Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 28 sur 65

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Les Secrets de famille

Vers l’aval : une descente déjà amorcée

quand ils les questionnent, leur disent des choses qui n’entrent pas en phase

avec leur vécu, ils perçoivent le décalage entre ce qu’on leur dit et ce qu’ils

ont ressenti. Cela perturbe ensuite, parfois gravement ou jusqu’à

l’obsession, leur rapport au savoir, en créant ce désaccord, cette

discordance, que nous avons appelée scordatura. C’est quand il y a un

décalage entre le ressenti et les mots disponibles ou imposés que

surviennent des problèmes. Il y a alors besoin de restaurer un lien, de

l’authenticité, un accord entre les mots et la vie qu’ils expriment, afin de

retrouver la voie d’une possible prise de conscience et d’une connaissance

du monde qui lui corresponde. Sinon, c’est le choc, un choc qui interviendra

quand les représentations seront mises à mal par une découverte qui les

contredira et qu’elles ne correspondront plus, en tant que telles, avec ce

nouveau savoir, pressenti et agi dans une quête sans nom. Mais qu’est-ce

qui gêne donc dans ces découvertes, qui ne mettent pas à mal notre vie,

seulement l’image que l’on s’en est faite ?

On saisit à quel point ce qui se transmet, c’est aussi, sinon avant tout, ce

que l’entourage ne transmet pas, en tout cas à titre « volontaire » (cette

expression pointant l’ambiguïté du terme selon que l’on se réfère aux traces

m ou i, aux transmissions volontaires renvoyant aux héritages ou aux

transmissions involontaires que l’on peut associer métaphoriquement à

l’hérédité) mais qui, d’une façon ou d’une autre, passe, sans que l’on puisse

le dire. En tout état de cause, ce que chacun pense transmettre est une

chose ; ce que les autres imaginent recevoir, une autre. Le décalage, s’il

n’est pas prévisible et toujours surprenant, est souvent conséquent et prend

parfois (je n’ose dire toujours) la forme de malentendus.

 

Vers l’aval : une descente déjà amorcée

 

Ce processus ne s’effectue pas que dans un sens, du passé en s’arrêtant

au présent. Si la remontée générationnelle se démultiplie tellement vite

qu’elle se dissout rapidement dans le temps, de l’autre côté, vers l’aval, elle

ne perd pas, non plus, de temps… Quand ma petite-fille, alors âgée d’à

peine 4 ans, m’a téléphoné pour m’annoncer que j’étais arrière-grand-mère,

et que, par le même mouvement, ma fille – sa mère – devenait grand-mère,

j’ai eu d’abord le souffle coupé. Je la savais précoce, je savais que le temps

s’accélérait30, mais tout de même… « Voilà, j’ai eu un poupon, m’a-t-elle expliqué sérieusement, alors tu es arrière-grand-mère et maman est grand-

mère. » Bon. « Et qui est le papa ? », j’ai dit, curieuse, et pour faire

diversion afin de récupérer après cette grande nouvelle. « Je n’ai pas encore

décidé, on verra », a-t-elle rétorqué… Si, côté génération, l’enfant avait

encore à découvrir, côté succession des générations, on n’avait plus grand-

chose à lui apprendre : l’enchaînement était manifestement assimilé !

C’est alors que je me suis souvenue que j’avais, dans mes archives, des

lettres écrites, alors qu’elle était petite fille, par ma propre grand-mère,

Lucie, en place de ses poupées à qui elle tenait la main, en tant que

« maman », pour leur apprendre à écrire – comme sa mère l’avait fait peu

auparavant pour elle. Et ces courtes missives, volontairement maladroites,

s’adressaient aux poupées des amies de leur « mère » ou de leur « tante ».

Ces courriers datent de début 1901. On y trouve même un faire-part de

« naissance » d’une poupée (ma grand-mère avait alors 10-11 ans, elle était

donc un peu plus âgée que ma petite-fille pour cette maternité virtuelle

précoce)… Effet de génération, sans doute, mais bel écho31 à relever, tout de

même !

 

Lettre de l’enfant-poupée (reproduction à peu près en taille réelle).

Ainsi, la suite de la transmission vers l’aval s’anticipe très tôt, les

jeunes se tournant dès tout petits vers leurs futurs autant qu’hypothétiques

descendants. Le lien temporel se met en place des deux côtés du temps : il

aime descendre, certes, mais pour mieux remonter, autorisant, ouvrant la

porte à cet autre sens qui débouche sur le futur, semant par là des jalons

pour constituer la temporalité et inventer le devenir.

