Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 26 sur 65

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Les Secrets de famille

Bonne pioche ?

Pour autant, même la répétition peut paraître masquée, ou en tout cas

non consciente. Prenons l’exemple contemporain d’un étudiant qui, faisant

une formation d’élève-ingénieur en alternance16, a compris, en reconstituant

un arbre de la transmission des métiers dans son ascendance, que, au-delà

d’une apparence de nouveauté dans son orientation professionnelle comme

dans sa formation, se dessinait une proximité avec un modèle familial qu’il

n’avait pas perçue avec tant d’acuité. La répétition peut se faire, très

paradoxalement, dans et à travers un ressenti de différence. Et elle se

montre ainsi toujours d’actualité, jour après jour. En l’occurrence, ici, cet

ingénieur ne reprenait pas les métiers familiaux, de toute façon divers dans

sa lignée, mais la façon de les acquérir, à savoir l’alternance, choix au

demeurant fort rare chez les ingénieurs. Une apparente rupture peut ainsi

dissimuler, en fait, une continuité plus profonde17. À tout le moins, une telle

configuration établit qu’une idée ne nous parvient pas isolément du

contexte dans lequel elle nous est apparue et que le premier contexte à nous

marquer, sinon le plus résistant, est celui que nous côtoyons le plus

précocement, le plus longuement et le plus régulièrement : les personnes

qui nous élèvent et qui nous marquent à vie – cette dernière étant bien la

plus incontournable et fondamentale, voire la plus fondatrice, des

transmissions. Et parmi toutes ces transmissions, il n’y a pas que notre

entourage présent qui nous imprègne, mais aussi tous ceux qui, un jour, ont

constitué un présent antérieur, maintenant révolu. De proche en proche, des

marques très prégnantes passent et nous parviennent : nous n’avons pas

besoin d’avoir côtoyé quelqu’un pour s’en sentir proche et pour le

« connaître » ; on n’a même pas besoin, non plus, de s’en rendre compte.

« Je me dis [pourtant] que certaines choses se transmettent,

mystérieusement, d’un individu à un autre. Comme une force vitale, un

souffle, qui fait revivre les morts dans les personnes vivantes. En toi, il y a

son souffle à lui, c’est sûr… », remarque Blandine Le Callet18. Serait-ce cela

que l’on appelle la « transmission » entre générations ?

 

Bonne pioche ?

 

« Transmettre » vient du latin trajet, communication de mouvement

d’un organe à un autre. Il s’agit donc, à l’origine, d’un processus de modèle

biologique (les nerfs, qui transmettent – tels des tuyaux – les sensations)

extrêmement archaïque qui renvoie, au plus loin, aux transmissions

d’énergie entre atomes – Hubert Reeves19 les compare d’ailleurs aux

processus de filiation – et qui permettent, à tout animal mortel, de se

perpétuer dans un animal nouveau qu’il engendre avec un congénère. Cette

transmission par filiation constitue une lignée, assurant la permanence de

structures génétiques vulnérables à titre individuel, qui caractérisent les

échelons supérieurs de la pyramide de la complexité humaine.

Ce processus permet donc la survie d’une espèce, au-delà de la mort et

de la différence de ses individus. Cette survie par ladite « reproduction »

sexuelle permet de sortir du circuit stérile des divisions cellulaires ne

pouvant refaire que des individus strictement semblables à la cellule mère et

aboutit à la « production » d’autres êtres, identiques en tant qu’espèce et

différents en tant qu’individus, grâce à une recombinaison génétique neuve

issue, de façon aléatoire, de deux cellules germinales. Un et un font, de la

sorte, trois. La reproduction sexuelle n’est une « re »-production qu’au titre

de l’espèce. En effet, l’être humain ne « se » reproduit pas en tant que tel :

associé à un autre être, il en produit un troisième différent autant

qu’imprévisible, même s’il porte une moitié de gènes issus de chacun des

géniteurs. Les géniteurs ne reproduisent que leurs gènes (parfois avec

quelques gênes). C’est ce qui fait dire à l’agronome Pierre-Henri Gouyon, à

la suite des découvertes de Mendel, que notre hérédité est amnésique,

toujours oublieuse d’une demi-part d’elle-même. Il semble qu’en écho,

nous le soyons tout autant !

