Les Secrets de famille
Une démarche en trois temps, trois générations
éprouvent de la gêne, d’autres sont, à l’inverse, entravés par un surcroît de
succession. Il est difficile, dit-on, d’être « fils de » avant d’être soi-même ou
pour être soi-même, quand le « de… » dont on procède s’est forgé une
identité trop publique ou trop forte. On reste alors dans la confusion,
comme si descendre de… voulait toujours dire être assigné à ressembler à…
Mais si l’on provoquait un retournement de situation ? « Les morts
dépendent entièrement de notre fidélité », observe Vladimir Jankélévitch.
Ils ne vivent plus qu’à travers nous, alors que c’est nous qui nous imaginons
dépendre d’eux, par voie linéaire (la « lignée »). C’est donc nous qui les
produisons, nos antécédents, oui. Et on constate, à ce sujet, qu’il y a deux
sortes de descendants : ceux qui s’accrochent aux branches et ceux qui
disent qu’ils s’en moquent et s’en passent, qu’ils n’ont pas besoin du
moindre savoir à ce sujet. C’est ainsi que certains restent des apatrides, par
choix ou, plus souvent, par non-choix et souffrance, que d’autres se voient
assignés à résidence dans une zone ne leur convenant pas toujours dont ils
n’osent ou ne peuvent s’échapper, que d’autres encore déménagent ou sont
déménagés, changés de secteur génétique, par adoption. N’est-ce pas ce
dernier modèle qu’il conviendrait d’adopter, car le plus conforme à la
plasticité de la vie ? « Les êtres vivants sélectionnent leurs informations
pour composer à partir du réel une mémoire chimérique, en ce sens que tous
les éléments y sont vrais, alors que l’animal chimérique est inventé »,
remarque Boris Cyrulnik5. Cette vision que nous nous faisons du monde et
de nous-mêmes à partir de ce qui nous en arrive, peut, comme toute
chimère, changer dans le temps pour une même personne, en lien avec les
étapes de son développement et les événements traversés.
Une démarche en trois temps, trois générations
L’ontogenèse refait la phylogenèse, disent les spécialistes : l’histoire de
chaque individu repasse par les principales étapes de celle de l’espèce.
C’est peut-être ce qui fait que l’on a tendance à se prendre les pieds dans les
mêmes obstacles que nos prédécesseurs, inlassablement. Comment donc
savoir ce qui s’est passé avant, ce que les précédents ont fait ? Reprenons le
tableau de la délégation de savoirs entre générations dressé dans le chapitre
précédent (cf. page 200).
— Il y a ceux, la première génération, acteurs ou témoins passifs de ce
qui s’est produit, plus ou moins avertis, plus ou moins aveugles à leur
propre présent.
— Il y a ceux qui viennent après et apprennent ce qui a eu lieu, de
seconde main mais en direct, à travers le récit des proches, parents ou
grands-parents, du moins s’ils parlent. Cette deuxième génération est
souvent « invisible » ou intermédiaire ; si elle a ressenti, comme un appel,
qu’il s’est passé quelque chose, les mots restent manquants en cas de
silence ou rétention (secret) des acteurs.
— Les suivants, à partir de la troisième génération, plus éloignés, n’ont
souvent plus de témoins directs à interroger, ils ne peuvent apprendre qu’à
l’école ou dans les livres une version officielle et distanciée de ce qui a eu
lieu avant. Pour eux, il n’y a plus de savoir proche accessible, mais plus
rien, non plus, à venger à titre personnel.
De façon accélérée au sein d’une même personne, le processus du
passage du vécu au savoir sur le vécu passe par des étapes analogues :
1. C’est d’abord le corps qui est atteint et qui « imprime »
instantanément la trace de ce qui le frappe, comme la pellicule sensible
d’une photographie.
2. C’est ensuite le cœur qui réagit, qui « impressionne » : la trace se
personnalise et le temps commence à faire son œuvre, ce n’est plus le
photographe qui entre en action, mais le peintre.
3. Après quoi, le thème atteint la tête qui « exprime » son point de vue
sur ce qui s’est produit et compose un récit, l’interprétant à sa façon. C’est
l’auteur qui parle.
4. Une ultime étape correspondrait à ce qui Freud nomme la
sublimation, c’est-à-dire ce qui s’échappe de l’ensemble du processus en
l’intégrant dans une histoire par là transformée : l’œuvre. S’agissant de la
transmission de génération en génération, cette dernière phase, quand elle
est activée, est la marque du transgénérationnel qui parfois vient
transcender la communication entre personnes de temporalités différentes.
Suivant cette succession, le récit générationnel, qui porte trace de ces
passages, peut partir, comme les exemples relatés ici, du premier niveau,
celui des faits et, donc, des traces qui en restent (images, objets, textes
d’époque…) pour, ensuite, les enrober dans un ressenti à reconstituer à
partir des associations et des échos éveillés par ces traces, afin d’en
réfléchir l’ensemble et de bâtir, peu à peu, toute une histoire. Les savoirs que nous construisons sont différents selon le temps qui nous sépare d’eux