Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 57 sur 65

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Les Secrets de famille

« Quoi de neuf au musée ? »

manière, malgré tous ces déjà là, ces déjà faits, malgré les déjà sus et ce qui

reste encore, parfois à jamais, au secret, demain n’est pas encore écrit.

Demain ne pourra jamais être écrit tel qu’en lui-même et à titre de demain.

Demain est un autre jour, pour toujours un autre jour. Et aujourd’hui est

l’hier de demain.

 

« Quoi de neuf au musée ? »

 

Il y a quelques années, me promenant à Angoulême, j’ai découvert une

vaste banderole sur la façade du musée, avec cette inscription, provocante

sur un tel lieu censé honorer l’ancien : « Quoi de neuf au musée ? » Les

seniors utilisent l’expression « de mon temps3 » pour évoquer une période

révolue de leur jeunesse ; ils l’utilisent, alors qu’ils ne sont pas encore

morts, qu’ils vivent toujours. Pourtant, « leur temps » s’est arrêté pour eux,

qui n’habitent plus, selon leurs propres dires, le présent, mais un « avant »

qu’ils évoquent avec un brin de nostalgie dans la voix. Quand donc son

temps s’arrête-t-il, alors qu’on est toujours en vie ? Au moment où l’on

pense à transmettre, où l’on réunit son « héritage » et où l’on examine sa

succession, reformulant son testament et prenant ses dispositions pour

l’ultime cérémonie ? Au moment où l’on commence à rédiger ses

mémoires ? Que s’est-il passé qui fait soudain basculer de l’autre côté du

temps alors que la vie, elle, suit son cours ? Que vient faire le neuf au

musée alors que, paradoxalement, on lui demande de conserver et de

maintenir l’ancien en l’état, pour que l’on sache, que l’on n’oublie pas, que

ses traces nous parviennent toujours et qu’elles aident à reconstituer ce qui

a été et qui n’est plus – sauf dans les musées justement et les greniers, les

mémoires ou les écrits ? Est-ce quand un afflux de nouveauté se met à gêner

que l’on commence à abdiquer le passage d’un temps qui, plus il nous

marque, plus il nous paraît s’accélérer, et plus il nous renvoie en arrière,

dans ce qui est appelé la mémoire antéro-rétroactive ? Alors, le présent au

fil des ans aurait de plus en plus de mal à faire trace, et le passé en

profiterait pour revenir visiter le contemporain avec une précision oubliée.

« J’ai découvert que j’avais de la mémoire en racontant », constate, étonnée,

Chantal. Mais est-ce bien le neuf, qui alors gêne, ou le passé ?