Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 12 sur 65

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Les Secrets de famille

Biffures, décalages et autres tricheries : quand le dire est détourné

dire est détourné

 

Entre menteries et autres raconteries, l’histoire n’est pas si simple à

reconstruire. « Au Moyen Âge, rappelle Monique Gaigneux, lors de

périodes désastreuses, des menaces de guerre ou d’épidémies, il était

présenté sur le parvis des églises des “raconteries”. On organisait des

spectacles dont la mise en scène avait en elle-même des effets de prévention

ou de guérison des dangers qui menaçaient ou accablaient le peuple. L’effet

concernait de façon identique les acteurs comédiens et les spectateurs. »

La mise en histoire a besoin d’user de mots adéquats pour s’exprimer et

prendre vie, pour s’imaginer, se penser et se savoir, pour éviter les pièges

que la vie peut tendre. Quand les mots proposés dans et par

l’environnement sont en contradiction ou en décalage avec le vécu propre,

une discordance s’installe, avec fermeture parfois, folie peut-être, perte de

confiance et doute absolu toujours. C’est ce que j’ai appelé la scordatura2,

qui s’oppose à la reliance nécessaire à l’émergence du sens par la nécessaire

articulation des idées.

C’est chez la romancière Nancy Huston3 que j’ai découvert ce qu’est la

scordatura. Il s’agit d’un procédé musical utilisé pendant la période

baroque et qui consiste à ajouter des intervalles inhabituels et insensés en

changeant l’accord des violes et des violons. On joue une note, et c’est une

autre qui vibre. Ainsi, le son issu de l’instrument n’est plus en accord avec

ce qui est inscrit sur la partition jouée : il peut même monter alors que celle-

ci indique une descente ou le contraire, un accord majeur devenant

mineur… Notons que le mot scordatura signifie bien « désaccord », mais,

en italien, scordare veut aussi dire « oublier ». Dans notre contexte, nous

parlerons d’oubli obligé, imposé, modifiant la conception du réel, par

opposition à cet oubli nécessaire à la vie quotidienne (on ne peut vivre en

perpétuel souvenir) et réversible.

Comme en musique, les traces du vécu (les notes inscrites sur la

partition qui reste à jouer et interpréter sur l’instrument que l’on présume

accordé) sont issues du passé, au moment où il quitte le présent par un

mécanisme implicite de relais, puis se fixent pour l’avenir. Un tel processus

n’est ni automatique ni fidèle ni prévisible, pas plus dans le passage que

dans sa réception ou, plus tard, dans le décodage. Les circonstances le soumettent à de multiples avatars qui, eux aussi, pourront passer des uns

aux autres ou se perdre.

Tout le monde ne dispose pas, en effet, de messager-médiateur (cf.

Hermès, pages 110-111) pour lire les traces engrammées en soi – surtout

pendant la petite enfance. Seul, on ne peut pas toujours les relier ou les

articuler, ce qui risque, à tort, de donner l’impression d’une perte de

connaissance4. Les traces sont bien là, mais reçues de qui (quelle adresse ?)

et comment ? En l’état et sans reliances, elles restent inaccordables avec les

précédentes ; discordantes, elles ne peuvent contribuer à composer l’histoire

– au sens véridique du terme. Pour d’autres encore, le passage reste

irrémédiablement vide, les traces fondatrices ayant été bloquées en amont,

perturbant d’autant leur historicisation vers l’aval, puisque le présent se

révèle insuffisant pour accorder un « après » sur un « avant » ignoré.

Chacun – les enfants surtout – perçoit le décalage entre ce qui est dit

d’une situation, et ce qui en a été vécu, donc ressenti personnellement. C’est

cela qui perturbe ensuite l’usage du récit et le développement du rapport au

savoir. Si cette relation est cassée, pervertie ou aléatoire entre le monde et

les mots, s’il y a scordatura, il y a problème et il sera nécessaire de rétablir

un lien, une interface, pour qu’à nouveau, l’histoire dite corresponde avec la

vie telle qu’elle est vécue. Ici, il ne s’agit pas de « vérité » ni d’exhaustivité,

mais bien d’authenticité : si l’histoire n’est pas en accord avec la vie au sens

le plus subjectif du terme, celle-ci devient littéralement insensée.

Une assistante maternelle, accueillant une enfant placée chez elle après

séparation du milieu familial, m’a un jour expliqué, contente de son

stratagème, qu’elle avait raconté à Céline comment elle avait accouché

d’elle. « Comme cela, m’a-t-elle dit, elle ne posera pas de questions

embarrassantes sur ses parents de naissance et je pourrai toujours la

garder ! » Voilà un décalage imposé, créateur de discordance dans l’esprit

d’un enfant : si cette fillette ne peut avoir de souvenirs conscients de sa

naissance ou de sa mère dont elle a été séparée très tôt sans autres contacts,

elle a néanmoins incorporé un vécu qui ne correspond pas au récit que la

personne qui l’élève et qu’elle aime lui donne. Quand cet écart sera révélé,

et il le sera nécessairement, l’accord sera rétabli entre les mots et le vécu

chez cette enfant, mais la relation de confiance avec sa mère d’accueil sera

gravement cassée : ce qui est salutaire d’un côté est gravissime d’un autre.

Les levées de secret sont parfois source, elles aussi, de préjudices et de

souffrances.