Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 48 sur 65

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Les Secrets de famille

Comment mettre en œuvre un relais entre générations ?

Chapitre 9

 

Comment mettre en œuvre

 

un relais entre générations ?

 

« La vie, c’est l’esprit et l’esprit ne se laisse enterrer dans

rien. Il aurait fallu pour comprendre la cause de cette

douleur remonter la chaîne des ancêtres sans s’arrêter à

aucun… »

Christian BOBIN.

 

Évoquant le fait de remonter la chaîne générationnelle comme une

pendule que son poids fait avancer, j’ai tenté une autre expérience dans ma

propre lignée, partant d’un objet transmis de femme en femme – et que je

porte en ce moment même à mon doigt. L’idée était de voir si et comment je

pouvais en reconstituer l’histoire, en l’occurrence celle de la branche de

droite de l’arbre généalogique, la seule qui soit génétiquement sûre, sans

soupçons encore de possibles mères porteuses. Avec les photos et les écrits,

les objets sont des traces m par excellence, qui nous parlent et nous

racontent, en dépassant le temps.

 

De mère en fille

 

L’histoire de cet anneau nous fait remonter à la grand-mère de celle

dont il scella l’union en 1841, Marguerite Gabuet, créant ainsi une lignée

directe – de ventre à ventre – entre dix femmes (voir tableau), démarrée au

 

milieu du XVIIIe siècle pour nous mener à l’actuel XXIe. Mais allez

reconstituer, avec juste quelques dates et quelques noms, une filiation qui, sans le savoir, de proche en proche, a fonctionné jusqu’à nous atteindre

aujourd’hui…

 

L’alliance.

 

Pourtant, nous allons pouvoir remonter sans forcer, à partir de cette

alliance, jusqu’au cœur de la royauté de Louis XV, qui régna de 1715 à

1774. Napoléon, né en 1769, fut de quelques années plus jeune que notre

Marguerite, première identifiée de cette lignée.

Celle-ci naquit dans le Nivernais à Clamecy, dans les années 1750.

Presque à la lisière de la Nièvre au nord-est de Nevers, Clamecy, qui

compte aujourd’hui 5 826 habitants, les Clameyçois, est située à quelques

 

kilomètres de Vézelay. Son église date du XIIIe au XVe siècle et c’est là

sans doute que Marguerite épousa Pierre Guitton, « compagnon de rivière »

nous apprennent les archives. Un nom de métier qui ne s’invente pas et qui

fait rêver. Je ne sais combien ils eurent d’enfants, outre Charlotte. Celle-ci

naquit le 11 juin 1775, une belle année tant du point de vue des moissons

que des vendanges, à peine quelques jours après le sacre de Louis XVI à

Reims. Mais que surent-ils de ces grands événements ? Atteignirent-ils

même leur étroit quotidien, tissant la misère aux saisons ? Quoi qu’il en

soit, comment se représenter, à cette époque et en ce lieu, la vie, et sa vie,

celle de Marguerite Gabuet épouse Guitton, compagnon de rivière ? D’elle,

nous ne savons rien d’autre, même pas ses dates de naissance ou de décès,

et ne pouvons, sur de telles bases, qu’imaginer.

 

Allons-y. Nous sommes aux trois quarts du XVIIIe siècle, en plein cœur

de la France, et la Révolution n’est pas encore advenue. L’époux de celle

qui porte un prénom de fleur a un petit métier d’eau. L’humidité doit être sœur de la pauvreté, dans leur quotidien. Sans s’aimer d’amour fou – la

saison n’y est sans doute guère propice, qui ne le met pas en avant des liens

du mariage –, ils s’épaulent, je suppose. Mais Pierre est compagnon d’eau,

non d’elle, et il aime son métier. Marguerite s’accroche, elle tente de ne pas

se laisser entraîner par le courant en se liant à la pierre qui ne bouge que si

on la déplace ou la heurte. Je la vois fraîche d’abord, puis rapidement

ployée, Marguerite, le teint rougi de froidure et de grand air, petite, joyeuse

parfois, sereine souvent, fière à la tâche quand elle n’est pas, en fin de

journée, trop lasse. Sa petite maison au sol battu est l’objet de tous ses soins

pour lutter contre le moisi et l’humidité qui s’insinuent partout et sont,

toujours, prêts à gagner du terrain si elle relâche son attention.

À poursuivre cette aventure de mise en mots de lointains autant

qu’inconnus ancêtres, voilà que je me laisse entraîner dans des quêtes

imprévues et que m’arrive le contraire de ce qui s’était produit avec De

femme à femme à travers les générations1, où, voulant écrire la vie de deux

hommes, j’avais trouvé, finalement, une femme. Cette fois, cherchant une

femme, c’est un homme que je trouve à partir de l’énigme de son métier.