 

1- Henri Michaux, Face aux verrous, Gallimard, 1992 (1951/1967), page 64.

2- Cf. par exemple, « Y a-t-il toujours des grands-parents ? », La Santé de l’écolier, n° 110, 1er trimestre 1987 ; À la recherche de la génération perdue…, Hommes et perspectives, 1990 ; « Les grands-parents sortent de leur retraite », Le Journal des psychologues, n° 85, mars 1991.

3- La Généalogie, PUF, « Que sais-je ? », 1961-1988, pages 41 et 42.

4- Notons que l’implexe fait partie des notions étudiées par Paul Valéry, qui y voit un générateur de processus. Si on l’applique à l’implexe des ancêtres, on pourrait envisager ce point de retournement dans la transmission comme son cœur même.

5- Tzvetan Todorov, Abus de mémoire, op. cit.

6- Quand on les ignore, c’est nous qui avons des trous…

7- Cf. Université européenne d’été à Nantes les 17-21 juillet 2006 : « Unité(s) et évolution humaines. Enjeux interdisciplinaires. »

8- Et nous fait associer sur l’homo narrans évoqué par Bernard Victorri lors de l’Université européenne d’été de 2004 à Nantes : cf. « Sciences, histoire, sujet : l’humain et son langage en question – dans l’animal et ailleurs », Chemins de formation, n° 8, octobre 2005, pages 199 à 203.

9- Cf., L’enfant et son histoire. Vers une clinique narrative, op. cit., page 127.

10- « Nous n’avons pas d’ancêtres ? – Nous en avons, mais nous ignorons qui ils sont. » (Aki Shimazaki, Wasurenagusa, Leméac, Actes Sud, 2003, page 73.)

11- Marie-Jo Coulon et Jean-Louis Le Grand, Histoires de vie collective et éducation populaire. Les entretiens de Passay, L’Harmattan, 2000.

12- Michel Legrand, L’Approche biographique, Hommes et perspectives-Desclée de Brouwer, 1993, pages 276-277. Psychologue, il pratique ici une socio-analyse, à savoir l’étude sociale d’un parcours individuel.

13- Cf. La Transmission des savoirs, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1990 (1984).

14- Pour le dilemme éducatif « imite-moi/ne m’imite pas », voir Dominique Violet, Paradoxes, autonomie et réussites scolaires, L’Harmattan, 1996.

15- Michel Legrand, op. cit. page 103.

16- Ghislaine Jamin, « Du choix de l’alternance à un art de faire et de devenir. Étude biographique du chemin de formation d’un élève-ingénieur », mémoire de Master II, université de Nantes, septembre 2005, page 58.

17- Cf. Martine Lani-Bayle, Généalogie des savoirs enseignants, à l’insu de l’école ?, L’Harmattan, 1996.

18- Blandine Le Callet, Une pièce montée, Grasset, 2006, page 313.

19- Hubert Reeves, L’Heure de s’enivrer. L’univers a-t-il un sens ?, Seuil, 1986, page 179.

20- Tout autant qu’idéologique, cf. Émile-Henri Riard, « Les jeunes et leur projet de vie dans les contextes français et marocain », Le Journal des psychologues, n° 233, déc. 2005-janv. 2006, page 48.

21- René Kaës, « La transmission psychique intergénérationnelle et intragroupe », in Penser la famille, Arles, journées d’études COR 1984, page 6.

22- Cf. Jacques Ardoino.

23- C’est la formule « génétiquement modifié » (cf. les travaux et publications d’Axel Kahn).

24- René Kaës, « La transmission psychique intergénérationnelle et intragroupe », op. cit., page 5.

25- Cf. Mary Balmary, L’Homme aux statues. Freud et la faute cachée du père, Grasset, 1979.

26- Cf. Martine Lani-Bayle, Taire et Transmettre, op. cit.

27- Elisabeth Heutte, Transmission informelle des savoirs. Les leçons de la vie, thèse en sciences de l’éducation, université de Nantes, 2004.

28- Les petits cailloux – stables, pour se repérer sur le chemin.

29- Les miettes de Poucet – susceptibles de nourrir et donc, dès lors, de disparaître.

30- André de Peretti situe maintenant la différence entre générations à un laps de cinq ans seulement… (cf. « Le dialogue intergénérationnel », Chemins de formation, n° 9, octobre 2006).

31- Écho que je crée de facto en écrivant ceci qui les relie : ni l’une ni l’autre, en effet, n’y ont directement contribué, ce rapprochement entre leurs démarches n’existe que par ce qui apparaît sous ma plume aujourd’hui et dont je m’offre à être le relais.

 

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