Les Secrets de famille
Pour oublier ou l’antimémoire (pas mémorable)
La première illustration de cette impossibilité vient des enfants issus de
relations incestueuses : quelle parole peut leur être donnée sur un fait
originaire que l’état civil n’a pas le droit d’enregistrer – même si les
géniteurs le réclament ? Et que peut-on s’autoriser, humainement, à dire à
ces enfants ? Comment imaginer alors qu’ils puissent faire de leur vie une
histoire ? Pour autant, peut-on dire d’eux, comme on le fait souvent de ceux
qui posent un acte délictueux sans signe avant-coureur : « Et pourtant, il
était “sans histoire…” » ? La loi, d’ailleurs, se trouve à leur encontre
empêchée d’aller au bout d’elle-même : elle interdit que soit marqué, sur les
registres d’état civil, un géniteur qui serait à la fois père et grand-père. Du
coup, l’enfant noté sous seule filiation maternelle porte le nom de celle-ci,
donc du père de celle-ci, donc de son propre père pourtant interdit
d’inscription. La nature n’a que faire, parfois, des règles instituées et
instituantes.
La seconde illustration que l’on peut donner de ce phénomène est celle
fournie par les personnes autistes qui ont parfois accès à une parole – par
exemple dans le cas des autistes de haut niveau (ou Asperger) –, mais
rarement à leur propre temporalité ou à leur historicité, en tout cas à
l’articulation narrative7. En général, leur conscience de la vie se borne à un
présent qui s’efface à mesure qu’il s’écoule. Ils ne pourront alors être
racontés que via un texte proposé par quelqu’un d’autre les ayant approchés
et qui aura bien du mal, lui-même, à pénétrer leur parcours éclaté pour
historiciser leur apparence. Quelques exemples existent de ces récits de
seconde main, de parents, de soignants ou, plus rarement, d’écrivains, par
exemple Philippe Forest8, qui a été invité à mettre des mots là où ils se
dérobent. Quelques personnes sorties de l’autisme sont également
parvenues à biaiser cet angle sans arrière-vue sur leur vie pour entrer, à leur
façon, en récit de leur histoire, mais ils sont peu nombreux. Au-delà de ces
exceptions, l’inceste comme l’autisme constituent les ultimes points
aveugles de la transmission entre générations, l’un pour les écraser, l’autre
pour détourner sur autrui leur mise en histoire. Entre la réception et sa
traduction, une communication ne peut se faire, car interdite ou impossible.
Pour oublier ou l’antimémoire (pas mémorable)
Au Japon, dans le temple dédié aux singes à Nikko, loin au nord de
Tokyo, il y en a un qui se cache la bouche, l’autre les yeux, un troisième les oreilles : ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire. C’est la mémoire qui
est alors perturbée. Pas vu, pas entendu, pas dit. Pas su ? Comme si ne
pas… ? Mais est-ce que cela marche, est-ce que cela efface ? L’impasse
imposée aux remontées sensorielles gêne certes la transmission, mais peut-
elle l’empêcher ?
Les singes nippons à Nikko.
« Que s’est-il passé pour toi et tes proches pendant et juste après la
guerre ? ai-je demandé à une femme âgée, jeune adulte en cette période.
— On n’en parlait pas, on ne savait rien de ce qui se passait, on
attendait le débarquement. C’est tout.
— Et après, en avez-vous parlé ?
— Oh non, après, on voulait oublier, pour reprendre la vie. On avait le
désir de se débarrasser de ces souvenirs… Alors on ne disait rien. Même à
soi. »
Parfois, c’est un ressenti de honte qui occasionne de telles envies. On
occulte la mémoire ; on tâche de l’enfouir au plus profond, de s’accaparer la
tête autrement. « L’oubli a du bon, remarque Michèle Gazier, qui permet de
reconstruire une histoire plus conforme à ses souhaits qu’au réel9. » Un tel
oubli n’en est pourtant pas vraiment un, ou alors seulement à titre provisoire. Qui penserait que la femme, m’ayant fait la réponse rapportée
quelques lignes plus haut, a effacé de son esprit quoi que ce soit de ce
qu’elle a vécu pendant la guerre ? « Oublier », a-t-elle dit, mais n’est-ce pas
plutôt tenter vaillamment de laisser de côté pour ne pas avoir, en
permanence, ce passé redouté en guise de pare-brise ? Il pourra toujours
revenir dans les rétroviseurs, si le regard ne s’est pas entre-temps aveuglé.
