Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 24 sur 65

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Les Secrets de famille

L’arbre des générations

visualiser la répartition géométrique.

 

L’arbre des générations

 

Le graphisme qui a servi pour établir le tableau est une représentation

standard qui configure la parenté de base se divisant par deux à chaque

étage. Elle fait apparaître les couplages de façon uniforme et « objective »,

chacun à sa place de géniteur. Elle a ainsi le mérite de permettre de glisser

dans ces cases les informations que chacun a de ses antécédents. En

revanche, elle a l’inconvénient de ne pas laisser la place à de

multireprésentations sur un même emplacement et de faire apparaître les

manques, non pas de la personne – si tel descendant est là, c’est que

quelqu’un a, ne serait-ce qu’un instant, endossé cette fonction ici

matérialisée10 –, mais de la connaissance que celui qui est confronté à cette

grille peut avoir de l’identité de cette personne et à la suite, de tous ses

antécédents. Se trouver confronté à cette absence de connaissance peut être

cruel, surtout si cette confrontation se réalise à l’école, face aux détenteurs

des savoirs constitués et reconnus que sont les enseignants ou aux

camarades intragénérationnels qui, parfois, n’en demandent pas tant pour

stigmatiser les failles des autres.

L’arbre de Lucien.

 

Dans ma pratique, tant de psychologue que de chercheuse, j’ai, dans les

années 1990, mis au point une démarche plus souple, adaptable par chacun

à la représentation qu’il construit lui-même, à sa façon, de sa configuration

ancestrale. Se distinguant de l’arbre généalogique, outil des généalogistes

ou des juristes et qui, à partir du schéma creux présenté plus haut, inscrit les

parentés légitimes reconnues, mais aussi du génogramme, outil des

systémiciens dans le cadre de thérapies familiales, je l’ai appelé « Arbre

G », G tout court pour laisser cours à différentes nominations selon les

désirs ou les choix de la personne : généalogique si elle s’y fixe, ou bien

générant, génératif, ou encore génétique, si cela a de l’importance, ou,

enfin, gênant, à savoir source de gêne en tout genre. Dès lors le graphisme

retenu peut s’émanciper de la classique représentation arborescente ; il peut

aussi enchevêtrer ou mêler différents niveaux, suivant à sa façon la loi du désir, réinventant la vie selon les objectifs des uns et des autres toujours

empreints, en ce domaine, de subjectivité. Dans l’arbre de Lucien, les

« racines » sont bien en bas, mais ce n’est pas la métaphore végétale qui a

été retenue – si toutefois la représentation est encore arborescente.

Le produit final, souvent éloigné de toute norme et véritable défi aux

lois de la génétique comme de l’état civil, ressemble alors à ce que l’on peut

appeler une production – ce dont la personne se sent le produit et qui en

retour la produit. C’est là que l’on peut remarquer combien elle s’éloigne

parfois du standard, comment, par qui, et jusqu’où elle remonte dans sa

temporalité. Plutôt que de se diriger surtout vers le haut, dans le sens de la

croissance inversée de l’arbre généalogique, la poussée peut aussi se faire à

l’horizontale.

 

L’arbre G de Jérôme.

 

Pour Jérôme, le présent est enchevêtré, à l’image de sa fratrie multiple,

mais la représentation – quoique compliquée – est réaliste. La remontée

vers les ancêtres est autorisée par « tonton », le concubin actuel de la

maman, mais ni par maman ou par le papa (pourtant connu, situé et relié à

sa concubine du moment et à l’enfant de celle-ci). Si le présent s’étale ainsi

en une configuration emmêlée dans laquelle il reste malgré tout assez bien

repéré, le passé est néanmoins ouvert par la brèche d’un substitut : les recompositions actuelles présentent l’avantage de pallier, parfois, les