Les Secrets de famille
Du gène à la gêne
Nous héritons de nos gènes ; c’est avec eux que nous vient le souffle de
vie qui anime notre corps et notre esprit. Cette transmission héréditaire se
fait sous forme de loterie, tout en maintenant une apparence de continuité
conduisant à accorder une importance, parfois prépondérante, aux « liens de
sang » qui, de génération en génération, induiraient souvent quelque
ressemblance complice. Pourtant, ces ressemblances sont trompeuses, elles
ne marquent qu’une apparence extérieure, alors que la génétique est un
héritage interne et caché. Vue ainsi, la filiation se passe en dedans et nous
échappe, c’est elle le seul marqueur de la descendance ; l’extérieur, attesté
par une éventuelle ressemblance, ne dit rien des véritables filiations, au sens
génétique du terme. C’est bien là ce qui fait le malheur des familles et
nourrit les feuilletons à succès, les romans-photos ou les collections
Harlequin. Sur cet incontournable qui nous marque en nous échappant, tout
en nous obsédant quand elles sont au secret, se greffent des tas d’autres fils
– les gènes sont sensibles à l’environnement – qui nous lient dans le temps
les uns aux autres, parfois en toute contradiction avec les précédents,
parfois parfaitement en phase (interactions des traces et éléments m et i).
C’est dans la tête que l’essentiel de ces passages se fait, entraînant des
sensations et des sentiments qui les colorent diversement. Et c’est là aussi
que le gène irrémédiablement se double de son homophone féminin, la
gêne, qui entache ces héritages réels ou fantasmés, induisant leur refus ou
leur quête, entre honte et fierté, rejet et recherche, trop plein ou trop peu.
Ces représentations ne sont en effet jamais neutres, mais toujours fortement
connotées, en général excessives, passionnées, passionnantes ou, au
contraire, anéantissantes. Les concernant, on s’oriente, suivant les cas, vers
le savoir ou l’ignorance, l’autonomie ou la sujétion, l’arrachement ou
l’appartenance, le mutisme ou la logorrhée, le silence ou le ressassement.
Entre perpétuer et traduire à sa façon, c’est-à-dire inévitablement trahir, la
marge est étroite qu’on craint souvent de franchir de peur de perdre ses
bases.
Assujettis, nous le sommes peut-être et parfois, mais tributaires ? Peut-
on être coupables de succéder, coupables par délit d’origine4 ? Quoi de
pire ? On sait vers quelles dérives de tels raisonnements ont mené et
peuvent mener encore. Comment imaginer que quelqu’un soit reconnu
coupable par simple voie de filiation, simplement parce qu’il est « issu de » ? D’autant que, si certains ne savent pas à qui ils succèdent et en