Les Secrets de famille
Une forme de délégation des savoirs entre générations
l’apprendre, pour développer un savoir à ce propos.
Une forme de délégation des savoirs entre
générations
Le tableau précédent est à lire par colonnes. Partons d’un événement
qui s’est passé « dans le temps » et a touché directement la génération des
ancêtres, colonne de gauche. Ceux-ci pourront l’avoir vécu et ressenti
fortement, mais ne disposeront pas nécessairement des mots pour le dire et
le transmettre, car ceux-ci sont interdits ou refusés (par eux comme par
l’environnement). Ils passeront alors malgré eux un problème, une zone
ressentie comme telle par la génération suivante qui, à leur contact,
comprendra qu’il s’est passé quelque chose sans pouvoir mettre, seuls, des
mots dessus. Elle saura, mais intuitivement, sans prise de conscience
possible. Les suivants, la troisième génération, ne disposeront ni du vécu
direct ni du ressenti. Ils auront donc besoin d’apprendre ce que les autres savent : inscrit dans leur corps mais sans le savoir pour les premiers, la
génération des ancêtres ; avec leur flair pour les seconds10 ; avec leur tête
pour les troisièmes.
Voilà un exemple de ce que permet la saisie générationnelle par relais et
de façon différenciée au sein d’une lignée, par rapport à ce que l’on ne peut
plus attraper, pour qui est éloigné tant dans l’espace que dans le temps. Et
un exemple que l’on se doit, en tant que citoyen du monde, de restituer aux
autres si l’on en détient, attrapées par proximité au début, puis conquises,
des parcelles mémorables, comme des objets qui sont déposés dans un
musée, consultables par tous, par opposition à ceux que l’on perd, car restés
dans des salons ou collections privées. Ce que chacun fait à titre personnel,
pour sa propre construction identitaire, de la contiguïté lignagère qu’il a à
disposition, est une autre histoire qui, à tous, nous échappe.
Ah, j’allais oublier : pour ceux qui croient aux « répétitions » familiales
entre générations, j’en ai repéré une, à l’identique, à effectuer ce voyage en
accéléré de femme en femme – et plus précisément de ventre à ventre – sur
plus de deux siècles – et dix générations : issues du fond des temps nous
avons toutes eu, au moins, une fille. Voilà pour ce qui sans conteste nous
rapproche. Pour le reste, toutes les femmes de ma lignée font partie de notre
patrimoine commun, même si elles me sont simplement plus familières. En
l’occurrence, cette familiarité n’est vite, quand on remonte, qu’une
impression, à peine plus justifiable pour celles que j’ai connues que pour
leurs aînées, plus lointaines et insaisissables. J’ai juste l’opportunité de
pouvoir recréer cette série, et elle me parle, il est vrai, par une sorte
d’empathie générationnelle : alors il m’est possible – et il m’intéresse – de
lui redonner vie dans sa succession pour un temps, celui de l’écriture. Les
imaginer dans cette suite est une aventure rare autant que touchante,
presque. Au-delà, ces femmes ne me sont pas plus proches qu’elles ne le
sont de vous, en tout cas dès que la remontée dépasse ce qui d’elles m’est
parvenu directement, sans quête particulière, sans avoir eu besoin de le
rechercher volontairement.