Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 31 sur 65

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Les Secrets de famille

De l’arbre à la pyramide

petits-enfants potentiels déjà à moitié génétiquement programmés et inscrits

en elle. Concrètement autant que virtuellement, trois générations se

trouvent, pendant quelques mois, réunies en un même corps. Geneviève

Delaisi de Parseval parle à ce propos d’« enfant intergénérationnel » comme

lieu géométrique situé au carrefour d’un réseau complexe d’alliances. Cet

enfant est non seulement le produit du conscient et des projections de ses

géniteurs, mais aussi de sa propre préhistoire, elle-même nourrie de celle de

ses parents qui eux-mêmes… L’être humain est bien un être historique fait

de tout un tas d’histoires antérieures et qui, de là, a à en faire, des histoires,

les siennes, cette fois – ce que nous verrons dans les derniers chapitres.

Parents et enfants qui se découvrent dans la réalité sont le réceptacle de

tout ce passé devenu pour une part commun. Néanmoins, c’est dans la

réélaboration nouvelle et personnelle que l’enfant se crée à partir de tous

ces préalables et pour son propre compte, que démarre son parcours

différencié dans la vie en lien avec la marge de liberté qui lui reste et/ou

qu’il s’octroie. C’est aussi ce qui constitue le creuset de ce qui fait la

potentialité, autant que la complexité, des relations humaines, relations qui

n’en finissent pas de s’enchaîner et se déchaîner selon des recombinaisons

plus ou moins hasardeuses, au gré de tout un réseau d’influences

interconnectées et à haut pouvoir, tant régénératif que dégénératif, de la

table que d’aucuns, on l’a vu, se plaisent à envisager comme rase. Celle-ci

apparaît a contrario plutôt encombrée. Le trop comme le trop lourd gênent,

et pas seulement le manque.

C’est en tout cas sur de telles bases, plus ou moins accessibles ou

maîtrisables, que doivent ou peuvent s’effectuer les réaménagements

propres de tout ce patrimoine varié mais inégal, héritage perçu et reçu d’une

multitude d’ascendances croisées, imaginaires ou rêvées, dont le descendant

se trouve peu ou prou le receveur et avec lequel il a à composer en tentant

de ne pas trop, ou pas trop vite, se décomposer. En cette aventure, comme le

constate lucidement, c’est-à-dire un brin désabusé, Pierre Bergounioux,

« quoi qu’on fasse, c’est toujours, en fin de compte, l’informe qui gagne ».

 

De l’arbre à la pyramide

 

C’est ainsi que la représentation arborescente décrite au chapitre

précédent et couramment utilisée à l’envers pour (re)présenter les « racines » d’un être dans ses branches, apparaît rapidement limitée, figée,

et surtout, aplatie, puisqu’elle ne comporte que deux dimensions. Même si

le poète Octavio Paz remarque que « l’arbre parle », les ancêtres ne se

cachent pas dans ces feuilles-là, fussent-elles caduques. Ils n’en constituent

pas non plus, malgré leur nom, les racines. Le généalogiste se satisfait

toujours de ce modèle arborescent, avec ledit « arbre généalogique ». Les

histoires de vie, la vie de nos histoires, elles, s’en satisfont assez peu et se

rient, par leur enchevêtrement complexe et souvent caché, de la linéarité

réductrice des figures arborescentes.

Que dit l’arbre ?

 

Où sont donc nos ancêtres, sinon là-haut, comme le suggère Hubert

Reeves avec une lueur facétieuse dans les yeux, lorgnant les poussières

d’étoiles nous éclairant d’un temps révolu ? C’est bien là l’ultime énigme,

la butée derrière laquelle l’esprit ne revient pas, si certaines de ses traces

matérielles peuvent, elles, continuer à s’exprimer au-delà des temps. De là-

haut, donc, les traces du passage de ceux nous ayant précédés tombent et

atterrissent, si je peux oser la métaphore, dans l’enceinte des Pyramides aux

parois décorées des légendes (legenda : « ce qu’il y a à lire ») de ceux

qu’elles contiennent. Là, elles les ont préservés jusqu’à leur exhumation,

soit par des pilleurs qui les ont rendues à leur nuit d’origine, soit par des

savants qui les ont exposées aux regards curieux des musées et autres

microscopes qui fouillent une intimité jusque-là préservée. Ces ombres

cherchaient une forme d’immortalité, elles en ont conquis une autre,

imprévue et, cette fois, sortie de l’ombre, mais efficiente.

L’enveloppe pyramidale a été conçue pour favoriser le vieillissement de

ce qu’elle contient. Creuse, c’est un volume en trois dimensions qui abrite,

sans les écraser, les formes préservées de la vie qui n’est plus, mais dont il

reste une illusion sauvegardée par un traitement approprié et un revêtement

adoptant, sur un matériau inaltérable, les apparences de ce qui a été. Autour

de la « momie », dans une pièce sur les parois de laquelle sont peints ses

mots mis en histoire, avec de la nourriture pour la survie de l’âme, sont

rassemblés les objets de la personne qui permettent de reconstituer son

environnement et ses habitudes. Plus qu’un livre en papier, c’est une mise

en relief servie et autorisée par les restes émanant de ce qu’a été une vie et

qui, à des siècles de distance, nous l’apprennent.

Sur ses parois, chaque inscription fait empreinte et rien ne s’efface.

Comme pour le palimpseste, remis à l’honneur par Baudelaire, qui est un

manuscrit dont on a effacé l’écriture pour pouvoir y écrire de nouveau, le

texte initial persiste en dessous et peut toujours être récupéré et lu : « Mon

cerveau est un palimpseste et le vôtre aussi, lecteur. Il a semblé que chacune

[chaque couche] ensevelissait la précédente, mais aucune, en réalité, n’a

péri3. » Freud nous a bien dit qu’il pensait l’inconscient comme atemporel.

C’est ce qui fait que la mise en histoire de notre vie se mérite et doit se

construire4 : elle ne va pas de soi et il ne suffit pas de vivre au jour le jour

pour que ce travail se fasse. Les impressions se marquent sur les parois de la mémoire, par proximité émotive ou thématique, par associations