Cette transmission mécanique ne présente qu’une des diverses formes

de transmission, celle de type biologique20. Elle constitue la face apparente

et physiologique de ce processus qui correspond à ce qui est envoyé d’un

sujet vers un ou plusieurs autres avec, comme voie majeure, la filiation. Elle

ne peut pas être confondue, mais pas non plus dissociée, de son double

sous-jacent et plus obscur : le transfert, partie déplacée, transportée, puis

reçue du processus, aboutissant, par voie de filiation aussi, à un individu en

bout de chaîne. Si transmettre, c’est faire passer ce qu’on possède en la

possession d’un autre, cette transmission s’effectue sur un mode projectif21

et, par là, producteur de différences, d’altérité – donc d’altération22. On peut

repérer trois temps dans ce passage : un temps pour donner (ce qui est

parfaitement involontaire concernant le « patrimoine » génétique, nos « sacs

de gènes », comme se plaisent à dire les spécialistes, se reproduisant bel et

bien dans l’opération) ; un autre pour prendre ou recevoir/refuser (ce que

l’on tente de faire maintenant avec les génomes23 et que beaucoup refusent) ; enfin, un troisième, pour conquérir et, donc, transformer (ce que

l’environnement se charge de faire, non au niveau des gènes, mais de leur

actualisation) : là résiderait en fait la transmission, contingente, assujettie à

son effet qui, a posteriori, la produirait.

Ce qui arrive et ce qui est reçu puis actualisé n’a donc que peu à voir

avec l’impulsion de départ. La transmission en ce sens est un processus qui

au mieux autorise : elle n’est pas un produit inaltérable, quel qu’en soit le

niveau. Le transport ne se fait pas sans transformation au fil du temps. S’il

s’agit d’un processus, il n’est pas trivial, dans le sens de non-porteur de

changement, ce qui ressortirait alors à la pathologie. C’est une potentialité

qui permet la genèse de compositions groupales, chacune, à un moment

donné du développement, découlant de celle qui la précède et engendrant

celle qui la suit. Qu’on pense à ce qui est appelé couramment le « téléphone

arabe » et qui montre combien un court message, circulant simplement de

bouche à oreille, se déforme inévitablement, modifiant considérablement au

fil des passages, au point d’en devenir méconnaissable, et sans aucune

intention de le faire, ce qui a été initialement énoncé.

On le voit, la transmission est aussi transport à travers les

caractéristiques propres d’un ensemble relié – par exemple, la famille. Ce

qui occasionne une sorte de jeu dans les rapports intergénérationnels. « Une

transmission, dit René Kaës24, c’est quelque chose qui passe dans un écart

de différence, entre des sujets, entre un élément et l’ensemble auquel il est

lié. » Ce passage crée des ressemblances pour un groupe grégaire, et ce sont

elles que l’on remarque, mais il crée aussi des divergences, que l’on aura

tendance à nier ou ne pas voir. Pourtant, ce qui se transmet, c’est aussi,

sinon principalement, ce qui fait défaut, ce qui manque, la faille et, par là,

ce qui a pu ou peut produire la faute25. La transmission appelle ainsi en

corollaire la non-transmission, ce qu’on ne veut pas transmettre26, ce qui fait

« bruit » en général, le « secret » en particulier, et qui consiste en une sorte

de transmission en creux, ou en rupture, mais, néanmoins, une transmission

– sinon la transmission –, constituée de ce qui échappe.

Car ce qui dérange passe et passe bien ! Ce n’est jamais ce qui est dit

qui provoque le plus d’intérêt, mais ce qui est tu, en raison de la curiosité et

de l’esprit de conquête qu’il suscite. Savoir se mérite et cacher excite… Ce

qui est facilement laissé à disposition n’attire guère, en revanche, surtout si

l’on nous en gave, si l’on nous l’impose. Ce qui n’est pas dit permet de

créer son propre dire, quand il n’y a pas derrière suspicion de recel volontaire de la part de celui qui retient sa parole. Envisagée ainsi, la