Les Secrets de famille
La « petite muette », les « taiseux » (pas dicible)
Cette irrépressible envie de (sa)voir.
La « petite muette », les « taiseux » (pas dicible)
Nous touchons là directement au domaine de l’inter-générationnel, la
famille (comme l’État) étant un creuset des plus propices aux constitutions
de secrets. Au-delà des divergences contradictoires rassemblées sous le
vocable de « secret » et que nous venons de rappeler, la création d’un
espace secret évoque aussi la notion de protection de quelque chose, voire
de quelqu’un ou de soi-même, qu’il faudrait mettre à l’abri : soit celui qui
détient un savoir et qui serait en danger supposé ou réel s’il était divulgué ;
soit celui à qui tel savoir est tu et qui serait en danger potentiel ou en
souffrance, s’il le connaissait.
J’ai fortement ressenti ces peurs de savoir dans ma famille, alors que,
quelques générations avant moi, nous avons été pris au cœur des tourments
de l’affaire Dreyfus. Au moment de son déclenchement, Alfred Dreyfus
était le stagiaire, à l’état-major, du commandant Paul Bayle, mon arrière-
grand-père. Celui-ci fut sans doute – le 20 novembre 1895 – le premier
mort par accident de cette douloureuse période de notre histoire. Encore
aujourd’hui, l’Affaire n’en a pas fini de « tout » nous dire, en tout cas
publiquement. Seulement voilà : quand les preuves dites « historiques » ont
été détruites, ce qui est le cas pour lui, quasi effacé des mémoires officielles
et ministérielles, les familles ne peuvent plus se faire entendre et même les
historiens se taisent. Lorsque j’ai écrit ce que j’avais pu reconstituer de cette
histoire en 19972, soit plus d’un siècle après, ma famille continuait d’avoir
peur de ces savoirs qui ont déchiré le pays et n’ont pas fini de se dévoiler, même s’ils ont donné lieu, et donnent toujours lieu, à tant d’écrits, de
publications et autres commémorations3.
Pourtant, et malgré ce qu’on pourrait croire de prime abord, ce qui pèse
le plus, dans ces ténébreux circuits, n’est pas tant le contenu de ce qui est
caché (qui peut même être su de tous : c’est le fameux secret dit « de
Polichinelle », qui finit parfois par être à la longue réellement oublié, se
vidant de toute substance), que le processus plombé qui a abouti à la
constitution du secret, l’atmosphère qui entoure celui-ci, comment sa
présence est perçue et ressentie alentour et l’érosion ou l’évolution (voire
l’involution) subies par la suite. Un secret tout petit et banal, ou carrément
creux, peut ainsi être monté en épingle, et prendre rapidement des
proportions considérables ; un autre, plus conséquent à l’origine, peut
passer inaperçu si son porteur n’en fait pas toute une histoire et l’envisage
avec sérénité et naturel, sûr de son utilité et surtout, non culpabilisé de le
détenir. S’il convient donc de ne pas entretenir une confusion entre ces
différents registres, ni mélanger le processus et son contenu, il est important
de relever que le secret en lui-même, par son impact sur chacun, est quelque
chose qui interpelle fortement et peut se transmettre comme tendance. Ce
fait s’observe particulièrement dans le cadre familial, où le processus est
très sollicité et peut facilement être mis en évidence.
Dans tout groupe humain, il y a des indélicatesses ou des erreurs à
protéger et, au-delà, du côté de l’innommable, il y a des douleurs et des
secrets dans toutes les familles, dans toutes les lignées, dus à des fautes
commises ou fantasmées, plus ou moins dicibles, rebelles aux mots, en tout
cas source de hontes diverses et flirtant de près parfois avec l’intolérable ou
l’impensable4 (morts violentes subies ou provoquées, incestes, viols…). Or,
même avec une volonté manifeste, presque farouche, de cacher quelque
chose, pour préserver les suivants ou leur masquer ce qui a été vécu, au plan
psychique au moins, comme un délit, ceux-ci passeront tout de même sous
une forme diverse, plus ou moins éloignée : le refus de transmettre n’est en
rien anodin ; il transpire, se montre et peut même aller jusqu’à s’exposer. En
effet, si un fait peut rester (plus ou moins) ignoré s’il n’est pas dit, le
contexte qui l’entoure, lui, n’échappe pas à la transmission, à la révélation
d’une zone de trouble, d’émotion, de gêne ou de perturbation qui marquent
l’environnement et laissent entendre que quelque chose ne va pas. Le secret
– étymologiquement « ce qui suinte » – continue toujours à faire des vagues
au-delà des silences. Et ceux-ci passent dans leur sillage une intolérable charge d’angoisse qui bloque le processus de pensée autour de ce qui est