Les Secrets de famille
« Quoi de neuf au musée ? »
manière, malgré tous ces déjà là, ces déjà faits, malgré les déjà sus et ce qui
reste encore, parfois à jamais, au secret, demain n’est pas encore écrit.
Demain ne pourra jamais être écrit tel qu’en lui-même et à titre de demain.
Demain est un autre jour, pour toujours un autre jour. Et aujourd’hui est
l’hier de demain.
« Quoi de neuf au musée ? »
Il y a quelques années, me promenant à Angoulême, j’ai découvert une
vaste banderole sur la façade du musée, avec cette inscription, provocante
sur un tel lieu censé honorer l’ancien : « Quoi de neuf au musée ? » Les
seniors utilisent l’expression « de mon temps3 » pour évoquer une période
révolue de leur jeunesse ; ils l’utilisent, alors qu’ils ne sont pas encore
morts, qu’ils vivent toujours. Pourtant, « leur temps » s’est arrêté pour eux,
qui n’habitent plus, selon leurs propres dires, le présent, mais un « avant »
qu’ils évoquent avec un brin de nostalgie dans la voix. Quand donc son
temps s’arrête-t-il, alors qu’on est toujours en vie ? Au moment où l’on
pense à transmettre, où l’on réunit son « héritage » et où l’on examine sa
succession, reformulant son testament et prenant ses dispositions pour
l’ultime cérémonie ? Au moment où l’on commence à rédiger ses
mémoires ? Que s’est-il passé qui fait soudain basculer de l’autre côté du
temps alors que la vie, elle, suit son cours ? Que vient faire le neuf au
musée alors que, paradoxalement, on lui demande de conserver et de
maintenir l’ancien en l’état, pour que l’on sache, que l’on n’oublie pas, que
ses traces nous parviennent toujours et qu’elles aident à reconstituer ce qui
a été et qui n’est plus – sauf dans les musées justement et les greniers, les
mémoires ou les écrits ? Est-ce quand un afflux de nouveauté se met à gêner
que l’on commence à abdiquer le passage d’un temps qui, plus il nous
marque, plus il nous paraît s’accélérer, et plus il nous renvoie en arrière,
dans ce qui est appelé la mémoire antéro-rétroactive ? Alors, le présent au
fil des ans aurait de plus en plus de mal à faire trace, et le passé en
profiterait pour revenir visiter le contemporain avec une précision oubliée.
« J’ai découvert que j’avais de la mémoire en racontant », constate, étonnée,
Chantal. Mais est-ce bien le neuf, qui alors gêne, ou le passé ?