Les Secrets de famille
Biffures, décalages et autres tricheries : quand le dire est détourné
dire est détourné
Entre menteries et autres raconteries, l’histoire n’est pas si simple à
reconstruire. « Au Moyen Âge, rappelle Monique Gaigneux, lors de
périodes désastreuses, des menaces de guerre ou d’épidémies, il était
présenté sur le parvis des églises des “raconteries”. On organisait des
spectacles dont la mise en scène avait en elle-même des effets de prévention
ou de guérison des dangers qui menaçaient ou accablaient le peuple. L’effet
concernait de façon identique les acteurs comédiens et les spectateurs. »
La mise en histoire a besoin d’user de mots adéquats pour s’exprimer et
prendre vie, pour s’imaginer, se penser et se savoir, pour éviter les pièges
que la vie peut tendre. Quand les mots proposés dans et par
l’environnement sont en contradiction ou en décalage avec le vécu propre,
une discordance s’installe, avec fermeture parfois, folie peut-être, perte de
confiance et doute absolu toujours. C’est ce que j’ai appelé la scordatura2,
qui s’oppose à la reliance nécessaire à l’émergence du sens par la nécessaire
articulation des idées.
C’est chez la romancière Nancy Huston3 que j’ai découvert ce qu’est la
scordatura. Il s’agit d’un procédé musical utilisé pendant la période
baroque et qui consiste à ajouter des intervalles inhabituels et insensés en
changeant l’accord des violes et des violons. On joue une note, et c’est une
autre qui vibre. Ainsi, le son issu de l’instrument n’est plus en accord avec
ce qui est inscrit sur la partition jouée : il peut même monter alors que celle-
ci indique une descente ou le contraire, un accord majeur devenant
mineur… Notons que le mot scordatura signifie bien « désaccord », mais,
en italien, scordare veut aussi dire « oublier ». Dans notre contexte, nous
parlerons d’oubli obligé, imposé, modifiant la conception du réel, par
opposition à cet oubli nécessaire à la vie quotidienne (on ne peut vivre en
perpétuel souvenir) et réversible.
Comme en musique, les traces du vécu (les notes inscrites sur la
partition qui reste à jouer et interpréter sur l’instrument que l’on présume
accordé) sont issues du passé, au moment où il quitte le présent par un
mécanisme implicite de relais, puis se fixent pour l’avenir. Un tel processus
n’est ni automatique ni fidèle ni prévisible, pas plus dans le passage que
dans sa réception ou, plus tard, dans le décodage. Les circonstances le soumettent à de multiples avatars qui, eux aussi, pourront passer des uns
aux autres ou se perdre.
Tout le monde ne dispose pas, en effet, de messager-médiateur (cf.
Hermès, pages 110-111) pour lire les traces engrammées en soi – surtout
pendant la petite enfance. Seul, on ne peut pas toujours les relier ou les
articuler, ce qui risque, à tort, de donner l’impression d’une perte de
connaissance4. Les traces sont bien là, mais reçues de qui (quelle adresse ?)
et comment ? En l’état et sans reliances, elles restent inaccordables avec les
précédentes ; discordantes, elles ne peuvent contribuer à composer l’histoire
– au sens véridique du terme. Pour d’autres encore, le passage reste
irrémédiablement vide, les traces fondatrices ayant été bloquées en amont,
perturbant d’autant leur historicisation vers l’aval, puisque le présent se
révèle insuffisant pour accorder un « après » sur un « avant » ignoré.
Chacun – les enfants surtout – perçoit le décalage entre ce qui est dit
d’une situation, et ce qui en a été vécu, donc ressenti personnellement. C’est
cela qui perturbe ensuite l’usage du récit et le développement du rapport au
savoir. Si cette relation est cassée, pervertie ou aléatoire entre le monde et
les mots, s’il y a scordatura, il y a problème et il sera nécessaire de rétablir
un lien, une interface, pour qu’à nouveau, l’histoire dite corresponde avec la
vie telle qu’elle est vécue. Ici, il ne s’agit pas de « vérité » ni d’exhaustivité,
mais bien d’authenticité : si l’histoire n’est pas en accord avec la vie au sens
le plus subjectif du terme, celle-ci devient littéralement insensée.
Une assistante maternelle, accueillant une enfant placée chez elle après
séparation du milieu familial, m’a un jour expliqué, contente de son
stratagème, qu’elle avait raconté à Céline comment elle avait accouché
d’elle. « Comme cela, m’a-t-elle dit, elle ne posera pas de questions
embarrassantes sur ses parents de naissance et je pourrai toujours la
garder ! » Voilà un décalage imposé, créateur de discordance dans l’esprit
d’un enfant : si cette fillette ne peut avoir de souvenirs conscients de sa
naissance ou de sa mère dont elle a été séparée très tôt sans autres contacts,
elle a néanmoins incorporé un vécu qui ne correspond pas au récit que la
personne qui l’élève et qu’elle aime lui donne. Quand cet écart sera révélé,
et il le sera nécessairement, l’accord sera rétabli entre les mots et le vécu
chez cette enfant, mais la relation de confiance avec sa mère d’accueil sera
gravement cassée : ce qui est salutaire d’un côté est gravissime d’un autre.
Les levées de secret sont parfois source, elles aussi, de préjudices et de
souffrances.