Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 38 sur 65

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Les Secrets de famille

Intermede

 

Avec tache…

 

« J’ai reconstruit de manière spectaculaire les tribulations de

ma famille. Je me suis beaucoup exposé : c’est émouvant et

difficile de mettre en place publique les secrets de famille.

Et j’ai rompu avec une tradition de silence, en disant des

choses qu’on ne dit pas habituellement. »

Allessandro PIPERNO.

 

En 2005, je présentais, lors d’un exposé public, des recherches

généalogiques personnelles pour en expliciter le cheminement et les motifs,

les quêtes et les surprises. Chacun, motivé, écoutait attentivement ; les

questions ensuite furent animées, comme elles le sont, en général, quand de

tels thèmes sont abordés. Soudain eut lieu, du fond de la salle, une

intervention agressive, ne concernant pas la présente conférence, mais une

autre qui avait eu lieu quelques jours auparavant. Il se trouvait que je

connaissais la conférencière incriminée, ce qui me permit, au bout d’un

moment, de comprendre de quoi il s’agissait et de réagir à cette attaque

verbale venue d’ailleurs.

« C’est inadmissible, criait ce monsieur, l’autre jour, une femme est

venue parler de son ancêtre, ça ne se fait pas ! Cela revient à déterrer les

morts, laissons-les donc tranquilles là où ils sont ! C’est le seul progrès de

l’homme sur l’animal, la sépulture, et certains osent revenir en arrière sur

les acquis de la civilisation en sortant les défunts de leur tombe !

— Mais monsieur, ai-je répliqué, sans avoir encore réalisé à quelle

séance il faisait allusion, et l’histoire, la culture, et ce que je viens de faire devant vous, en parlant de l’un de mes ancêtres ?

— Ce n’est pas pareil », a-t-il répondu tout net.

J’ai commencé à comprendre d’où venait sa colère. Monique, une de

mes anciennes étudiantes avait, au cours d’un diplôme en histoires de vie,

travaillé sur son histoire ascendante. Et ce qu’elle avait trouvé, ne

correspondant pas directement à la légende familiale transmise sous le

couvert d’un silence de plomb, elle l’avait mis en scène sous forme

théâtrale ; quelques représentations avaient eu lieu. Ce monsieur avait

assisté à l’une de celles qui s’étaient déroulées quelques jours plus tôt.

Ce qui avait entraîné ses foudres, à y réfléchir, n’avait pas été l’histoire

mise en scène : nous sommes « habitués » au sordide d’histoires qui nous

sont ainsi présentées ; c’est d’ailleurs en général à ce titre qu’elles nous

intéressent. Souvent, elles sont même couvertes sous un voile pudique de

fiction, assortie de la magique formule : « Toute ressemblance avec une

personne connue… » Néanmoins, il arrive que l’aspect véridique ou de

témoignage soit affiché ouvertement – ce qui ne garantit pas, d’ailleurs, que

l’histoire relatée soit vraie. De toute façon, tout texte raconte inévitablement

autre chose que ce qui s’est réellement produit, il n’est pas la réalité mais

un essai de mise en mots, de traduction dans un langage inventé par

l’homme. Chacun ressent et relate à sa façon ; chacun l’entendra d’une

autre façon. Rien que d’habituel et institué, dans de telles démarches. Ainsi,

les thèmes les plus durs peuvent-ils s’exprimer de diverses manières. La

pédophilie, l’inceste n’ont pas été inventés à notre époque et parce qu’on

commence à sortir ces fautes du silence qui les retenait. Des récits à ce

propos, il y en a eu de tout temps, il n’est qu’à se pencher sur les mythes et

les légendes qui nous constituent, mais point n’est besoin d’aller si loin.

