Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 52 sur 65

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Les Secrets de famille

Une forme de délégation des savoirs entre générations

l’apprendre, pour développer un savoir à ce propos.

 

Une forme de délégation des savoirs entre

 

générations

 

Le tableau précédent est à lire par colonnes. Partons d’un événement

qui s’est passé « dans le temps » et a touché directement la génération des

ancêtres, colonne de gauche. Ceux-ci pourront l’avoir vécu et ressenti

fortement, mais ne disposeront pas nécessairement des mots pour le dire et

le transmettre, car ceux-ci sont interdits ou refusés (par eux comme par

l’environnement). Ils passeront alors malgré eux un problème, une zone

ressentie comme telle par la génération suivante qui, à leur contact,

comprendra qu’il s’est passé quelque chose sans pouvoir mettre, seuls, des

mots dessus. Elle saura, mais intuitivement, sans prise de conscience

possible. Les suivants, la troisième génération, ne disposeront ni du vécu

direct ni du ressenti. Ils auront donc besoin d’apprendre ce que les autres savent : inscrit dans leur corps mais sans le savoir pour les premiers, la

génération des ancêtres ; avec leur flair pour les seconds10 ; avec leur tête

pour les troisièmes.

Voilà un exemple de ce que permet la saisie générationnelle par relais et

de façon différenciée au sein d’une lignée, par rapport à ce que l’on ne peut

plus attraper, pour qui est éloigné tant dans l’espace que dans le temps. Et

un exemple que l’on se doit, en tant que citoyen du monde, de restituer aux

autres si l’on en détient, attrapées par proximité au début, puis conquises,

des parcelles mémorables, comme des objets qui sont déposés dans un

musée, consultables par tous, par opposition à ceux que l’on perd, car restés

dans des salons ou collections privées. Ce que chacun fait à titre personnel,

pour sa propre construction identitaire, de la contiguïté lignagère qu’il a à

disposition, est une autre histoire qui, à tous, nous échappe.

Ah, j’allais oublier : pour ceux qui croient aux « répétitions » familiales

entre générations, j’en ai repéré une, à l’identique, à effectuer ce voyage en

accéléré de femme en femme – et plus précisément de ventre à ventre – sur

plus de deux siècles – et dix générations : issues du fond des temps nous

avons toutes eu, au moins, une fille. Voilà pour ce qui sans conteste nous

rapproche. Pour le reste, toutes les femmes de ma lignée font partie de notre

patrimoine commun, même si elles me sont simplement plus familières. En

l’occurrence, cette familiarité n’est vite, quand on remonte, qu’une

impression, à peine plus justifiable pour celles que j’ai connues que pour

leurs aînées, plus lointaines et insaisissables. J’ai juste l’opportunité de

pouvoir recréer cette série, et elle me parle, il est vrai, par une sorte

d’empathie générationnelle : alors il m’est possible – et il m’intéresse – de

lui redonner vie dans sa succession pour un temps, celui de l’écriture. Les

imaginer dans cette suite est une aventure rare autant que touchante,

presque. Au-delà, ces femmes ne me sont pas plus proches qu’elles ne le

sont de vous, en tout cas dès que la remontée dépasse ce qui d’elles m’est

parvenu directement, sans quête particulière, sans avoir eu besoin de le

rechercher volontairement.