Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 6 sur 65

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Les Secrets de famille

Les dires du passé

connotés « danger » ? Mais où donc résident les dangers ? Dans la vie, ou

dans les mots pour la dire ? Dans les événements ou dans les savoirs ? Et

qu’est-ce qui gêne, qu’est-ce qui dérange, dans le fait de dire ce qui a été et

n’est plus1 ? Pourquoi tant de réserves ? Nous aborderons ces questions dans

un ordre nécessairement enchevêtré, comme la vie.

 

Les dires du passé

 

Apprivoiser le passé à partir du connaissable autour de soi est un

véritable travail de Poucet qui, lorsqu’il est possible, s’effectue plus ou

moins naturellement ou volontairement. À cet effet, il est nécessaire que

chacun ait, dans son entourage, des indices à disposition, des paroles

accessibles sur son « avant » qui fonctionneront au moment où elles auront

besoin d’arriver et de prendre sens, s’il n’y a pas barrage, si personne n’est

trop dérangé par cette situation. Pour suivre cette démarche sans se perdre,

tout le monde a besoin d’avoir flottants dans son contexte, c’est-à-dire

disponibles, les éléments de vie – commençant avant lui – qui font sa vie,

afin de se construire non seulement en chair, mais en mots, de s’initier à la

conquête du monde plus lointain.

Ces premières prises de connaissances nécessaires de l’environnement

familier sont parfois perturbées parce que ces savoirs potentiels peuvent

être barrés. Dans le langage courant, cela s’appelle « cacher », « tenir

secret ». Or, je l’ai dit, c’est souvent par cette oblitération correspondant à

une prise de pouvoir sur ceux qui viennent après, que la fonction de

l’intergénérationnel apparaît le plus clairement – c’est-à-dire par sa face

sombre.

 

Je pose x et je retiens y…

 

Le mot secret a été tardif dans notre culture : il n’est apparu qu’au cours

 

du XVIe siècle, mais il a d’abord désigné, et jusqu’au milieu du siècle

suivant, les « lieux d’aisance ». Curieuse appellation. Puis il signifia, faisant

suite à cette origine anale, un savoir refusé, que l’on entendait garder,

« retenir ». Le mécanisme qui fait le secret est complexe autant que

paradoxal. Il a à voir avec l’hermétique, il évoque une clôture impénétrable, inviolable, mais aussi, au-delà de cette fonction d’occultation, il interpelle

en écho celle de la révélation, de l’initiation – donc une ouverture possible.

Si les avis des humanistes et spécialistes divergent sur ses fonctions,

c’est que le monde apparemment fermé du secret est pluriel et

contradictoire. Il est en effet des secrets utiles, signes d’une évolution dans

le développement, par exemple quand un enfant devient capable

volontairement de cacher quelque chose à autrui : il teste ainsi les frontières

qu’il élabore entre soi et l’autre ; sa personnalité se construit avec un espace

opaque possible, puisqu’il décide de ce qu’il veut faire passer, ou retenir en

son intimité. Cette délimitation, qui permet la mise en place de

l’intersubjectivité, constitue une condition pour pouvoir penser par soi-

même. La fonction positive du secret revient ensuite en force à

l’adolescence où elle est souvent mal supportée par les adultes tutélaires.

Un signe linguistique en est le « j’te dis pas… », dont les adolescents

inaugurent fréquemment leurs propos – c’est-à-dire en disant précisément

ce qu’ils ne disent pas.

A contrario, s’opposant à cet aspect constitutif du développement, il est

des secrets pervers dans leur objectif et leur usage où, de la sorte, quelqu’un

s’assure (plus ou moins volontairement ou inconsciemment) d’un

« pouvoir » sur un autre, à qui il masque, ou fait semblant de masquer,

quelque chose censé être important ou fondamental le concernant. On voit

bien la différence entre les aspects volontaires et les aspects non conscients

de la transmission, quand certaines personnes s’emportent de découvrir que

les autres ont reçu ce qu’elles ne pensaient pas, elles, avoir transmis. Alors

qu’elles se sentaient toutes-puissantes, les voilà contraintes de constater que

la transmission se conquiert au niveau de la réception – du côté de l’autre –

et qu’elles ne la contrôlent pas comme elles le croyaient ou le voulaient.

Mais c’est un fait, se transmet aussi ce qu’on ne transmet pas sciemment,

voire qu’on refuse de transmettre. Qu’on l’admette ou pas, la transmission

est toujours du côté de la réception, pas de l’émission : ce point est

essentiel, et nous y reviendrons abondamment dans tout l’ouvrage.

De ces « retenues » volontaires à l’encontre des suivants, on peut

inférer les effets décrits comme potentiellement pathogènes des secrets et

non-dits à propos par exemple de la filiation, alimentés par des vécus

ressentis comme des « fautes » dans les modes de procréation. Rien de tel

pour donner une irrépressible autant qu’obsessionnelle envie de savoir qui

souvent, est alors vécue comme un besoin.