Certes, Monique avait mis en scène une histoire indigne, impliquant un

homme dans un débordement comportemental. Mais son tort, selon ce

plaignant, ne le situait pas là : elle avait osé dire publiquement que l’homme

que la mise en scène théâtrale faisait revivre, non seulement avait bien

existé, et qu’elle n’avait rien romancé de son parcours, mais, pire, qu’il était

l’un de ses ancêtres et, comble, elle en portait le patronyme. Voilà ce qui

était intolérable pour ce monsieur. Moi, je pouvais bien faire resurgir des

ancêtres présentables – ou, du moins, leur face présentable : rien de

choquant, ce n’était pas ce qu’il appelait « déterrer ». Pourtant, qu’avais-je

fait, pour reconstituer celui parmi mes aïeux dont j’avais parlé ? Quoi de

différent de la démarche de Monique ? Et surtout, qu’y pouvais-je, de ce que j’avais trouvé ? Qu’y pouvait Monique, de ce qu’elle avait trouvé ?

Pourquoi choquait-elle, et pas moi ? N’avait-elle donc pas le droit de se

montrer debout16 devant une assemblée, digne, quand elle avait eu un

ancêtre lointain qui avait commis, sous l’empire de la dégradation, des

délits qui lui avaient valu, devant la justice des hommes, condamnation,

bagne et mort ? Lui avait fauté voilà des lustres ; elle qui n’avait rien

commis et ne faisait qu’en descendre, ne faisait qu’en parler ! À ce titre,

n’avait-elle même pas le droit de dire ce qu’avait perpétré cet homme ? En

avions-nous seuls la possibilité, parce que nous n’en descendions pas (pour

ce que nous pouvions en savoir) ?

Monique était debout et elle entendait bien le rester, avec et malgré

cette histoire pesante qu’elle ne pouvait transformer – cela avait eu lieu – ni

effacer. Elle avait choisi de la raconter à partir des traces qu’elle avait pu

retrouver, puis de l’exposer, tant auprès de sa famille directe qui avait

diversement réagi, que du public : tous ces ancêtres nous sont communs, ils

font partie du patrimoine collectif. Comprendre, par exemple, que la

déchéance ou la pédophilie ne sont pas une invention des exclus de notre

époque permet de nous distancier et de regarder autrement ce qui nous

concerne de plus près. En parler ne suscite ni le fait ni sa récidive – s’il

n’en empêche pas, non plus, la répétition.

Monique avait poussé un cri de révolte, quand elle avait saisi quel était

le poids dont elle souffrait depuis toute petite, en raison du nom qu’elle

portait et de la souffrance sans nom manifestée, dans le silence, par son

père. Alors elle avait ressorti et écrit, diversement, plusieurs formes de

textes, dont par exemple un courrier fictif au greffier de la cour d’assises

ayant dressé le procès-verbal de condamnation de son ancêtre17 (extrait de

son spectacle), qui montre comment la culpabilité se construit et se

transmet.

C’est le procès de cet homme qu’elle a mis en scène avec les textes de

l’époque. Rien qui n’aurait vraiment choqué certaines personnes de

l’auditoire, si elle n’avait avoué qu’elle descendait de l’accusé, discutant et

montrant comment les descendants sont marqués longtemps d’une telle

infamie : le modèle même de celles qui se transmettent efficacement, elles,

de génération en génération. Monique expliqua simplement la façon dont

elle l’avait découvert, ce qu’elle tentait d’en faire depuis qu’elle savait, pour

