Les Secrets de famille
Quand le dire est proscrit
Mais il peut y avoir aussi décalage sans discordance. Dans le cadre
d’une adoption, une mère m’a fait part de sa perplexité à ne pouvoir
raconter à son fils ses premiers moments de vie, avant son arrivée chez elle.
À l’époque, les services de placement étaient moins attentifs qu’aujourd’hui
à permettre que l’enfant et ses parents adoptifs aient des éléments pour
reconstruire l’histoire depuis la naissance, afin de ne pas simplement la
commencer avec l’adoption. Mais, là, cette femme ne savait rien. Et elle n’a
pas voulu laisser ce rien en l’état. Alors elle a créé, pour son enfant, une
légende avec ses propres mots et son imaginaire : « Tu sais, un matin en
descendant, j’ai entendu pleurer dans une poubelle5. J’ai soulevé le
couvercle et je t’ai trouvé ! Tu étais beau, tu m’as souri, je t’ai pris dans les
bras et depuis, tu es mon fils. » Si l’histoire est fausse assurément, elle n’est
pas un vrai mensonge. L’enfant sait que ce n’est pas la vérité : son
invraisemblance – via la métaphore utilisée – en trahit la construction. Ne
pouvant en être dupe, il a néanmoins pris les mots offerts comme un cadeau
d’origine : « Depuis, j’aime les poubelles, chaque fois que j’en vois une,
j’ai envie de pleurer et d’embrasser ma mère », dit-il, reconnaissant. Ce fils
a donc choisi d’accepter cette version qui ne le laisse pas avec une béance
et lui donne l’origine extérieure qu’il a : pas de mensonge derrière, il l’a
bien senti. Si, par contre, cette même maman avait su d’où venait cet enfant
et lui avait bâti la même histoire, ou raconté une autre scène, même
plausible, nul doute qu’elle n’ait été, violemment ou insidieusement,
rejetée.
Quand le dire est proscrit
Si c’est le silence qui est reçu en héritage, comme nous l’avons vu au
chapitre précédent, la situation se complique encore quand il se double
d’une interdiction de dire. Laquelle se transmet de génération en génération,
les descendants n’osant pas franchir l’interdit posé avant eux. Et ils passent
cette indépassable butée.
Cet interdit de dire peut être posé sciemment devant la personne
concernée. Un jour, en visite dans une famille d’accueil, à peine sur le seuil,
l’assistante maternelle face à l’enfant me met en garde : « Elle ne veut
surtout pas entendre parler de sa mère ! » Je capte fugacement autre chose
dans le regard de la fillette, comme un appel. Alors je choisis, tel un pari, le
parti de l’enfant : « Tu veux que je te parle de ta mère ? — Oh oui ! », laissa-t-elle échapper avec un profond soulagement… Et sans attendre, elle