Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 59 sur 65

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Les Secrets de famille

Une démarche en trois temps, trois générations

éprouvent de la gêne, d’autres sont, à l’inverse, entravés par un surcroît de

succession. Il est difficile, dit-on, d’être « fils de » avant d’être soi-même ou

pour être soi-même, quand le « de… » dont on procède s’est forgé une

identité trop publique ou trop forte. On reste alors dans la confusion,

comme si descendre de… voulait toujours dire être assigné à ressembler à…

Mais si l’on provoquait un retournement de situation ? « Les morts

dépendent entièrement de notre fidélité », observe Vladimir Jankélévitch.

Ils ne vivent plus qu’à travers nous, alors que c’est nous qui nous imaginons

dépendre d’eux, par voie linéaire (la « lignée »). C’est donc nous qui les

produisons, nos antécédents, oui. Et on constate, à ce sujet, qu’il y a deux

sortes de descendants : ceux qui s’accrochent aux branches et ceux qui

disent qu’ils s’en moquent et s’en passent, qu’ils n’ont pas besoin du

moindre savoir à ce sujet. C’est ainsi que certains restent des apatrides, par

choix ou, plus souvent, par non-choix et souffrance, que d’autres se voient

assignés à résidence dans une zone ne leur convenant pas toujours dont ils

n’osent ou ne peuvent s’échapper, que d’autres encore déménagent ou sont

déménagés, changés de secteur génétique, par adoption. N’est-ce pas ce

dernier modèle qu’il conviendrait d’adopter, car le plus conforme à la

plasticité de la vie ? « Les êtres vivants sélectionnent leurs informations

pour composer à partir du réel une mémoire chimérique, en ce sens que tous

les éléments y sont vrais, alors que l’animal chimérique est inventé »,

remarque Boris Cyrulnik5. Cette vision que nous nous faisons du monde et

de nous-mêmes à partir de ce qui nous en arrive, peut, comme toute

chimère, changer dans le temps pour une même personne, en lien avec les

étapes de son développement et les événements traversés.

 

Une démarche en trois temps, trois générations

 

L’ontogenèse refait la phylogenèse, disent les spécialistes : l’histoire de

chaque individu repasse par les principales étapes de celle de l’espèce.

C’est peut-être ce qui fait que l’on a tendance à se prendre les pieds dans les

mêmes obstacles que nos prédécesseurs, inlassablement. Comment donc

savoir ce qui s’est passé avant, ce que les précédents ont fait ? Reprenons le

tableau de la délégation de savoirs entre générations dressé dans le chapitre

précédent (cf. page 200).

— Il y a ceux, la première génération, acteurs ou témoins passifs de ce

qui s’est produit, plus ou moins avertis, plus ou moins aveugles à leur

propre présent.

— Il y a ceux qui viennent après et apprennent ce qui a eu lieu, de

seconde main mais en direct, à travers le récit des proches, parents ou

grands-parents, du moins s’ils parlent. Cette deuxième génération est

souvent « invisible » ou intermédiaire ; si elle a ressenti, comme un appel,

qu’il s’est passé quelque chose, les mots restent manquants en cas de

silence ou rétention (secret) des acteurs.

— Les suivants, à partir de la troisième génération, plus éloignés, n’ont

souvent plus de témoins directs à interroger, ils ne peuvent apprendre qu’à

l’école ou dans les livres une version officielle et distanciée de ce qui a eu

lieu avant. Pour eux, il n’y a plus de savoir proche accessible, mais plus

rien, non plus, à venger à titre personnel.

De façon accélérée au sein d’une même personne, le processus du

passage du vécu au savoir sur le vécu passe par des étapes analogues :

1. C’est d’abord le corps qui est atteint et qui « imprime »

instantanément la trace de ce qui le frappe, comme la pellicule sensible

d’une photographie.

2. C’est ensuite le cœur qui réagit, qui « impressionne » : la trace se

personnalise et le temps commence à faire son œuvre, ce n’est plus le

photographe qui entre en action, mais le peintre.

3. Après quoi, le thème atteint la tête qui « exprime » son point de vue

sur ce qui s’est produit et compose un récit, l’interprétant à sa façon. C’est

l’auteur qui parle.

4. Une ultime étape correspondrait à ce qui Freud nomme la

sublimation, c’est-à-dire ce qui s’échappe de l’ensemble du processus en

l’intégrant dans une histoire par là transformée : l’œuvre. S’agissant de la

transmission de génération en génération, cette dernière phase, quand elle

est activée, est la marque du transgénérationnel qui parfois vient

transcender la communication entre personnes de temporalités différentes.

Suivant cette succession, le récit générationnel, qui porte trace de ces

passages, peut partir, comme les exemples relatés ici, du premier niveau,

celui des faits et, donc, des traces qui en restent (images, objets, textes

d’époque…) pour, ensuite, les enrober dans un ressenti à reconstituer à

partir des associations et des échos éveillés par ces traces, afin d’en

réfléchir l’ensemble et de bâtir, peu à peu, toute une histoire. Les savoirs que nous construisons sont différents selon le temps qui nous sépare d’eux