Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 7 sur 65

Pages du PDF

Les Secrets de famille

La « petite muette », les « taiseux » (pas dicible)

Cette irrépressible envie de (sa)voir.

 

La « petite muette », les « taiseux » (pas dicible)

 

Nous touchons là directement au domaine de l’inter-générationnel, la

famille (comme l’État) étant un creuset des plus propices aux constitutions

de secrets. Au-delà des divergences contradictoires rassemblées sous le

vocable de « secret » et que nous venons de rappeler, la création d’un

espace secret évoque aussi la notion de protection de quelque chose, voire

de quelqu’un ou de soi-même, qu’il faudrait mettre à l’abri : soit celui qui

détient un savoir et qui serait en danger supposé ou réel s’il était divulgué ;

soit celui à qui tel savoir est tu et qui serait en danger potentiel ou en

souffrance, s’il le connaissait.

J’ai fortement ressenti ces peurs de savoir dans ma famille, alors que,

quelques générations avant moi, nous avons été pris au cœur des tourments

de l’affaire Dreyfus. Au moment de son déclenchement, Alfred Dreyfus

était le stagiaire, à l’état-major, du commandant Paul Bayle, mon arrière-

grand-père. Celui-ci fut sans doute – le 20 novembre 1895 – le premier

mort par accident de cette douloureuse période de notre histoire. Encore

aujourd’hui, l’Affaire n’en a pas fini de « tout » nous dire, en tout cas

publiquement. Seulement voilà : quand les preuves dites « historiques » ont

été détruites, ce qui est le cas pour lui, quasi effacé des mémoires officielles

et ministérielles, les familles ne peuvent plus se faire entendre et même les

historiens se taisent. Lorsque j’ai écrit ce que j’avais pu reconstituer de cette

histoire en 19972, soit plus d’un siècle après, ma famille continuait d’avoir

peur de ces savoirs qui ont déchiré le pays et n’ont pas fini de se dévoiler, même s’ils ont donné lieu, et donnent toujours lieu, à tant d’écrits, de

publications et autres commémorations3.

Pourtant, et malgré ce qu’on pourrait croire de prime abord, ce qui pèse

le plus, dans ces ténébreux circuits, n’est pas tant le contenu de ce qui est

caché (qui peut même être su de tous : c’est le fameux secret dit « de

Polichinelle », qui finit parfois par être à la longue réellement oublié, se

vidant de toute substance), que le processus plombé qui a abouti à la

constitution du secret, l’atmosphère qui entoure celui-ci, comment sa

présence est perçue et ressentie alentour et l’érosion ou l’évolution (voire

l’involution) subies par la suite. Un secret tout petit et banal, ou carrément

creux, peut ainsi être monté en épingle, et prendre rapidement des

proportions considérables ; un autre, plus conséquent à l’origine, peut

passer inaperçu si son porteur n’en fait pas toute une histoire et l’envisage

avec sérénité et naturel, sûr de son utilité et surtout, non culpabilisé de le

détenir. S’il convient donc de ne pas entretenir une confusion entre ces

différents registres, ni mélanger le processus et son contenu, il est important

de relever que le secret en lui-même, par son impact sur chacun, est quelque

chose qui interpelle fortement et peut se transmettre comme tendance. Ce

fait s’observe particulièrement dans le cadre familial, où le processus est

très sollicité et peut facilement être mis en évidence.

Dans tout groupe humain, il y a des indélicatesses ou des erreurs à

protéger et, au-delà, du côté de l’innommable, il y a des douleurs et des

secrets dans toutes les familles, dans toutes les lignées, dus à des fautes

commises ou fantasmées, plus ou moins dicibles, rebelles aux mots, en tout

cas source de hontes diverses et flirtant de près parfois avec l’intolérable ou

l’impensable4 (morts violentes subies ou provoquées, incestes, viols…). Or,

même avec une volonté manifeste, presque farouche, de cacher quelque

chose, pour préserver les suivants ou leur masquer ce qui a été vécu, au plan

psychique au moins, comme un délit, ceux-ci passeront tout de même sous

une forme diverse, plus ou moins éloignée : le refus de transmettre n’est en

rien anodin ; il transpire, se montre et peut même aller jusqu’à s’exposer. En

effet, si un fait peut rester (plus ou moins) ignoré s’il n’est pas dit, le

contexte qui l’entoure, lui, n’échappe pas à la transmission, à la révélation

d’une zone de trouble, d’émotion, de gêne ou de perturbation qui marquent

l’environnement et laissent entendre que quelque chose ne va pas. Le secret

– étymologiquement « ce qui suinte » – continue toujours à faire des vagues

au-delà des silences. Et ceux-ci passent dans leur sillage une intolérable charge d’angoisse qui bloque le processus de pensée autour de ce qui est