Les Secrets de famille
L’ignorance en héritage
buter sur de telles absences). Et il y a aussi, nous l’avons vu, un su qui ne se
sait pas parce qu’il n’a pas reçu ou qu’il a perdu le droit de se savoir. Là,
pas moyen de se laisser duper : quand quelqu’un a vécu quelque chose, s’il
n’a pas forcément les moyens de le récupérer par le langage pour le
raconter, il en reste toujours des traces inscrites en lui. Cet aspect se
distingue également de l’inconscient, car la barrière est avant tout (im)posée
par l’environnement : qu’a-t-il envie ou besoin d’entendre, que refuse-t-il
d’entendre ?
L’insu se constitue ainsi tout seul et malgré soi, au fil de ce que l’on
traverse à chaque moment de sa vie sans le penser ou même s’en rendre
compte. Il se charge dès la naissance (et même plus tôt, par la dite
« transmission intergénérationnelle » – ce qui, plus ou moins malgré nous
malgré eux, nous « vient de… »), intégrant aussi ce qui est arrivé avant
même que l’on puisse se le rappeler, le raconter, voire l’expliciter, c’est-à-
dire avant l’âge de 2 ou 3 ans : on ne peut « savoir » ce qui concerne cette
première période si importante que de seconde main et, pourtant, on l’a
vécu ! Or, vivre ne suffit pas pour le savoir. « Notre genèse nous a
échappé », constate Pierre Bergounioux5. C’est ce qui fait qu’il est
fondamental d’avoir eu et de maintenir, dans son environnement proche,
des relais fiables à disposition (humains comme matériels) pour pouvoir
reconstituer, sans trop de discordances, le récit des moments premiers de
son existence, qui compose notre pré-texte, mais aussi ceux qui précèdent
ces premiers temps et qui nous arrivent ou nous tombent dessus de
génération en génération – par « succession ».
L’ignorance en héritage
Si cet insu ne nous gêne pas trop parce qu’on ne sait pas (encore) que
l’on sait, il ne demande qu’à surgir. Et c’est là que parfois, le bât blesse. Car
il est souvent angoissant de savoir. « Ça, je ne veux pas le savoir ! »,
entend-on parfois…
Au-delà de ce qui fait peur dans le fait de savoir et résiste à s’exprimer,
il est des secteurs du savoir qui s’expriment, certes, mais tout en interdisant
d’être entendus, en tout cas ouvertement pris en compte : ils renvoient,
comme on l’a vu, à des questions de dettes, de loyautés familiales, à ce que
certaines personnes savent, mais refusent à d’autres, car ces zones sont entachées pour elles de honte, de déshonneur, d’humiliation, de malheur ou
de douleur trop forte. Ces savoirs sont en général très subjectifs et ont à voir
avec le déni, ou avec la forclusion quand ils sont inconscients : ils sont,
dans ce cas, le fait de la personne elle-même envers elle-même. En effet, le
cognitif que nous construisons n’est pas isolé de l’affectif, du relationnel,
du sentiment – en un mot, du sujet : le rapport au savoir n’est jamais neutre.
Il est même, de façon très ancrée dans nos imaginaires, potentiellement
dangereux : issu du rapport à la vie, il reste en lien étroit avec celle-ci – au
grand dam de certains scientifiques qui utopisent une rationalité pure et une
subjectivité désincarnée qui serait selon eux atteignable et souhaitable. Il y
a même antériorité des savoirs de vie sur les savoirs savants ; persistera
entre eux, tout au long de la vie, un assujettissement permanent.
Ce sont les avatars de la vie qui compromettront le nouage, la
complicité nécessaire de ces formes de savoir différents, mais
indissolublement liés pour, au fil de l’expérience de vie de chacun, tisser
des savoirs cohérents sur le monde. C’est dès le tout début en effet que ce
processus se met en route. Pour Freud, cette appétence vers la découverte
du monde est immédiate, car la soif de savoir est précoce : elle s’alimente
d’un intérêt spontané vers les profondes énigmes de la vie. Mais en ce
domaine, les enfants sont souvent par les adultes réduits au silence, avec
des réponses qui blessent leur pulsion d’investigation et les induits à se
méfier, non seulement de leur imagination ou de leur propre curiosité, mais
des adultes. C’est ainsi que des relations de confiance se brisent, parfois
définitivement, alors que l’on sait leur importance dans la construction de la
personne, par le biais de ce qu’on appelle la « sécurité de base ». Certains
enfants finiront par se méfier aussi globalement d’eux-mêmes, par
s’accrocher aux formes d’explication imposées par les adultes, et ils
s’interdiront d’apprendre le monde pour ne pas le penser personnellement.
Cela sera d’autant plus pernicieux que les adultes leur auront livré des
« fausses théories » ou, carrément, des mensonges, pour briser leur
questionnement dérangeant. Or un tel processus est contagieux, il
contamine toutes les zones de savoir en créant une véritable peur de la
connaissance en général (épistémophobie), induite par ces premiers interdits
de savoir, et qui persistera.
Si la tendance de raconter des faussetés arrangeantes aux enfants
socialement s’estompe, elle persiste en filigrane, puisque c’est l’adulte
toujours qui « sait » et détient la « vraie réponse ». S’il la retient, c’est qu’elle n’est pas bonne pour l’enfant qui devra s’en méfier. L’école alors