Les Secrets de famille
L’arbre des générations
visualiser la répartition géométrique.
L’arbre des générations
Le graphisme qui a servi pour établir le tableau est une représentation
standard qui configure la parenté de base se divisant par deux à chaque
étage. Elle fait apparaître les couplages de façon uniforme et « objective »,
chacun à sa place de géniteur. Elle a ainsi le mérite de permettre de glisser
dans ces cases les informations que chacun a de ses antécédents. En
revanche, elle a l’inconvénient de ne pas laisser la place à de
multireprésentations sur un même emplacement et de faire apparaître les
manques, non pas de la personne – si tel descendant est là, c’est que
quelqu’un a, ne serait-ce qu’un instant, endossé cette fonction ici
matérialisée10 –, mais de la connaissance que celui qui est confronté à cette
grille peut avoir de l’identité de cette personne et à la suite, de tous ses
antécédents. Se trouver confronté à cette absence de connaissance peut être
cruel, surtout si cette confrontation se réalise à l’école, face aux détenteurs
des savoirs constitués et reconnus que sont les enseignants ou aux
camarades intragénérationnels qui, parfois, n’en demandent pas tant pour
stigmatiser les failles des autres.
L’arbre de Lucien.
Dans ma pratique, tant de psychologue que de chercheuse, j’ai, dans les
années 1990, mis au point une démarche plus souple, adaptable par chacun
à la représentation qu’il construit lui-même, à sa façon, de sa configuration
ancestrale. Se distinguant de l’arbre généalogique, outil des généalogistes
ou des juristes et qui, à partir du schéma creux présenté plus haut, inscrit les
parentés légitimes reconnues, mais aussi du génogramme, outil des
systémiciens dans le cadre de thérapies familiales, je l’ai appelé « Arbre
G », G tout court pour laisser cours à différentes nominations selon les
désirs ou les choix de la personne : généalogique si elle s’y fixe, ou bien
générant, génératif, ou encore génétique, si cela a de l’importance, ou,
enfin, gênant, à savoir source de gêne en tout genre. Dès lors le graphisme
retenu peut s’émanciper de la classique représentation arborescente ; il peut
aussi enchevêtrer ou mêler différents niveaux, suivant à sa façon la loi du désir, réinventant la vie selon les objectifs des uns et des autres toujours
empreints, en ce domaine, de subjectivité. Dans l’arbre de Lucien, les
« racines » sont bien en bas, mais ce n’est pas la métaphore végétale qui a
été retenue – si toutefois la représentation est encore arborescente.
Le produit final, souvent éloigné de toute norme et véritable défi aux
lois de la génétique comme de l’état civil, ressemble alors à ce que l’on peut
appeler une production – ce dont la personne se sent le produit et qui en
retour la produit. C’est là que l’on peut remarquer combien elle s’éloigne
parfois du standard, comment, par qui, et jusqu’où elle remonte dans sa
temporalité. Plutôt que de se diriger surtout vers le haut, dans le sens de la
croissance inversée de l’arbre généalogique, la poussée peut aussi se faire à
l’horizontale.
L’arbre G de Jérôme.
Pour Jérôme, le présent est enchevêtré, à l’image de sa fratrie multiple,
mais la représentation – quoique compliquée – est réaliste. La remontée
vers les ancêtres est autorisée par « tonton », le concubin actuel de la
maman, mais ni par maman ou par le papa (pourtant connu, situé et relié à
sa concubine du moment et à l’enfant de celle-ci). Si le présent s’étale ainsi
en une configuration emmêlée dans laquelle il reste malgré tout assez bien
repéré, le passé est néanmoins ouvert par la brèche d’un substitut : les recompositions actuelles présentent l’avantage de pallier, parfois, les