Les Secrets de famille
Intermede
Sens interdit
« Seul ce qui ne cesse de faire mal est conservé par la
mémoire. »
NIETZSCHE.
Cette femme7 est décrite à l’unanimité comme un « paquet de
souffrance », capable d’émouvoir même le plus froid. Son propre père est
présenté comme un homme hyperviolent. Il a abusé d’elle sexuellement
pendant son enfance. Sa mère est décédée ou disparue lorsqu’elle avait
13 ans, elle a ensuite subi plusieurs placements familiaux et institutionnels.
Enceinte pour la première fois à l’âge de 18 ans, elle se désintéresse de
sa fille qui finit par être adoptée. Deux ans après, elle a une autre fille,
Béatrice. Là, les travailleurs sociaux, alertés par la détresse de cette femme
qui les « touche » beaucoup et malgré des accès de violence tant
imprévisibles qu’incontrôlables, travaillent, dès le départ, à l’instauration
d’une relation mère-enfant, mise à mal d’emblée par sa culpabilisation
concernant l’abandon de sa fille aînée.
Mme Y. vit alors avec le père de Béatrice qui, tout comme son propre
père et son premier compagnon, est alcoolique et la maltraite. À l’âge de
4 ans, Béatrice doit être placée en famille d’accueil.
La mère se sépare de son concubin, mais, sous la férule toujours des
travailleurs sociaux, garde un contact épisodique avec cette seconde fille à
qui, pourtant, elle ne pourra rien dire concernant la sœur aînée. Celle-ci est
effacée de son discours : officiellement pour tous, c’est Béatrice sa première
fille.
Lorsque Béatrice a 7 ans, Mme Y. est à nouveau enceinte d’un autre
concubin. C’est là que sa santé se dégrade : les médecins décèlent un cancer
du sein et déclenchent l’accouchement à sept mois de grossesse pour
pouvoir débuter le traitement le plus vite possible.
C’est Béatrice qui a été sollicitée par sa mère pour choisir le prénom du
bébé à venir. Mais avant de connaître son sexe, elle proposa, si c’était une
fille, le prénom de cette sœur aînée inconnue d’elle, Aurore… : stupeur de
la mère !
C’est un garçon. Mme Y. ne le verra, à la maternité, qu’une fois,
immortalisée par une photo. Tout de suite, il est placé en famille d’accueil.
Mme Y. débute une chimiothérapie. Le cancer est encore localisé et
opérable. Mais elle perd ses cheveux, dès lors elle refuse tout traitement et,
dans la foulée, l’opération. Elle est convoquée par le juge pour enfants pour
statuer sur la situation de son fils et refuse de s’y rendre, l’homme qu’elle
pense être le père de l’enfant ne voulant pas l’y accompagner : « S’il ne
veut pas prendre sa place de père, alors je ne prendrai pas ma place de
mère », riposta-t-elle.
Pourtant cette fois, les travailleurs sociaux avaient cru qu’elle pourrait
enfin assumer d’être mère… « Ne vous attachez pas trop au bébé », avaient-
ils conseillé à l’assistante maternelle qui, docilement, montrait tous les jours
à Alexandre la photo de sa maman le tenant dans ses bras.
De Mme Y., personne n’entend plus parler pendant quelques mois. Elle
ne voit pas non plus Béatrice. Et c’est celle-ci qui craque la première,
réclame sa mère, découvre son état de santé, l’agresse : « Fais-toi
soigner ! » et, plus grave : « Alexandre, où est-il, pourquoi ne le voit-on
pas ? » Secouée, la mère se fait opérer. Trop tard.
Béatrice l’interpelle alors sur cette mystérieuse Aurore, dont elle vient
d’apercevoir le nom toujours inscrit sur la carte de Sécurité sociale de sa
mère. C’est une « faute de frappe », lui renvoie celle-ci comme une gifle.
De part et d’autre, la parole est restée interdite. Mme Y. n’a pas saisi
cette demande pour la dégeler. Béatrice reste devant une porte close –
sinon, pour elle, claquée. Au point de ne même pas faire le lien avec le
prénom qu’elle avait proposé pour le bébé si c’était une fille. Elle a
« choisi » de ne pas s’en souvenir.
