Les Secrets de famille
Bonne pioche ?
Pour autant, même la répétition peut paraître masquée, ou en tout cas
non consciente. Prenons l’exemple contemporain d’un étudiant qui, faisant
une formation d’élève-ingénieur en alternance16, a compris, en reconstituant
un arbre de la transmission des métiers dans son ascendance, que, au-delà
d’une apparence de nouveauté dans son orientation professionnelle comme
dans sa formation, se dessinait une proximité avec un modèle familial qu’il
n’avait pas perçue avec tant d’acuité. La répétition peut se faire, très
paradoxalement, dans et à travers un ressenti de différence. Et elle se
montre ainsi toujours d’actualité, jour après jour. En l’occurrence, ici, cet
ingénieur ne reprenait pas les métiers familiaux, de toute façon divers dans
sa lignée, mais la façon de les acquérir, à savoir l’alternance, choix au
demeurant fort rare chez les ingénieurs. Une apparente rupture peut ainsi
dissimuler, en fait, une continuité plus profonde17. À tout le moins, une telle
configuration établit qu’une idée ne nous parvient pas isolément du
contexte dans lequel elle nous est apparue et que le premier contexte à nous
marquer, sinon le plus résistant, est celui que nous côtoyons le plus
précocement, le plus longuement et le plus régulièrement : les personnes
qui nous élèvent et qui nous marquent à vie – cette dernière étant bien la
plus incontournable et fondamentale, voire la plus fondatrice, des
transmissions. Et parmi toutes ces transmissions, il n’y a pas que notre
entourage présent qui nous imprègne, mais aussi tous ceux qui, un jour, ont
constitué un présent antérieur, maintenant révolu. De proche en proche, des
marques très prégnantes passent et nous parviennent : nous n’avons pas
besoin d’avoir côtoyé quelqu’un pour s’en sentir proche et pour le
« connaître » ; on n’a même pas besoin, non plus, de s’en rendre compte.
« Je me dis [pourtant] que certaines choses se transmettent,
mystérieusement, d’un individu à un autre. Comme une force vitale, un
souffle, qui fait revivre les morts dans les personnes vivantes. En toi, il y a
son souffle à lui, c’est sûr… », remarque Blandine Le Callet18. Serait-ce cela
que l’on appelle la « transmission » entre générations ?
Bonne pioche ?
« Transmettre » vient du latin trajet, communication de mouvement
d’un organe à un autre. Il s’agit donc, à l’origine, d’un processus de modèle
biologique (les nerfs, qui transmettent – tels des tuyaux – les sensations)
extrêmement archaïque qui renvoie, au plus loin, aux transmissions
d’énergie entre atomes – Hubert Reeves19 les compare d’ailleurs aux
processus de filiation – et qui permettent, à tout animal mortel, de se
perpétuer dans un animal nouveau qu’il engendre avec un congénère. Cette
transmission par filiation constitue une lignée, assurant la permanence de
structures génétiques vulnérables à titre individuel, qui caractérisent les
échelons supérieurs de la pyramide de la complexité humaine.
Ce processus permet donc la survie d’une espèce, au-delà de la mort et
de la différence de ses individus. Cette survie par ladite « reproduction »
sexuelle permet de sortir du circuit stérile des divisions cellulaires ne
pouvant refaire que des individus strictement semblables à la cellule mère et
aboutit à la « production » d’autres êtres, identiques en tant qu’espèce et
différents en tant qu’individus, grâce à une recombinaison génétique neuve
issue, de façon aléatoire, de deux cellules germinales. Un et un font, de la
sorte, trois. La reproduction sexuelle n’est une « re »-production qu’au titre
de l’espèce. En effet, l’être humain ne « se » reproduit pas en tant que tel :
associé à un autre être, il en produit un troisième différent autant
qu’imprévisible, même s’il porte une moitié de gènes issus de chacun des
géniteurs. Les géniteurs ne reproduisent que leurs gènes (parfois avec
quelques gênes). C’est ce qui fait dire à l’agronome Pierre-Henri Gouyon, à
la suite des découvertes de Mendel, que notre hérédité est amnésique,
toujours oublieuse d’une demi-part d’elle-même. Il semble qu’en écho,
nous le soyons tout autant !
