Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 23 sur 65

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Les Secrets de famille

Le chemin des restes

leurs représentations temporelles paraissent avant tout proximales et leurs

voies et modalités de transmission paraissent dès lors limitées. Quand ils

s’éteignent comme individus, leurs apprentissages propres s’éteignent avec

eux, s’ils n’en ont transmis par imitation des bribes de leur vivant7.

Regroupés sous le vocable d’humains, nous sommes des êtres

chronologiques et anticipés qui ont besoin de nous rattacher à un « avant

nous » pour rentrer dans un flux historique – ce qui est à rapprocher de

l’identité narrative décrite par Paul Ricœur8, car c’est via le récit que la

temporalité apparaît et se conquiert. C’est cela qui nous permet de nous

appuyer sur les restes émergeant des acquis précédents cumulés depuis la

nuit des temps.

 

Le chemin des restes

 

Mais que savons-nous de ces antécédences ? Qu’en avons-nous appris

et reconstruit et à partir de quel âge ce questionnement, et la forme de

savoir induite, apparaissent-ils en nous, si des circonstances particulières

n’en déclenchent la nécessité ? Une recherche effectuée voilà quelques

années auprès d’une population tout-venant, et non intéressée a priori par la

généalogie9, a permis de dresser du tableau ancestral connu la configuration

générale suivante, au regard de ce que chacun avait pu spontanément en

dire.

On le voit, il n’y a guère de différence entre la population d’adultes

(chiffres du haut) et la population d’enfants (chiffres en dessous) concernant

la connaissance de l’ascendance, sauf pour les chiffres les plus à droite,

ceux des grands-mères et arrière-grands-mères maternelles, mieux connues

par les plus jeunes que par les adultes. La matrilinéarité irait-elle donc

grandissant ? En tout cas, de tels résultats montrent que les connaissances

des liens de parenté semblent affirmées dès l’enfance et qu’ensuite, elles

restent relativement stables comme si, une fois établies, elles ne bougeaient

plus et que la curiosité s’estompait, ou se déplaçait ailleurs, dans des zones

plus distanciées. Ce tableau montre aussi que les souvenirs dans le temps

s’effacent vite pour tous, ne remontant guère au-dessus des grands-parents –

en tout cas, peu avant ceux que l’on a pu connaître de son vivant. Ainsi la

quatrième génération, celle des arrière-arrière, n’est citée qu’à hauteur de

1 % de son effectif par les adultes et de 0,3 % par des enfants. Les anciens morts ne parlent plus guère, même à leurs descendants directs. Et pourtant

on s’y accroche… À ce niveau, on peut remarquer une différence entre les

jeunes et leurs aînés : la moitié des adultes s’arrête à la génération des

grands-parents dans leur remontée, contre un tiers seulement des enfants,

qui vont plus haut. Cela s’éclaire sans doute par l’allongement de la

longévité qui fait que les ancêtres sont maintenant plus nombreux et

proches, autant que par leur réhabilitation culturelle en tant que personnes

importantes, après une période de désaveu pré-soixante-huitarde.

Enfin, les aïeules restent mieux connues que leurs conjoints, souvent

plus fuyants ou absents et ce, quelle que soit la génération de référence.

Elles ne sont pas seulement plus présentes par leur longévité effective ; elles

le sont aussi dans les souvenirs, alors que, paradoxalement, elles laissent moins de traces concrètes que leurs congénères masculins (en tout cas en

termes d’écritures non intimes, à savoir non perdues). À ce propos,

signalons une différence entre milieux sociaux, ou plutôt géographiques :

on peut distinguer les transmissions de terre, chez ceux qui vivent de la

culture d’un terroir, dont les traces ancestrales sont surtout faites de

souvenirs transitant par les récits oraux et qui bénéficient d’une relative

stabilité et immuabilité, et, d’autre part, les transmissions de papier qui sont

celles des villes, plus fluctuantes et mouvantes dans leur vécu et qui

s’inscrivent et se fixent plutôt, leurs habitants déménageant souvent, sur des

supports écrits ou photographiques, aisément transportables. Racines pour

les uns, qui entravent la marche et sédentarisent, mais rassurent. Balises

pour les autres, qui clignotent à l’approche de chaque port et permettent

d’oser le déplacement sans trop de crainte de se perdre…

Il serait intéressant de voir si ces tendances se confirment ou se

généralisent actuellement. Pour cela, nous ferons, plus loin, une petite

 

incursion dans le monde des connaissances des enfants du XXIe siècle à

propos des représentations qu’ils ont de leurs ancêtres. Ces tendances ainsi

esquissées montrent en tout cas que le regard du connu (ou qui peut l’être)

s’estompe vite, quand rien n’est fait particulièrement pour le retenir. Le

passé des familiers existe bien dans la tête des contemporains, mais de

façon mesurée, si rien ne vient alerter à son sujet, soit comme manque

« remarquable », soit comme poids entravant – que la teneur en soit connue

ou simplement suspectée ou imaginée. Et c’est peut-être suffisant pour

rassurer et ouvrir au monde en se projetant de l’avant. Au-delà de cette

configuration standard abrasant les différences et les irrégularités, il est

intéressant de relever aussi, au cas par cas, la distribution des

connaissances, entre côté paternel et maternel, masculin et féminin : aucun

arbre n’est vraiment équilibré, la plupart sont dissymétriques. Nos

connaissances sont ainsi mal réparties et suivent le chemin de quelques

inclinations tendancieuses, mais auxquelles nous attribuons, toujours, un

caractère de généralité. Les mémoires ainsi sont sélectives, qui produisent

des irrégularités dans nos connaissances, en ne penchant que d’un côté

(configuration matrimoniale plus fréquente), en répartissant les

méconnaissances et les oublis de façon aléatoire ou encore en privilégiant

un côté ou un sexe plus que l’autre. Des déplacements géographiques ou

migratoires peuvent influer sur ces ignorances, tout comme des événements traumatiques. De telles représentations permettent de les révéler et d’en