Les Secrets de famille
La photo et la vie : une tradition séculaire pour un art jeune
traces issues du mouvement même de la vie, l’histoire a changé.
La photo et la vie : une tradition séculaire pour un
art jeune
En japonais, photographie se dit sashin, et le kanji correspondant – il
fallut bien inventer, dans cette langue visuelle, le mot et sa version
graphique, se compose de deux pictogrammes signifiant à peu près « vérité
fixée ». C’est le seul « objectif » dont je traiterai ici, même si on sait que la
photographie n’est plus cela, une vérité attestant de ce qu’elle expose. Quoi
qu’il en soit, il fallut attendre le début du XIXe siècle, aux alentours de
1826, pour que Nicéphore Niepce, après des années de tentatives, parvienne
à fixer les émanations d’ondes lumineuses sur une feuille « sensible ».
Il fallut attendre des années encore pour que le procédé photographique
suive son développement et parvienne tant à la connaissance qu’à l’usage
du monde. Parfois, le sort s’est chargé de faire disparaître ces premières
tentatives. Comme le rapporte Philippe Forest3, le plus ancien cliché d’un
Japonais fait par un Japonais remonte à 1857 ; en revanche, les premières
photographies du pays, réalisées par Brown, un daguerréotypiste venu avec
la première mission de l’amiral Perry, ont été détruites par un incendie.
Une fois ouvert, le marché s’est rapidement répandu à travers le monde
et des capteurs-vendeurs, voire des voleurs d’images, se sont installés un
peu partout. Avec, au début, quelques étonnantes opportunités : malgré tout
l’appareillage qu’il fallait déployer, et le temps nécessaire pour arrêter le
temps, les populations visées ont parfois été longues à saisir ce qui se faisait
quand un photographe les visait, ou sont restées incrédules, le résultat
n’étant pas immédiat ni toujours remis aux personnes photographiées pour
qui une telle possibilité restait inimaginable. C’est ainsi que dans les pays
du Maghreb par exemple, où toute représentation humaine était interdite ou
crainte, il y a eu quelques audacieux à « profiter » de cette ignorance pour
réaliser des portraits in vivo.
La famille Ottenheim, daguerréotype de 1857.
Sur les genoux de sa mère Clara qui, en 1870, fut brûlée vive lors d’un bal, Léon Ottenheim, futur photographe, est déjà pris au piège de son invention ultérieure.
Comme pour l’informatique inventée à des fins de guerre, on notera que
les gouvernements et les armées comprirent vite le parti qu’ils pouvaient
tirer de cette nouvelle possibilité, instituant des « photographes officiels »
très respectueux des consignes sur les « bonnes images » qu’il convenait de
faire, rapporter et diffuser, afin de détourner sur elles une représentation
choisie des faits de guerre. La censure fut en ce domaine plus drastique
qu’ailleurs. Elle fut longtemps totale, par exemple, pour toutes les images
des bombardements nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki où elle dura
officiellement jusqu’en 1952 – mais elle reste toujours plus ou moins
vivace4. On sait ce qu’il en est, encore maintenant, des différents usages des
images prises en direct sur les lieux de guerre.
Mais qu’est-ce qu’un témoin ? questionne à plusieurs reprises Philippe
Forest. Surtout quand il est doté, en plus d’une conscience et d’une
mémoire, d’un appareil photo ? Imaginons Yosuke Yamahata devant le
désastre de Nagasaki, à l’aube du 10 août 1945. Un témoin, remarque Forest, c’est « quelqu’un qui a vu et qui a vu deux fois, qui a éprouvé la
nécessité de redoubler son regard, de laisser se répéter sa vision et qui,
révisant le monde, se rend enfin à sa seule et souveraine vérité5. »
Concernant Yosuke Yamahata, il ajoute : « Qu’il pleure n’est pas
nécessaire. Il sent juste souffler autour de lui le grand vent calme de la
vérité, celui qui, à un moment ou à un autre de chaque vie, finit toujours par
se lever, laissant chacun seul dans le vide6. » La photographie nous force à
regarder une seconde fois la réalité, elle nous la rend : l’objectif de
l’appareil sait fixer ce que n’a pas su voir l’œil vivant.
Alors la photographie est terrible qui, sans émotion, garde et transmet
ce que l’on ne saurait voir car cela transperce le regard. La photographie est
terrible, quand elle pointe et dénonce. Mais elle peut être salutaire, aussi. Le
« scandale de Mettray », par exemple, a mis au jour les mauvais traitements
dans les bagnes pour enfants : ceux-ci ont été fermés grâce à l’initiative de
journalistes-reporters qui pouvaient attester de leurs propos dénonciateurs
par des clichés photographiques. Ainsi, Mettray, à proximité de Tours,
« colonie » agricole et pénitentiaire qui a fonctionné de 1840 à 1937, a reçu
entre ces dates environ dix mille enfants, jusqu’à six cents à la fois. Le
« scandale » a éclaté en 1909 à la suite du suicide d’un « pénitent », qui a
déclenché les reportages ayant entraîné ces dénonciations salvatrices7.
Ainsi la photographie peut dénoncer, sans autre forme de discours. Par
exemple quand, dans les années 1980, travaillant comme psychologue dans
un service hospitalier de pédopsychiatrie dont la vétusté n’était guère prise
en compte, je me suis ostensiblement promenée dans les couloirs toute une
journée avec un appareil photo, sans rien dire. Dès le lendemain, le service
technique venait faire une inspection et dans les semaines qui ont suivi, les
locaux furent remis à neuf…
Au début, la photo est restée réservée à un petit cercle de professionnels
– souvent artistes aussi – et de commerçants, ainsi qu’à quelques passionnés
amateurs qu’une technique difficile ne rebutait pas. Elle a permis à la
peinture de s’affranchir de sa mission de figuration. Maintenant qu’elle est à
la portée de la plupart des mains et fait fi des maladresses ou des incultures
techniques, elle reste ambivalente et, malgré son incontournable objectif,
chargée de toutes les projections. Le temps des censures et des scandales
n’est pas révolu, au contraire ; les manipulations rendues faciles et
insoupçonnables n’ont fait qu’accentuer ce qui devient une qualité première : sciemment ou non, la photographie, sous une apparence de