Cette transmission mécanique ne présente qu’une des diverses formes
de transmission, celle de type biologique20. Elle constitue la face apparente
et physiologique de ce processus qui correspond à ce qui est envoyé d’un
sujet vers un ou plusieurs autres avec, comme voie majeure, la filiation. Elle
ne peut pas être confondue, mais pas non plus dissociée, de son double
sous-jacent et plus obscur : le transfert, partie déplacée, transportée, puis
reçue du processus, aboutissant, par voie de filiation aussi, à un individu en
bout de chaîne. Si transmettre, c’est faire passer ce qu’on possède en la
possession d’un autre, cette transmission s’effectue sur un mode projectif21
et, par là, producteur de différences, d’altérité – donc d’altération22. On peut
repérer trois temps dans ce passage : un temps pour donner (ce qui est
parfaitement involontaire concernant le « patrimoine » génétique, nos « sacs
de gènes », comme se plaisent à dire les spécialistes, se reproduisant bel et
bien dans l’opération) ; un autre pour prendre ou recevoir/refuser (ce que
l’on tente de faire maintenant avec les génomes23 et que beaucoup refusent) ; enfin, un troisième, pour conquérir et, donc, transformer (ce que
l’environnement se charge de faire, non au niveau des gènes, mais de leur
actualisation) : là résiderait en fait la transmission, contingente, assujettie à
son effet qui, a posteriori, la produirait.
Ce qui arrive et ce qui est reçu puis actualisé n’a donc que peu à voir
avec l’impulsion de départ. La transmission en ce sens est un processus qui
au mieux autorise : elle n’est pas un produit inaltérable, quel qu’en soit le
niveau. Le transport ne se fait pas sans transformation au fil du temps. S’il
s’agit d’un processus, il n’est pas trivial, dans le sens de non-porteur de
changement, ce qui ressortirait alors à la pathologie. C’est une potentialité
qui permet la genèse de compositions groupales, chacune, à un moment
donné du développement, découlant de celle qui la précède et engendrant
celle qui la suit. Qu’on pense à ce qui est appelé couramment le « téléphone
arabe » et qui montre combien un court message, circulant simplement de
bouche à oreille, se déforme inévitablement, modifiant considérablement au
fil des passages, au point d’en devenir méconnaissable, et sans aucune
intention de le faire, ce qui a été initialement énoncé.
On le voit, la transmission est aussi transport à travers les
caractéristiques propres d’un ensemble relié – par exemple, la famille. Ce
qui occasionne une sorte de jeu dans les rapports intergénérationnels. « Une
transmission, dit René Kaës24, c’est quelque chose qui passe dans un écart
de différence, entre des sujets, entre un élément et l’ensemble auquel il est
lié. » Ce passage crée des ressemblances pour un groupe grégaire, et ce sont
elles que l’on remarque, mais il crée aussi des divergences, que l’on aura
tendance à nier ou ne pas voir. Pourtant, ce qui se transmet, c’est aussi,
sinon principalement, ce qui fait défaut, ce qui manque, la faille et, par là,
ce qui a pu ou peut produire la faute25. La transmission appelle ainsi en
corollaire la non-transmission, ce qu’on ne veut pas transmettre26, ce qui fait
« bruit » en général, le « secret » en particulier, et qui consiste en une sorte
de transmission en creux, ou en rupture, mais, néanmoins, une transmission
– sinon la transmission –, constituée de ce qui échappe.
Car ce qui dérange passe et passe bien ! Ce n’est jamais ce qui est dit
qui provoque le plus d’intérêt, mais ce qui est tu, en raison de la curiosité et
de l’esprit de conquête qu’il suscite. Savoir se mérite et cacher excite… Ce
qui est facilement laissé à disposition n’attire guère, en revanche, surtout si
l’on nous en gave, si l’on nous l’impose. Ce qui n’est pas dit permet de
créer son propre dire, quand il n’y a pas derrière suspicion de recel volontaire de la part de celui qui retient sa parole. Envisagée ainsi, la