Les Secrets de famille
L’histoire de vie généalogique
pouvons rencontrer qu’ainsi. Plusieurs objectifs président assurément aux
remontées temporelles permises et réalisées grâce à leur (re)composition
par l’écriture à l’encre. Nous avons pu, pour notre part, en repérer trois
formes, enchevêtrées, déjà expérimentées et déjà évoquées par ailleurs.
L’histoire de vie généalogique
Récoltant les cailloux, scories laissées par les ancêtres, face apparente
de la transmission, et doublant ce travail de la mise en œuvre d’un effet
d’écho qui seul peut redonner de la chair au squelette incomplet exhumé à
la faveur des quelques traces restantes, il est possible par exemple de
réaliser, par et grâce à l’écriture, ce que j’ai appelé un « accouchement à
rebours » : l’accouchement des personnes dont nous descendons.
Et ça marche ! Quand vous l’écrivez, l’ancêtre est là (dans votre)
présent, qui vous accompagne quasi physiquement pendant le temps de
l’écriture. Et cela permet à chacun d’entre nous de mettre au jour une part
de notre savoir insu, car on peut se surprendre ainsi à écrire, somme toute
assez facilement, des parts de vies que l’on n’a pas vécues et que pourtant
on n’ignore pas totalement, puisqu’on peut les écrire : cet insu, ce que l’on
sait sans le savoir comme je l’ai défini plus haut, permet de faire apparaître
cette parcelle de ceux d’avant qui demeure et réside en nous.
J’ai choisi de nommer histoire de vie généalogique2 cette pratique qui
consiste à s’écrire, s’écrire dans le temps d’avant soi, à travers l’écriture de
ses ancêtres. Il ne s’agit pas, par cette démarche – et je crois que je ne le
soulignerai jamais assez ni suffisamment clairement –, d’une recherche
(dé)tournée vers le passé, mais bien d’une tentative de dégagement d’une
configuration à laquelle on participe à partir d’un certain moment, moment
qui se retourne vers ceux qui ont précédé. Cette recherche permet dès lors
d’établir, non des certitudes, mais plutôt un relativisme : le passé est si
vaste, vite infini3 ; on choisit ses marques, ses repères, à partir de pistes
variées (les « traces m et i »4) que chacun va composer à sa façon, toutes
ayant droit de cité, mais la plupart restant oubliées. C’est sur ce terreau que
chacun se crée à sa façon, devenant auteur d’un texte personnel, composant
avec ces quelques ingrédients remontant du passé, tant individuel que
collectif. Et cela va mieux en le disant/l’écrivant. « Il est mort et je me suis souvenue, alors j’ai écrit », constate Jacqueline, mettant le point sur ce qui
constitue un des moteurs de ces écritures.
Mais il n’est pas nécessaire, non plus, de s’appuyer seulement sur ce
que l’on sait. Si la mémoire réactivée par un événement présent fait partie
des déclencheurs de ces récits généalogiques, point n’est besoin de se
rappeler par soi-même de ce que l’on va écrire : « Mes souvenirs
s’organisent à partir d’un personnage central, raconte Myriam, ma grand-
mère. J’invente ce que je ne sais pas, quand j’ai trop de ressentis. » Le reste
s’organise de lui-même, par la logique du texte à l’œuvre autour des
quelques traces connues. Et comble les inévitables lacunes. « Je la cherche
pour la décrire, ma grand-mère, remarque pour sa part Chantal, je vois une
dame en tablier, il y a beaucoup de brouillard. Je me prends au jeu en
découvrant. Les loups sont comme chez eux dans la légende. L’histoire se
joue entre les guerres et la tuberculose. Célestin, il a du ciel dans son
prénom… »
C’est ainsi que je me suis pour ma part lancée, un peu à l’aventure, dans
une démarche d’écriture de certains de mes ancêtres, partant d’un secret qui
avait plombé leur succession – pour en donner la version que j’avais pu en
reconstituer (ce qui n’a d’ailleurs fait, comme souvent, que repousser la part
d’ombre vers d’autres zones insoupçonnées : le terrain en effet est