elle comme pour ses proches et au-delà, par son spectacle. « Il y a en moi,

dit-elle, cette ombre dont j’ignorais la présence mais ressentais

l’angoisse18. » Monique avait bien perçu qu’il se passait quelque chose

d’inavouable autour de son nom mais, élevée dans le « secret », elle avait

échafaudé une autre hypothèse. Il y avait quelques notables, aussi, dans sa

famille, pour « redorer le blason », et cela se savait – c’est en général le

genre de savoirs qui passe bien, faux ou non, peu importe, et suffit à

certains. Comme la ville de Nantes est de sinistre mémoire autour du

« commerce triangulaire » qui y a enrichi plus d’un et laisse encore

aujourd’hui des traces visibles19, elle avait naturellement imaginé que la

honte pesant sur leur nom venait de là. Comme cette honte était de notoriété

publique désormais – et c’était l’argent (mal) gagné surtout qui était

honteux –, socialement exposée et travaillée, elle devenait en quelque sorte

acceptable, car reconnue, partagée ; elle pouvait s’avouer et se dire malgré

son aspect condamnable, sans trop déranger20, sans bousculer la société (et

sans perturber le monsieur de tout à l’heure). Et puis, par hasard, en

feuilletant un ouvrage sur les bagnards bretons, elle était tombée sur son

patronyme. Interpellée, elle avait été feuilleter les archives du bagne de

Brest. De fil en aiguille, l’origine de la honte familiale s’était déplacée et

était tombée au plus bas, perdant même tout « prestige » – si jamais

d’aucuns pouvaient encore en trouver dans certains faits renvoyés à la

noblesse.

Écoutons-la dans un texte non publié qu’elle m’a remis. « Mon histoire,

peut-on y lire, est la traversée d’une grande histoire familiale, scellée par

l’interdiction de dire, de savoir, de se confronter à l’extérieur par peur de se

mêler au commun, dont on a voulu nous protéger. Mon histoire est celle de

la mise au jour des relents d’une condamnation sociale dont mes parents ont

cru pouvoir occulter l’origine, avec, en conséquence, sur nos épaules, la

complexité des marques de la honte, la charge induite d’une faute à effacer,

d’un danger toujours possible dont on doit se protéger, de la peur de

l’atavisme, et toujours d’une méfiance à l’égard de l’extérieur dont on

suspecte, sans les nommer, les dangers. […]

« Rien d’étonnant à cette ambivalence douloureuse à vivre et porteuse

de frustrations, d’insatisfaction de soi, et de culpabilité – puisqu’il était

interdit d’en rendre responsables les autres –, d’un sens aigu et paralysant

du devoir et de l’empêchement d’avoir un projet personnel qui serait teinté

d’égoïsme, du non-droit de réussir et d’en être fier, puisque cela serait en

contradiction avec l’humilité chrétienne et surtout, la honte reçue en

héritage : “Souviens-toi d’où tu viens !”, avec l’interdiction de jouir de la vie, puisque l’histoire familiale nous enseigne que la connaissance du

plaisir est dangereuse et entraîne, indubitablement, sur la pente du péché et

de la faute, nommons ici l’alcoolisme et la perversion sexuelle, les deux

faisant la paire avec son lot déplorable de conséquences pour les familles et

les descendants, comme nous redit l’histoire… »

Monique a reconstitué, trouvé, tenté de saisir les effets mortifères. Elle

a communiqué avec ses contemporains. Et choqué, dans sa famille sans

doute, mais pas seulement. Elle a aussi communiqué à rebours avec son

ancêtre V., le prenant à partie de ce qu’elle portait encore de lui comme

fardeau. « Reviens, V., faut qu’j’te cause !… », lui a-t-elle enjoint, en lui

demandant des comptes.

Cela, le héros de Sylvie Germain n’a pas osé le faire : « Son

impuissance à anéantir cette ascendance nauséeuse, ou au moins à réclamer

des comptes à ces parents qu’il a aimés avec une innocence qu’il juge à

présent coupable, se traduit en violente inimitié à l’égard de lui-même. Ce

qui n’est pas sans conséquence, car cela se retourne contre lui. Ce

ressentiment le noue de l’intérieur, et au sortir de l’adolescence sculpte ses

traits avec rudesse21. » Monique, elle, a traqué les sources de ce tenace

sentiment de honte, elle l’a écrit, puis exposé. Pas comme certains déballent

leur sac dans l’impudeur la plus totale et la provocation ; dans la dignité, la

retenue et le respect, pour comprendre. Par l’écriture, elle a aussi demandé

des comptes à cet ancêtre pesant : la transmission passive est ainsi devenue

communication active22.