Le cancer de Mme Y. s’est généralisé. Sur l’insistance de Béatrice, elle
se décide pourtant à voir son fils. La sachant maintenant condamnée, le
service « compatissant » lui accorde cette rencontre, qui a eu lieu juste avant qu’Alexandre n’ait 1 an, l’âge où il est dit que l’on « méconnaît »
(selon le mot utilisé en référence à ladite « angoisse de l’inconnu »
apparaissant vers 9-10 mois). Cette première rencontre a lieu dans les cris et
la fureur. La deuxième sera annulée : c’est Alexandre, cette fois, qui doit
être hospitalisé. La veille, il a gravement, et pour la première fois, convulsé.
Il doit être mis sous traitement sévère.
Il reverra néanmoins, à deux ou trois reprises, sa mère et sa sœur. Puis
les rencontres, prévues tous les quinze jours, doivent être régulièrement
annulées à cause de l’état de santé de la maman. Qui, peu après, se tait
définitivement, comme maman et comme être humain.
J’ai fait la connaissance du petit Alexandre. C’était alors un bel enfant
de 18 mois, d’un niveau de développement conforme à son âge et qui
entrait assez facilement en relation, sécurisé par la présence de sa nounou.
Nous avons évoqué leur histoire commune. Il jouait, passait d’elle à moi, à
la fois attentif à nos paroles et éveillé à ce nouvel environnement. Mais dès
que je parlai de sa mère, ce bel équilibre se cassa : Alexandre s’énerva
instantanément, prit son pull et chercha à partir. Rien ne le calma, les
discussions n’eurent aucun effet sur lui : de sa mère, il ne voulait ou ne
pouvait entendre parler. Il le signifia clairement. Et il mit fin sur-le-champ à
la relation.
Quittant peu après le service, je n’ai revu ni Alexandre ni Béatrice. Je
ne sais pas ce qu’ils sont devenus, pris au piège d’une histoire les dépassant
et qui montre combien il est difficile d’habiter, et d’investir sa vie, quand
elle est prise dans un prétexte déjà tellement encombré qu’il ne peut
vraisemblablement que peser sur eux, mais dont ils ne disposent pas assez
d’éléments pour s’en faire une histoire. Alors ils en font toute une histoire.
Leur mère a été violentée, abandonnée, placée, maltraitée, enfin malade ;
elle a abandonné son premier enfant, s’est tue ; les suivants ont été placés et
psychiquement violentés par elle, secoués par ce rapport de filiation
tumultueux.
Sans savoir ce qu’ils sont devenus ni prédire ce qu’ils feront à leur tour
de leur parentalité potentielle, on ne peut que constater que cette entrée dans
la vie les aura marqués. Est-ce cela, que l’on appelle la transmission
intergénérationnelle ? Des choses que l’on a vécues, que l’on ne (nous) dit
pas, mais qui passent malgré tout aux suivants, même quand on n’est plus
là, même quand tous sont partis… Car au bout du compte, qu’en font-ils,
ceux qui restent, les enfants demeurés ? Ce que l’on peut dire, ici, c’est que Béatrice a résisté : elle a tenté de déjouer la fatalité reproductrice et essayé,
autrement que les travailleurs sociaux et avec leur complicité, de recoudre
sa maman avec sa parentalité. Elle n’y est pas parvenue, si elle a percé – à
son insu – le savoir sur Aurore, pourtant ouvertement rayée par la mère. Il
était trop tard et celle-ci fut rejointe par un autre mystère.
1- Sandra Vasconcelos, « Penser l’école et la construction des savoirs : étude menée auprès d’adolescents cancéreux au Brésil », université de Nantes, 2003, page 303.
2- Martine Lani-Bayle, Généalogie des savoirs enseignants. À l’insu de l’école ?, L’Harmattan, 1996.
3- Un peu de « bon sens » toutefois concernant cette notion : un accoucheur, aussi doué et qualifié soit-il, ne fait pas accoucher une femme qui n’est pas enceinte, et d’un enfant prêt à naître, déjà tout fait, donc… Et, sauf s’il est aussi le géniteur – ce qui est possible mais rare –, il n’est pour rien dans le produit qui arrive.
4- Cf. Gaston Pineau et Jean-Louis Le Grand, Les Histoires de vie, PUF, « Que sais-je », n° 2760, 1re éd., 1993.
5- Pierre Bergounioux, « L’informe », Penser/rêver, n° 4, 2003, page 163.
6- Serge Boimare, L’Enfant et la peur d’apprendre, Dunod, 1999.
7- Cf. Martine Lani-Bayle, L’Enfant et son histoire. Vers une clinique narrative, op. cit., pages 80 à 82.
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