Les Secrets de famille
L’histoire de vie générationnelle
n’avait pas fait de recherches spécifiques à son sujet – et qui, a fortiori, ne
l’avait pas plus connue que moi ? Simplement, nous étions différentes et ce
passé, pourtant commun, nous apparaissait au-delà, mais aussi à travers nos
différences. De quoi nourrir de belles disputes potentielles pour qui croirait
que sa vision sur un paysage est plus juste que celle de son voisin à côté.
Pour se garder de tels déchirements, rappelons-nous que tout texte est signé
de celui qui en est l’auteur, non de ceux dont il parle. Et plus le récit
remonte loin7, plus le décalage peut s’accentuer car les projections
personnelles, pour combler les lacunes du texte, prennent de plus en plus
d’importance.
L’histoire de vie générationnelle
De telles démarches surviennent même quand elles ne sont pas
sollicitées directement. C’est ce qui s’est produit dans un groupe d’écriture
que j’anime régulièrement et où, derrière un intitulé variable et assez ouvert
pour laisser chacun choisir son propre thème d’entrée en écriture8, ont surgi,
pour une part des participants, des approches spontanément généalogiques.
Le travail de mémoire s’est ouvert de l’amont vers l’aval ou pour l’aval.
« Cette quête vers mes ancêtres, ont signifié les plus anciens parmi eux, je
ne l’effectue pas pour les raconter ni pour me raconter à travers eux, mais
pour transmettre explicitement, et avec mes mots, ce passé à mes
descendants. »
Cette démarche, tournée par définition du passé vers l’avenir, je l’ai
appelée, pour la distinguer dans ses motifs et son regard temporel de la
précédente, « histoire de vie générationnelle ». Et j’ai remarqué que les
ancêtres n’avaient pas attendu pour produire de tels textes : j’ai retrouvé des
documents écrits par telle arrière-grand-mère ou laissés par tel aïeul, et
dédicacés à leurs éventuels et hypothétiques (arrière) petits-enfants, où ils
se racontent, font état des grands événements de leur vie, souvent replacés
dans leur époque… Le souci de transmission, l’anticipation ont toujours
existé et été plus ou moins conscients. Remarquer comme nous l’avons fait
que ce qui se transmet est surtout ce qui ne se dit pas, ou ce qu’on ne veut
pas transmettre, n’éteint pas ce désir de passage (pour se prolonger) autant
que de contrôle de ce que l’on veut laisser après soi. On pourrait même dire
qu’il le nourrit, voire le suscite.
« Je veux laisser une atmosphère pour les petits-enfants qui ne l’ont pas
connue, témoigne Marie-Claire. Nous sommes une famille de marins, les
marins sont catalogués, ils laissent beaucoup de traces et de lettres. » On
s’éloigne et cette prise de distance laisse le temps, autant qu’elle donne le
besoin, d’écrire et d’être lu. Ainsi peut-on faire passer, de son vécu et de
soi-même, ce que sa famille, sinon, ignorerait, puisque passé au loin. Les
descendants qui ne savent pas non plus peuvent, grâce à ces traces, en
prendre connaissance. Mais « à quel moment commence-t-on à s’intéresser
aux grands-parents ? » se demande Jacqueline, 80 ans. « Je veux
transmettre aux enfants ce que j’ai appris de mes ancêtres – notamment ce
qui a été occulté – et leur faire part de mes découvertes », ajoute-t-elle,
renvoyant là aux remarques des précédents chapitres. Pourtant, elle va
quand même trier : « Ça, on ne veut pas le dire aux enfants ; ça, on leur
lance comme une bouteille à la mer. » Pour sa part, projette Jean-Claude,
« je crois, dans l’avenir, transmettre mon père à mes garçons… Ils
n’auraient jamais entendu parler de l’Algérie autrement… ». Et, comme il y
a été contre son gré, il entend leur restituer cette part insue dont il se trouve,
malgré lui, le détenteur. Il souhaite en effet que ses descendants, au moins,
sachent ce qu’a été cette guerre. Avec son regard et son ressenti.
D’autres conservent des réserves actives : « Jamais on ne dévoile nos
parts d’ombre. Les passions interdites de notre vie d’adulte ne passent pas
dans l’écriture », remarque Christian en se maîtrisant. Du moins le croit-il.
Car ce que les destinataires du récit en font est une autre affaire. « On en
parle depuis qu’ils savent que j’écris », se réjouit Marie, mais tous n’en
tirent pas la même satisfaction : « Mes enfants n’ont pas demandé à lire
mon récit », déplore Robert avec une grosse pointe de souffrance dans la
voix. C’est fréquent : la nature humaine est ainsi que c’est en général ce qui
manque dont on a envie. C’est l’histoire qui se dérobe qui interpelle, plus
que celle qui est là, à disposition. Si Robert n’avait pas écrit, s’il avait fait
énigme de sa vie, ses descendants l’auraient peut-être lanciné pour la dire
ou l’écrire, mais, comme il s’est posé d’emblée en transmetteur, ils savent
qu’ils peuvent savoir, d’ailleurs ils savent déjà, car son attitude montre qu’il
est avant tout transmetteur, et non receleur : leur ignorance est donc
relative, les sources sont pour eux disponibles, les malles ouvertement
présentes dans le grenier et disponibles. Leur curiosité sait où se diriger en
cas de besoin. Alors ils liront, ou peut-être pas : le texte a le mérite
d’exister, peut-être aura-t-il besoin de la distance du temps – et du passage des générations – pour être lu par les descendants. On ne peut tenter de