Luis Borges, Le Livre de sable, Folio, n° 1461, Gallimard, 1978.
9- Hervé Prévost, Commencer à gagner sa vie sans la perdre, L’Harmattan, 2006.
10- Erik Erikson, Enfance et Société, Delachaux et Niestlé, 7e éd., 1982.
11- Cf. Ronald Müller, « La transmission intergénérationnelle à travers la générativité », Chemins de formation au fil du temps…, n° 9, octobre 2006.
12- Notons qu’on pourrait dire la même chose de la rencontre au sein de chaque génération…
13- Renée Houde, « Intergénérationnel, filiation, mentorat : des histoires de traces… », conférence du 5 juin 2004, Sion.
14- Merci à N. pour avoir accepté ce projet, m’avoir ouvert sa classe une demi-journée et avoir obtenu l’accord de son établissement et des parents.
15- La confection d’un arbre généalogique à l’école est depuis quelques années inscrite dans le programme scolaire.
16- « Debout, m’a-t-elle écrit en réagissant à mon texte, certes… mais vite déstabilisée par la “rumeur”, j’entends par là les réactions réelles des uns et des autres. […] Moi avec une difficulté à analyser, à faire face, à répondre. Par contre, moi débout dans l’envie, dans le droit de l’être. »
17- Monique G., « Une histoire familiale conjuguée sur six générations, entre présent, passé et futur… », Chemins de formation au fil du temps, n° 9, 2006. Merci de m’avoir autorisé la reproduction de ces extraits.
18- Jeanne Champion, Lambeaux de mémoire, Plon, 2001, page 67.
19- Malgré sa destruction massive par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale (cf. par exemple les demeures de l’ancienne “île” Feydeau, étonnamment préservée).
20- Au contraire de la pédophilie, honte individuelle et absolument pas partageable, précise Monique, et dont elle n’a pu découvrir la réalité qu’en sortant du cercle familial, comme on va le lire juste après.
21- Sylvie Germain, Magnus, Albin Michel, 2005, page 74.
22- Rejoignant par là la démarche d’histoire de vie générante que nous présenterons dans le prochain chapitre.
23- Michèle Gazier, Mont-Perdu, op. cit., page 158.
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