Bien sûr, il en est qui préfèrent toujours tenter d’étouffer ces remontées

sous des couverts plombés. Est-ce la majorité ? « L’histoire ne retient que

ceux qui sont honorables, constate Michèle Gazier23. Les autres partent dans

l’enfer des secrets de famille que peu de descendants ont l’audace d’aller

débusquer. À quoi bon se faire du mal, remuer le fumier ? À quoi bon ? »

Monique ne regrette pas son implication dans sa fonction de passeuse, tant

au plan familial que public. Pour autant, cela n’a pas été, on le voit, sans

réactions diverses autant que violentes. Comme elle le constate elle-même :

« S’il y a des remous, il y a une énergie en jeu qui permet d’évoluer

sainement et positivement. Mais quel travail ! » Ce travail se fait en prenant

comme alliés le temps autant que l’écriture, et c’est un travail qui demande

du courage autant que de l’obstination.

 

É

1- Réflexion amorcée dans ma thèse d’État et reprise dans plusieurs publications, avant d’aboutir, à partir d’ultimes remaniements, à celle-ci.

2- Claudine Attias-Donfut, Sociologie des générations. L’empreinte du temps, PUF, 1988, page 49.

3- Ibid., page 240.

4- Martine Lani-Bayle et François Texier, Apprivoiser l’avenir avec André de Peretti, op. cit.

5- Gérard Mendel, La Révolte contre le père, Payot, 1968, qui exprime bien ce mouvement.

6- Clémence Boulouque, Mort d’un silence, Folio, n° 4089, 2003, page 127.

7- Tim Guénard, Plus fort que la haine. Une enfance meurtrie : de l’horreur au pardon, J’ai lu, n° 5502, 1999.

8- Sauf chez certains romanciers, cf. par exemple Jorge Luis Borges, Le Livre de sable, Folio, n° 1461, Gallimard, 1978.

9- Hervé Prévost, Commencer à gagner sa vie sans la perdre, L’Harmattan, 2006.

10- Erik Erikson, Enfance et Société, Delachaux et Niestlé, 7e éd., 1982.

11- Cf. Ronald Müller, « La transmission intergénérationnelle à travers la générativité », Chemins de formation au fil du temps…, n° 9, octobre 2006.

12- Notons qu’on pourrait dire la même chose de la rencontre au sein de chaque génération…

13- Renée Houde, « Intergénérationnel, filiation, mentorat : des histoires de traces… », conférence du 5 juin 2004, Sion.

14- Merci à N. pour avoir accepté ce projet, m’avoir ouvert sa classe une demi-journée et avoir obtenu l’accord de son établissement et des parents.

15- La confection d’un arbre généalogique à l’école est depuis quelques années inscrite dans le programme scolaire.

16- « Debout, m’a-t-elle écrit en réagissant à mon texte, certes… mais vite déstabilisée par la “rumeur”, j’entends par là les réactions réelles des uns et des autres. […] Moi avec une difficulté à analyser, à faire face, à répondre. Par contre, moi débout dans l’envie, dans le droit de l’être. »

17- Monique G., « Une histoire familiale conjuguée sur six générations, entre présent, passé et futur… », Chemins de formation au fil du temps, n° 9, 2006. Merci de m’avoir autorisé la reproduction de ces extraits.

18- Jeanne Champion, Lambeaux de mémoire, Plon, 2001, page 67.

19- Malgré sa destruction massive par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale (cf. par exemple les demeures de l’ancienne “île” Feydeau, étonnamment préservée).

20- Au contraire de la pédophilie, honte individuelle et absolument pas partageable, précise Monique, et dont elle n’a pu découvrir la réalité qu’en sortant du cercle familial, comme on va le lire juste après.

21- Sylvie Germain, Magnus, Albin Michel, 2005, page 74.

22- Rejoignant par là la démarche d’histoire de vie générante que nous présenterons dans le prochain chapitre.

23- Michèle Gazier, Mont-Perdu, op. cit., page 158.

 

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