Mais l’oubli peut aussi stopper le temps tant la mémoire empêchée est
capable de tourner à l’obsession, en vue frontale, jour après jour. Ainsi cette
femme qui, enceinte encore mineure, s’est vue obligée par ses parents à
abandonner légalement son enfant – pour éviter un scandale dans leur
milieu, le père allant jusqu’à penser que si cela se savait, cela pourrait nuire
à son entreprise ! Ils l’ont donc envoyée « au secret » avant que son état ne
se remarque visuellement et elle n’est revenue qu’après l’accouchement,
seule. Et plate. Elle est restée chez ses parents des années, oubliant de
grandir, de devenir femme, de s’émanciper. Petite fille jour après jour,
comme avant, ne voyant pas les mois, puis les années passer. Jusqu’au
moment où, sans le remarquer, entraînée par un lien d’amitié et en écho au
récit d’une femme sur ses enfantements, elle a dévoilé son propre récit… Le
temps s’est alors pour elle remis en route. Peu après, elle quittait enfin ses
parents et sa petite chambre d’enfant : elle avait plus de cinquante ans…
Une mémoire détournée peut aussi, le cheminement est analogue,
revenir par l’écriture. « Longtemps, j’ai laissé mes souvenirs se rétracter,
j’ai fui ma mémoire encombrée, par panique de ne jamais quitter les
sortilèges de mon origine, reconnaît Alexandre Jardin10. Aujourd’hui, je
reviens vers ces ombres énormes qui, à mesure qu’elles s’éloignent, ne
cessent de grandir sous mon crâne. […] Au milieu du charivari des miens,
j’eus souvent la trouille du lendemain, mais j’appris peu à peu à devenir
écrivain, à disputer au réel le dernier mot. » Chasser, revenir, (se) rappeler
et renvoyer au-dehors par l’écriture : nous reparlerons de ce circuit après en
avoir ci-dessus pointé les limites, circuit que d’aucuns ont expérimenté
comme nécessaire et/ou salvateur. Quoi qu’il en soit, dit ou non, entendu ou
non, vu ou non, retenu ou perdu, ce qui a eu lieu a eu lieu. Personne ne peut
le gommer ou l’empêcher. Ce qui est oblitéré passe quand même, plus ou
moins, mal ou de façon détournée, voire erronée, la barrière du temps et des
générations. Alors certains, pour le recouvrir sans l’affronter, tentent le
détournement de dire ou de mémoire, essayant que ce soient les mots – d’autres mots – qui prennent la place des faits, comme si cela avait le
pouvoir de les transformer en chemins plus fréquentables.
1- Cf. Martine Lani-Bayle, « Cachez donc ces savoirs que je ne saurais voir ! », Chemins de formation au fil du temps…, n° 8, octobre 2005, pages 205 à 210.
2- Martine Lani-Bayle, De femme à femme à travers les générations, L’Harmattan, 1997. Voir aussi plus bas, pages 150-152.
3- Cf. par exemple toute la une du Monde des livres du 21 avril 2006, avec dossier en pages 6 et 7.
4- Cf. Martine Lani-Bayle, Taire et Transmettre. Les histoires de vie au risque de l’impensable, Chronique sociale, 2006.
5- Gila Lustiger, Nous sommes, Stock, 2005, pages 7-8.
6- Anne-Marie Garat, Les Mal-Famées, Acte Sud, 2002, pages 80 et 81.
7- Qui serait logée dans le lobe préfrontal ?
8- Philippe Forest, Près des acacias. L’autisme, une énigme (avec le photographe O. Menanteau), Actes Sud-3 CA, 2002.
9- Michèle Gazier, Mont-Perdu, Seuil, 2005, page 43.
10- Alexandre Jardin, Le Roman des Jardin, Grasset, 2005, pages 28 et 30 (roman qui fit scandale).
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