inépuisable et, comme l’horizon, recule à mesure que l’on avance). Comme
je l’ai dit plus haut (page 26), un de mes arrière-grands-pères, côté paternel,
avait eu Alfred Dreyfus pour stagiaire au moment du déclenchement de
l’Affaire. Et il est mort « accidentellement » d’une chute de cheval peu de
temps après, alors qu’il venait de trouver, comme nous le souffle le silence
familial autant qu’institutionnel, des preuves de l’innocence de son stagiaire
et qu’il s’apprêtait à aller témoigner – ce dont il avait informé sa
hiérarchie…
Le sachant officier du Cadre noir de Saumur et cavalier émérite couvert
de prix, jamais je n’ai pu trouver plausible qu’un beau matin, et alors qu’il
faisait sa balade quotidienne dans les campagnes du Mans où il avait été
muté dans l’urgence et contre toute attente (pour l’éloigner de Paris ?), il ait
chu – de lui-même ou de la faute de sa monture – et que cette chute l’ait
tué, sur le coup qui plus est : mon esprit de petite fille s’était toujours
insurgé contre cette version officielle de sa mort et il me semble que j’ai
toujours su qu’un jour, j’écrirais son histoire. Le temps venu, j’ai fait
quelques recherches, aidée de ma mère comme relais actif (et non, curieusement, de mon père, héritier pourtant du même patronyme). Et j’ai
choisi, plutôt que de limiter le récit à cet homme, de l’étendre vers l’amont
en le raccrochant à un homme ayant beaucoup compté pour lui, et que l’on
peut classer parmi les « ancêtres dominants » : Charles Lebon le rebelle,
fondateur de la Compagnie de gaz éponyme5, son grand-père maternel.
Relier le destin assez exceptionnel de ces deux hommes me paraissait tant
gagner en force et en intérêt que permettre de leur rendre de concert
hommage, au-delà de l’oubli aussi surprenant qu’immérité qui les avait
atteints tous deux diversement, notamment au sein de leurs descendants –
mais pas seulement.
C’est alors que, partant par l’écriture à la recherche de ces hommes,
m’est apparue une femme, faisant lien entre eux, car fille du premier et
mère du second, femme dont il ne nous restait, comme trace, hormis eux,
que quelques photos et un bulletin scolaire. Et c’est à peu près tout. Mais
cette femme que j’ignorais tout à fait, qui pourtant avait bien existé – j’en
étais une preuve vivante –, qui de plus avait été gommée, allez savoir
pourquoi, des héritages autant que de la mémoire de la compagnie Lebon
fondée par son père6, Caroline, donc, m’est apparue très clairement comme
une évidence, malgré cette absence de traces directes. C’est finalement elle
que, sans m’en rendre compte tout de suite, je me suis mise à écrire au-delà
de l’histoire de ses père et fils, me sentant plus proche sans doute, en tant
que femme, d’elle que d’eux. C’est pourquoi l’ouvrage s’est appelé De
femme à femme à travers les générations. C’est donc bien une aventure
intergénérationnelle imprévue qui s’est ainsi révélée, alors que mon projet à
l’origine était autre. L’aventure de la remontée se fait différemment dans la
lignée d’un même sexe, de femme à femme, de mère en fille, ou d’homme à
homme, de père en fils : les échos de la transmission croisée, comme de la
parenté croisée d’ailleurs, doivent selon toute vraisemblance se conquérir
autrement.
C’est en tout cas à la lumière de cette expérience de réception
inattendue que j’ai élaboré ce que j’ai naturellement appelé, dès lors,
« histoire de vie généalogique » : à savoir comment apparaissent et nous
parlent ces ancêtres qui sont en nous. Ce qui, in fine, est une façon de nous
raconter, puisque c’est nous qui les faisons apparaître par l’écriture à partir
de ce que nous sommes, nous, plus qu’à partir de ce qu’ils ont été, eux, et
qui est devenu en soi inaccessible. Une grand-tante, par exemple, m’a
contredite : mais non, Caroline n’était pas du tout comme ça, son caractère était bien différent ! Qu’en savait-elle plus que moi, elle qui, de plus,