Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 44 sur 65

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Les Secrets de famille

Quand le voir devient savoir

La capture

Léon Ottenheim photographiant ses petits-enfants devant la Risle, vers 1918.

 

« Le texte ne “commente” pas les images. Les images n’“illustrent” pas

le texte : chacune a été seulement pour moi le départ d’une sorte de

vacillement visuel, analogue peut-être à cette perte de sens que le Zen

appelle un satori ; texte et images, dans leurs entrelacs, veulent assurer la

circulation, l’échange de ces signifiants : le corps, le visage, l’écriture, et y

lire le recul des signes », remarque Roland Barthes en exergue de L’Empire

des signes2. Et dans ce tissage interactif, la vie du temps revient jusqu’à

nous.

 

Quand le voir devient savoir

 

Le savoir, on le saisit ainsi, commence par le voir. Si donc c’est sur le

voir, parmi tous les « sens », que le savoir s’amorce et s’appuie en priorité,

il est, à ce titre, un des gages les plus utiles à notre survie – tant physique

que psychique, et nourrit l’intergénérationnel par les remontées directes

qu’il autorise dès lors qu’il est capturé et fixé. Mais comment ? Car le vu s’envole à mesure qu’il se dévoile, par couches successives ; il ne fait pas

histoire s’il n’est relié et articulé aux visions précédentes et suivantes. Seul,

il compose des tranches, des fragments et il n’informe que d’un état

passager.

Pour pallier cette fugacité du temps, l’homme a, dès l’aube de son

émergence, tenté d’en capturer des manifestations estimées par lui

« mémorables » – dignes d’être retenues – en constituant une mémoire

extérieure, tant pour lui-même que pour les autres. C’est ainsi qu’il en est

venu à fabriquer des premières traces volontaires, picturales, « sur » son

passage. Certes, du fond de notre présent, nous lisons sans doute, sur les

parois de Lascaux ou d’autres grottes, bien autre chose que les intentions,

sinon les représentations, de leurs auteurs. Néanmoins, nous y lisons avant

tout un message qui remonte de bien loin, franchissant les limites du temps

– tout en attestant de l’importance précoce, pour l’homme, du façonnement

et de la fixation d’images issues de son milieu de vie. Surtout, ces traces

sont lisibles par tous, au-delà des temps, des cultures et des autres formes de

langage. Une communication potentielle universelle s’instaure, même si

chacun y voit un écho différent, en fonction de lui-même et de son temps :

c’est le vaste et le plus profond des réseaux de communication

intergénérationnelle.

Le passage du mur à la feuille a ensuite été un progrès considérable

pour ces représentations, leur permettant le transport et l’échange. L’écriture

et, beaucoup plus tard, l’imprimerie ont apporté leurs légendes à ces œuvres

picturales. Tout cela pourtant, au-delà des perfectionnements naturalistes

des dessins et des tableaux, ne restituait qu’une composition, certes parfois

très conforme et « réaliste », mais marquée fortement de la main de l’artiste

et qui, si elle trahissait une histoire, représentait avant tout la sienne.

Qu’ont-ils donc légué, ces divers artistes picturalistes ? À leur façon, ils

offrent des portraits sans doute ressemblants, des ambiances qui s’efforcent

de restituer des scènes pour la postérité, mais ces scènes ont parfois été

réalisées sans même que le modèle ait pu être observé, il a juste été inventé.

Que nous disent les peintures des campagnes sanglantes de Napoléon, sinon

l’interprétation de l’époque et de la main les ayant produites ? Que nous

enseignent donc ces images, dont pourtant nous avons tant besoin pour

construire, tant dans l’espace que dans le temps, notre conception du monde

au-delà de notre propre regard ? Et comment, à partir d’elles, pouvons-nous

sortir de l’aspect figé qui est le leur pour entrer dans le récit ? En tout cas, depuis que la photo est apparue, permettant la fabrication et la fixation de