Compagnon de rivière… Je ne croyais pas que cette rapide recherche

pourrait aboutir. C’était un soir, plutôt tard. Avant d’éteindre l’ordinateur,

machinalement, j’ai tapé « compagnon de rivière » sur le clavier. Plus de

soixante mille réponses ont été trouvées en quelques secondes par la

mécanique du grand réseau mondial virtuel. Celle-ci a sélectionné pour ma

quête une douzaine de pages. J’ai parcouru la première, la deuxième, les

plus déterminantes en général. Rien d’approchant, « compagnon » devient

vite « Compagnie » et verse dans le théâtre. Ou, près d’une rivière s’est

glissé, dans une phrase, un compagnon, ce qui manifestement est une

association fréquente, mais rien d’un éventuel métier. Avant d’éteindre,

rapidement découragée, je vois que le programme me suggère d’introduire

des précisions, autour du mot rivière. Je choisis la première, à tout hasard,

« bord de », bord de rivière, avant « rive » que je délaisse. Allez savoir

pourquoi. Je ne sais plus si c’est à la première ou à la deuxième page,

rapidement consultées, que le déclic s’est opéré : j’ai vu apparaître, non

seulement « compagnon de rivière », mais aussi Clamecy, dans une même

phrase ! Sur un clic, tout s’est alors éclairé. Même les lieux me sont

apparus.

Et j’ai découvert que cette appellation était spécifiquement liée à la ville

de Clamecy et sa région : les arbres abattus en amont, le bois était coupé en bûches, empilé, martelé et jeté à l’eau. Ou simplement abandonné en vrac

au courant. Cela pouvait couvrir tout le lit de l’eau, composant de véritables

rivières de bois. Arrivé à Clamecy, le bois était tiré au sec. Puis, on formait

des sortes de radeaux de soixante-quinze mètres sur quatre et demi pour y

poser les bûches. L’ensemble formait un « train » de deux cents stères et il

fallait six personnes pour y parvenir. Quand il y avait cinquante à cent trains

de prêts, un convoyage pour Paris, qu’il fallait approvisionner en bois de

chauffage, se mettait en route : c’est celui qui avait dirigé la construction du

train qui en était le conducteur principal – le « compagnon de rivière »,

celui qui travaille le long des cours d’eau, le haleur, le baliseur, le passeur,

le pêcheur, le toutier (celui qui répare le chenal et les obstacles).

Dans cette tâche, un second l’assistait. Ils pouvaient s’abriter dans une

petite hutte aménagée sur le radeau. À la vitesse quotidienne de vingt

kilomètres, il leur fallait onze jours pour parvenir aux portes de la capitale,

avant de rentrer. L’année 1804 fut une année record, avec 3 535 trains de

bois. Pierre Guitton y a très certainement participé, sans doute alors en fin

de carrière (je n’ai pas non plus sa date de naissance, mais note que cette

année-là, sa fille avait 29 ans). À partir de 1880, les bateaux ont commencé

à remplacer les trains de bois et le flottage s’est arrêté en 1923.

L’époux de Marguerite était donc, derrière ce beau nom de métier,

conducteur de trains de bois2 – expression qui fait tout autant rêver. Je

devine pourtant, derrière cette fonction, qu’elle devait se sentir bien seule,

la plupart du temps. Son mari, flottant sur une mer de bois une partie de

l’année, était souvent absent. Et harassé certainement, quand il rentrait au

moment de la construction des trains. Elle devait être aussi angoissée, car

les accidents devaient être fréquents, et non sans conséquences graves. Mais

Pierre avait un beau métier, qu’il aimait et dont ils étaient fiers. Quand il

descendait la rivière sur ses tas de bois, à la lenteur du flux de l’eau, il

humait l’air frais alentour et il était heureux.

C’est curieux, du côté de mon père, je dispose déjà d’un ancêtre s’étant

employé à chauffer ses concitoyens et que nous avons croisé plus haut en

ces lignes : Charles Lebon3 (1799-1877), qui a consacré la seconde partie de

sa vie professionnelle, après avoir été journaliste militant, à

l’industrialisation et à la diffusion du gaz de chauffage et d’éclairage

(inventé par son homonyme Philippe Lebon). Maintenant, je me découvre

dotée, côté maternel, d’un autre ancêtre, une génération plus tôt, ayant aussi

consacré sa vie professionnelle au chauffage des autres. En les réunissant, voilà qui fait de l’eau dans le gaz assurément – outre une nombreuse et