Les Secrets de famille
De l’arbre à la pyramide
petits-enfants potentiels déjà à moitié génétiquement programmés et inscrits
en elle. Concrètement autant que virtuellement, trois générations se
trouvent, pendant quelques mois, réunies en un même corps. Geneviève
Delaisi de Parseval parle à ce propos d’« enfant intergénérationnel » comme
lieu géométrique situé au carrefour d’un réseau complexe d’alliances. Cet
enfant est non seulement le produit du conscient et des projections de ses
géniteurs, mais aussi de sa propre préhistoire, elle-même nourrie de celle de
ses parents qui eux-mêmes… L’être humain est bien un être historique fait
de tout un tas d’histoires antérieures et qui, de là, a à en faire, des histoires,
les siennes, cette fois – ce que nous verrons dans les derniers chapitres.
Parents et enfants qui se découvrent dans la réalité sont le réceptacle de
tout ce passé devenu pour une part commun. Néanmoins, c’est dans la
réélaboration nouvelle et personnelle que l’enfant se crée à partir de tous
ces préalables et pour son propre compte, que démarre son parcours
différencié dans la vie en lien avec la marge de liberté qui lui reste et/ou
qu’il s’octroie. C’est aussi ce qui constitue le creuset de ce qui fait la
potentialité, autant que la complexité, des relations humaines, relations qui
n’en finissent pas de s’enchaîner et se déchaîner selon des recombinaisons
plus ou moins hasardeuses, au gré de tout un réseau d’influences
interconnectées et à haut pouvoir, tant régénératif que dégénératif, de la
table que d’aucuns, on l’a vu, se plaisent à envisager comme rase. Celle-ci
apparaît a contrario plutôt encombrée. Le trop comme le trop lourd gênent,
et pas seulement le manque.
C’est en tout cas sur de telles bases, plus ou moins accessibles ou
maîtrisables, que doivent ou peuvent s’effectuer les réaménagements
propres de tout ce patrimoine varié mais inégal, héritage perçu et reçu d’une
multitude d’ascendances croisées, imaginaires ou rêvées, dont le descendant
se trouve peu ou prou le receveur et avec lequel il a à composer en tentant
de ne pas trop, ou pas trop vite, se décomposer. En cette aventure, comme le
constate lucidement, c’est-à-dire un brin désabusé, Pierre Bergounioux,
« quoi qu’on fasse, c’est toujours, en fin de compte, l’informe qui gagne ».
De l’arbre à la pyramide
C’est ainsi que la représentation arborescente décrite au chapitre
précédent et couramment utilisée à l’envers pour (re)présenter les « racines » d’un être dans ses branches, apparaît rapidement limitée, figée,
et surtout, aplatie, puisqu’elle ne comporte que deux dimensions. Même si
le poète Octavio Paz remarque que « l’arbre parle », les ancêtres ne se
cachent pas dans ces feuilles-là, fussent-elles caduques. Ils n’en constituent
pas non plus, malgré leur nom, les racines. Le généalogiste se satisfait
toujours de ce modèle arborescent, avec ledit « arbre généalogique ». Les
histoires de vie, la vie de nos histoires, elles, s’en satisfont assez peu et se
rient, par leur enchevêtrement complexe et souvent caché, de la linéarité
réductrice des figures arborescentes.
Que dit l’arbre ?
Où sont donc nos ancêtres, sinon là-haut, comme le suggère Hubert
Reeves avec une lueur facétieuse dans les yeux, lorgnant les poussières
d’étoiles nous éclairant d’un temps révolu ? C’est bien là l’ultime énigme,
la butée derrière laquelle l’esprit ne revient pas, si certaines de ses traces
matérielles peuvent, elles, continuer à s’exprimer au-delà des temps. De là-
haut, donc, les traces du passage de ceux nous ayant précédés tombent et
atterrissent, si je peux oser la métaphore, dans l’enceinte des Pyramides aux
parois décorées des légendes (legenda : « ce qu’il y a à lire ») de ceux
qu’elles contiennent. Là, elles les ont préservés jusqu’à leur exhumation,
soit par des pilleurs qui les ont rendues à leur nuit d’origine, soit par des
savants qui les ont exposées aux regards curieux des musées et autres
microscopes qui fouillent une intimité jusque-là préservée. Ces ombres
cherchaient une forme d’immortalité, elles en ont conquis une autre,
imprévue et, cette fois, sortie de l’ombre, mais efficiente.
L’enveloppe pyramidale a été conçue pour favoriser le vieillissement de
ce qu’elle contient. Creuse, c’est un volume en trois dimensions qui abrite,
sans les écraser, les formes préservées de la vie qui n’est plus, mais dont il
reste une illusion sauvegardée par un traitement approprié et un revêtement
adoptant, sur un matériau inaltérable, les apparences de ce qui a été. Autour
de la « momie », dans une pièce sur les parois de laquelle sont peints ses
mots mis en histoire, avec de la nourriture pour la survie de l’âme, sont
rassemblés les objets de la personne qui permettent de reconstituer son
environnement et ses habitudes. Plus qu’un livre en papier, c’est une mise
en relief servie et autorisée par les restes émanant de ce qu’a été une vie et
qui, à des siècles de distance, nous l’apprennent.
Sur ses parois, chaque inscription fait empreinte et rien ne s’efface.
Comme pour le palimpseste, remis à l’honneur par Baudelaire, qui est un
manuscrit dont on a effacé l’écriture pour pouvoir y écrire de nouveau, le
texte initial persiste en dessous et peut toujours être récupéré et lu : « Mon
cerveau est un palimpseste et le vôtre aussi, lecteur. Il a semblé que chacune
[chaque couche] ensevelissait la précédente, mais aucune, en réalité, n’a
péri3. » Freud nous a bien dit qu’il pensait l’inconscient comme atemporel.
C’est ce qui fait que la mise en histoire de notre vie se mérite et doit se
construire4 : elle ne va pas de soi et il ne suffit pas de vivre au jour le jour
pour que ce travail se fasse. Les impressions se marquent sur les parois de la mémoire, par proximité émotive ou thématique, par associations