Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 18 sur 65

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Les Secrets de famille

L’ignorance en héritage

buter sur de telles absences). Et il y a aussi, nous l’avons vu, un su qui ne se

sait pas parce qu’il n’a pas reçu ou qu’il a perdu le droit de se savoir. Là,

pas moyen de se laisser duper : quand quelqu’un a vécu quelque chose, s’il

n’a pas forcément les moyens de le récupérer par le langage pour le

raconter, il en reste toujours des traces inscrites en lui. Cet aspect se

distingue également de l’inconscient, car la barrière est avant tout (im)posée

par l’environnement : qu’a-t-il envie ou besoin d’entendre, que refuse-t-il

d’entendre ?

L’insu se constitue ainsi tout seul et malgré soi, au fil de ce que l’on

traverse à chaque moment de sa vie sans le penser ou même s’en rendre

compte. Il se charge dès la naissance (et même plus tôt, par la dite

« transmission intergénérationnelle » – ce qui, plus ou moins malgré nous

malgré eux, nous « vient de… »), intégrant aussi ce qui est arrivé avant

même que l’on puisse se le rappeler, le raconter, voire l’expliciter, c’est-à-

dire avant l’âge de 2 ou 3 ans : on ne peut « savoir » ce qui concerne cette

première période si importante que de seconde main et, pourtant, on l’a

vécu ! Or, vivre ne suffit pas pour le savoir. « Notre genèse nous a

échappé », constate Pierre Bergounioux5. C’est ce qui fait qu’il est

fondamental d’avoir eu et de maintenir, dans son environnement proche,

des relais fiables à disposition (humains comme matériels) pour pouvoir

reconstituer, sans trop de discordances, le récit des moments premiers de

son existence, qui compose notre pré-texte, mais aussi ceux qui précèdent

ces premiers temps et qui nous arrivent ou nous tombent dessus de

génération en génération – par « succession ».

 

L’ignorance en héritage

 

Si cet insu ne nous gêne pas trop parce qu’on ne sait pas (encore) que

l’on sait, il ne demande qu’à surgir. Et c’est là que parfois, le bât blesse. Car

il est souvent angoissant de savoir. « Ça, je ne veux pas le savoir ! »,

entend-on parfois…

Au-delà de ce qui fait peur dans le fait de savoir et résiste à s’exprimer,

il est des secteurs du savoir qui s’expriment, certes, mais tout en interdisant

d’être entendus, en tout cas ouvertement pris en compte : ils renvoient,

comme on l’a vu, à des questions de dettes, de loyautés familiales, à ce que

certaines personnes savent, mais refusent à d’autres, car ces zones sont entachées pour elles de honte, de déshonneur, d’humiliation, de malheur ou

de douleur trop forte. Ces savoirs sont en général très subjectifs et ont à voir

avec le déni, ou avec la forclusion quand ils sont inconscients : ils sont,

dans ce cas, le fait de la personne elle-même envers elle-même. En effet, le

cognitif que nous construisons n’est pas isolé de l’affectif, du relationnel,

du sentiment – en un mot, du sujet : le rapport au savoir n’est jamais neutre.

Il est même, de façon très ancrée dans nos imaginaires, potentiellement

dangereux : issu du rapport à la vie, il reste en lien étroit avec celle-ci – au

grand dam de certains scientifiques qui utopisent une rationalité pure et une

subjectivité désincarnée qui serait selon eux atteignable et souhaitable. Il y

a même antériorité des savoirs de vie sur les savoirs savants ; persistera

entre eux, tout au long de la vie, un assujettissement permanent.

Ce sont les avatars de la vie qui compromettront le nouage, la

complicité nécessaire de ces formes de savoir différents, mais

indissolublement liés pour, au fil de l’expérience de vie de chacun, tisser

des savoirs cohérents sur le monde. C’est dès le tout début en effet que ce

processus se met en route. Pour Freud, cette appétence vers la découverte

du monde est immédiate, car la soif de savoir est précoce : elle s’alimente

d’un intérêt spontané vers les profondes énigmes de la vie. Mais en ce

domaine, les enfants sont souvent par les adultes réduits au silence, avec

des réponses qui blessent leur pulsion d’investigation et les induits à se

méfier, non seulement de leur imagination ou de leur propre curiosité, mais

des adultes. C’est ainsi que des relations de confiance se brisent, parfois

définitivement, alors que l’on sait leur importance dans la construction de la

personne, par le biais de ce qu’on appelle la « sécurité de base ». Certains

enfants finiront par se méfier aussi globalement d’eux-mêmes, par

s’accrocher aux formes d’explication imposées par les adultes, et ils

s’interdiront d’apprendre le monde pour ne pas le penser personnellement.

Cela sera d’autant plus pernicieux que les adultes leur auront livré des

« fausses théories » ou, carrément, des mensonges, pour briser leur

questionnement dérangeant. Or un tel processus est contagieux, il

contamine toutes les zones de savoir en créant une véritable peur de la

connaissance en général (épistémophobie), induite par ces premiers interdits

de savoir, et qui persistera.

Si la tendance de raconter des faussetés arrangeantes aux enfants

socialement s’estompe, elle persiste en filigrane, puisque c’est l’adulte

toujours qui « sait » et détient la « vraie réponse ». S’il la retient, c’est qu’elle n’est pas bonne pour l’enfant qui devra s’en méfier. L’école alors