Les Secrets de famille
Quand la mémoire est trafiquée, blanchie, remplacée
sépare d’ailleurs du mot « secret », dont il serait sinon l’anagramme…
Quand la mémoire est trafiquée, blanchie,
remplacée
La question qui se pose alors est : qu’est-ce qui est mémorable, digne
de mémoire et donc, en revers, qu’est-ce qui ne l’est pas ? Dans certains cas
extrêmes, la mémoire a été « blanchie » et les souvenirs frelatés, voire
inventés. Certains ainsi n’hésitent pas à se faire une virginité historique,
passant au besoin par une apparence. J’ai étudié cette situation en Pologne8,
par exemple, où chacun sait que toutes les biographies paraissant
régulièrement en librairie ne sont pas justes. Là-bas, personne n’est dupe du
subterfuge, qui crée de la vérité à la hauteur de ce que l’auteur aurait voulu
qu’elle soit. La chose imprimée fait foi. Là-bas, « déclarer » que l’on n’a
pas collaboré s’appelle le processus de lustration.
C’est l’inverse de ce que l’on voit en France avec le courant de
l’autofiction, où se mélangent fiction à autobiographie ou autobiographie
sous couvert de fiction – brouillant ouvertement les pistes. Et où parfois, on
force même le trait pour créer un succès à connotation sulfureuse… Parfois,
comme en Pologne, la mémoire peut être remplacée par une version
officielle, écrasant les versions officieuses des personnes ayant vécu une
situation collective dramatique et qui ne la retrouveront pas dans les
manuels en faisant état. C’est ce qui se passe sur l’île d’Okinawa à
l’extrême sud de l’archipel japonais, île en proie à de terribles combats
pendant la Seconde Guerre mondiale et qui compte toujours, sur son
territoire, des bases américaines, plus de soixante années après. Or, la
mémoire vive des Okinawais ne se retrouve pas dans les livres d’histoire, et
les habitants reconstituent leurs récits collectifs dans des ouvrages illustrés
qu’ils publient entre eux9. Pour se retrouver et se reconnaître ; pour se sentir
exister aussi dans des récits publics à travers les souffrances occasionnées
par ces exactions, qui sont rayées des textes officiels à valeur de « vérité ».
« Le récit national demeure, mais il est mis en cause par divers foyers de la
société, alors qu’il n’était critiqué auparavant que par les professionnels.
[…] L’histoire globale se dissout à présent en destins individuels et en
revendications mémorielles », constate Marc Ferro10.
De telles recompositions mémorielles peuvent avoir des effets
salutaires, qui permettent de rendre à nouveau le monde habitable après des
épisodes intolérables et inénarrables. Une telle attitude provient, d’abord,
d’une sorte de songe éveillé permettant de sortir des paroles interdites. « On
se taisait, les uns pour les autres, les uns par-devers les autres. Ma mère
distribuait les rôles muets. Moi je rêvais d’une parole qui ne serait pas
soumise. Une parole dansante qui occuperait tout l’espace entre silence et
cri », rapporte Jeanne Benameur11. Les écrivains savent user de ce procédé,
qui s’autorisent à jouer avec les mots, pour que ça ne soit plus les mots qui
se jouent de nous : « J’ai que des morceaux. Ça compte pas, vous dites ?
J’oblige pas. Croyez-moi si vous voulez. Je peux me faire des idées, mentir,
et alors ? Ça fait partie du jeu. Je rafistole la narration, je vous cerne le
ressort dramatique. À vous de juger s’il faut faire le dégoûté », propose
Michel Quint12.
Que nous apprennent ces remarques mises par des écrivains sous la
plume de leurs personnages ? Que nous sommes bien souvent, nous qui en
usons peu, prisonniers des mots et de leur articulation, comme s’il n’y avait
qu’une (bonne) façon de décrire le réel et que celui-ci leur serait assujetti.
