Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 41 sur 65

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Les Secrets de famille

L’histoire de vie générationnelle

n’avait pas fait de recherches spécifiques à son sujet – et qui, a fortiori, ne

l’avait pas plus connue que moi ? Simplement, nous étions différentes et ce

passé, pourtant commun, nous apparaissait au-delà, mais aussi à travers nos

différences. De quoi nourrir de belles disputes potentielles pour qui croirait

que sa vision sur un paysage est plus juste que celle de son voisin à côté.

Pour se garder de tels déchirements, rappelons-nous que tout texte est signé

de celui qui en est l’auteur, non de ceux dont il parle. Et plus le récit

remonte loin7, plus le décalage peut s’accentuer car les projections

personnelles, pour combler les lacunes du texte, prennent de plus en plus

d’importance.

 

L’histoire de vie générationnelle

 

De telles démarches surviennent même quand elles ne sont pas

sollicitées directement. C’est ce qui s’est produit dans un groupe d’écriture

que j’anime régulièrement et où, derrière un intitulé variable et assez ouvert

pour laisser chacun choisir son propre thème d’entrée en écriture8, ont surgi,

pour une part des participants, des approches spontanément généalogiques.

Le travail de mémoire s’est ouvert de l’amont vers l’aval ou pour l’aval.

« Cette quête vers mes ancêtres, ont signifié les plus anciens parmi eux, je

ne l’effectue pas pour les raconter ni pour me raconter à travers eux, mais

pour transmettre explicitement, et avec mes mots, ce passé à mes

descendants. »

Cette démarche, tournée par définition du passé vers l’avenir, je l’ai

appelée, pour la distinguer dans ses motifs et son regard temporel de la

précédente, « histoire de vie générationnelle ». Et j’ai remarqué que les

ancêtres n’avaient pas attendu pour produire de tels textes : j’ai retrouvé des

documents écrits par telle arrière-grand-mère ou laissés par tel aïeul, et

dédicacés à leurs éventuels et hypothétiques (arrière) petits-enfants, où ils

se racontent, font état des grands événements de leur vie, souvent replacés

dans leur époque… Le souci de transmission, l’anticipation ont toujours

existé et été plus ou moins conscients. Remarquer comme nous l’avons fait

que ce qui se transmet est surtout ce qui ne se dit pas, ou ce qu’on ne veut

pas transmettre, n’éteint pas ce désir de passage (pour se prolonger) autant

que de contrôle de ce que l’on veut laisser après soi. On pourrait même dire

qu’il le nourrit, voire le suscite.

« Je veux laisser une atmosphère pour les petits-enfants qui ne l’ont pas

connue, témoigne Marie-Claire. Nous sommes une famille de marins, les

marins sont catalogués, ils laissent beaucoup de traces et de lettres. » On

s’éloigne et cette prise de distance laisse le temps, autant qu’elle donne le

besoin, d’écrire et d’être lu. Ainsi peut-on faire passer, de son vécu et de

soi-même, ce que sa famille, sinon, ignorerait, puisque passé au loin. Les

descendants qui ne savent pas non plus peuvent, grâce à ces traces, en

prendre connaissance. Mais « à quel moment commence-t-on à s’intéresser

aux grands-parents ? » se demande Jacqueline, 80 ans. « Je veux

transmettre aux enfants ce que j’ai appris de mes ancêtres – notamment ce

qui a été occulté – et leur faire part de mes découvertes », ajoute-t-elle,

renvoyant là aux remarques des précédents chapitres. Pourtant, elle va

quand même trier : « Ça, on ne veut pas le dire aux enfants ; ça, on leur

lance comme une bouteille à la mer. » Pour sa part, projette Jean-Claude,

« je crois, dans l’avenir, transmettre mon père à mes garçons… Ils

n’auraient jamais entendu parler de l’Algérie autrement… ». Et, comme il y

a été contre son gré, il entend leur restituer cette part insue dont il se trouve,

malgré lui, le détenteur. Il souhaite en effet que ses descendants, au moins,

sachent ce qu’a été cette guerre. Avec son regard et son ressenti.

D’autres conservent des réserves actives : « Jamais on ne dévoile nos

parts d’ombre. Les passions interdites de notre vie d’adulte ne passent pas

dans l’écriture », remarque Christian en se maîtrisant. Du moins le croit-il.

Car ce que les destinataires du récit en font est une autre affaire. « On en

parle depuis qu’ils savent que j’écris », se réjouit Marie, mais tous n’en

tirent pas la même satisfaction : « Mes enfants n’ont pas demandé à lire

mon récit », déplore Robert avec une grosse pointe de souffrance dans la

voix. C’est fréquent : la nature humaine est ainsi que c’est en général ce qui

manque dont on a envie. C’est l’histoire qui se dérobe qui interpelle, plus

que celle qui est là, à disposition. Si Robert n’avait pas écrit, s’il avait fait

énigme de sa vie, ses descendants l’auraient peut-être lanciné pour la dire

ou l’écrire, mais, comme il s’est posé d’emblée en transmetteur, ils savent

qu’ils peuvent savoir, d’ailleurs ils savent déjà, car son attitude montre qu’il

est avant tout transmetteur, et non receleur : leur ignorance est donc

relative, les sources sont pour eux disponibles, les malles ouvertement

présentes dans le grenier et disponibles. Leur curiosité sait où se diriger en

cas de besoin. Alors ils liront, ou peut-être pas : le texte a le mérite

d’exister, peut-être aura-t-il besoin de la distance du temps – et du passage des générations – pour être lu par les descendants. On ne peut tenter de