Or le monde des mots est une invention, que nous pourrions utiliser un peu
plus à notre gré – ne sous-estimons pas combien ils sont porteurs de notre
pensée –, si jamais nous nous donnions l’autorisation de le faire. Un mot
pour un autre, et voilà le monde qui change ! Pour paraphraser Sartre, certes
les mots ne changent pas notre vie, quand on la dit, mais ils changent la
représentation que l’on peut se permettre de s’en faire.
À lire les récits qui se disent et s’affichent, nous sommes tous, en
France, devenus descendants de résistants, comme si les collabos n’avaient
jamais procréé… Or, pour ceux qui en sont directement issus (ce que
collectivement nous sommes tous !), qu’ils le savent ou qu’ils l’ignorent,
que faire d’un tel poids pour se construire soi-même ? En Allemagne, on
conçoit combien la question de la mémoire intergénérationnelle peut être
pesante, jusqu’à occasionner, avec un décalage de génération, une
réhabilitation des bourreaux en héros par leurs petits-enfants démunis
d’ignorance, et une résurgence hallucinante d’un néonazisme13. Qui croit
toujours que si ce qui s’est produit de plus terrible est su, sa répétition en
devient impossible ?
De telles situations évoquent les passages, au-delà des générations,
d’interdits de savoir ou d’oublier, faisant état d’une oblitération pouvant agir de façon diamétralement opposée dans un contexte historique extrême
analogue. Ils pointent la prégnance du milieu temporel antérieur dans la
constitution présente du rapport au savoir chez un descendant, qui aura du
mal à se mettre en place sans transmission sereine venant des générations
antérieures et autorisant à imaginer et penser le temps, la vie, sa vie, les
autres, sa vie parmi les autres, et à l’inscrire dans une temporalité, si des
mots empêchés ne peuvent permettre de l’organiser en récit approprié. C’est
tout le processus du rapport au savoir de la personne qui se trouve par là
engagé et potentiellement perturbé.
Réhabiliter la mémoire, ne pas la contraindre ou restreindre à ce qui est
convenable, audible, tout en respectant les réserves et les limites, côté
transparence revendiquée : ce périlleux équilibre est à (re)conquérir chaque
fois, mais, de toute façon, quoi qu’il arrive et que l’on fasse, ça passe, et en
général, se sait. C’est bien là, d’ailleurs, le problème, qui perturbe le « faire
semblant », malgré des récits lavés pour la façade de tout soupçon. Les faits
sont têtus. Ils font plus que leur temps dans notre tête comme dans la
mémoire collective. S’y déchaînant, ils enchaînent les générations que des
drames lient sans le savoir, plus sûrement qu’ils ne délient ou délivrent.
1- Christian Bobin, La Merveille et l’Obscur, Paroles d’Aube, 1994, page 17.
2- Cf. Martine Lani-Bayle, L’Enfant et son histoire. Vers une clinique narrative, Erès, 1999, chapitre 3, pages 71 à 85.
3- Nancy Huston, Instruments des ténèbres, Actes Sud, « Babel », 1996.
4- À savoir un évanouissement.
5- Curieusement, cette image est souvent reprise à propos des enfants trouvés, où elle doit correspondre à des représentations archaïques profondes. Cf. Boris Cyrulnik, Sous le signe du lien, Hachette, 1989, page 18.
6- Cf. Martine Lani-Bayle, « Mots-dits/mots tus », in Nervures, 1996, tome IX, n° 1.
7- Tzvetan Todorov, Les Abus de la mémoire, Arléa, 1995.
8- Cf. Taire et Transmettre. Les histoires de vie au risque de l’impensable, op. cit.
9- Cf. Taire et Transmettre, op. cit.
10- Marc Ferro, « Face à la guerre des mémoires, quelle liberté pour l’histoire ? », Le Monde de l’éducation, février 2006, page 82.
11- Jeanne Benameur, Ça t’apprendra à vivre, Denoël, 2003, page 38.
12- Michel Quint, Cake-walk, Joëlle Losfeld, 1993 (2001), page 176.
13- Cf. « Générations et filiations », Communications, n° 59, 1994.
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