Les Secrets de famille
« Je suis pêcheur de père en fils… »
déficiences des uns pour offrir la compensation des autres. Et les enfants
sont généreux qui souvent acceptent ces possibilités, quand, humainement,
elles présentent les qualités requises et qui se montrent, pour eux,
nécessaires et nourrissantes.
L’arbre de Louise.
L’arbre peut, aussi, prendre figure de silhouettes humaines, comme
celui de Louise.
« Je suis pêcheur de père en fils… »
Quoi qu’il en soit du passé, quelque chose doit passer et passe. Preuve
cette expression courte mais lourde de sens, prononcée par un pêcheur de
tradition familiale11, témoin d’un esprit judéo-chrétien toujours prononcé
dans nos cultures qui transmettent, dans le lot traditionnel, de la culpabilité. Cette phrase, « je suis pêcheur de père en fils », montre, au moins
grammaticalement, en associant un « je » à un « nous » temporel, le passage
reconnu, et non contesté, d’une transmission qui descendrait naturellement
le temps. Pour Louis, « rester sur la ferme », c’est être fidèle à un père qu’il
a en pitié, dont il prend secrètement le parti, mais c’est en même temps
risquer de se trouver en butte aux sarcasmes et à la domination de la mère.
Inversement, ne pas rester sur la ferme, c’est suivre la voie attrayante
indiquée par la mère et la branche maternelle (la branche du père est une
énigme), mais du même coup, c’est trahir le père, l’abandonner, le laisser
seul, et d’une certaine façon, l’humilier et le bafouer12. Comme le remarque
Michel Legrand à propos de cet exemple, l’affaire de la transmission de
génération en génération n’est pas si naturelle que cela : tout se joue dans la
tête, en fait, où se font et s’interdisent les réaménagements personnels
éventuels.
Classiquement, ce passage quasi automatique se faisait à l’identique ou
à peu près, et l’héritier n’avait guère à se questionner sur ce qu’il allait faire
de sa vie : il « reprenait » pour son propre compte ce que ses prédécesseurs
avaient réalisé et capitalisé, pour le poursuivre, même malgré lui. Et point
n’était besoin d’apprendre volontairement : par contact, cela était su ; par
imitation cela était pratiqué. Ainsi la « reproduction » était assurée avec une
relative pérennité et un profond sentiment de sécurité. Qui vivait dans le
modèle l’appliquait, sans même avoir besoin de le savoir, par
familiarisation en quelque sorte, par proximité ou « contagion » : il suffisait
d’être là, de voir, de refaire13. L’imitation, ce premier vecteur
d’apprentissage, est dans cette effectivité involontaire14. Elle agit sur les
comportements, mais aussi sur les idées, opinions ou convictions. On
appartient ainsi à une famille rurale qui, de génération en génération,
produit des petits vétérinaires campagnards, imprégnés des valeurs de
l’Ancien Régime, catholiques, royalistes. C’est le cas de Flaubert, par
exemple15. Cela n’exclut pas quelques réaménagements personnels – on sait
ce qu’est devenu Flaubert – qui, s’appuyant sur les traces reçues, peuvent
s’écarter (un peu) de la tradition, mais, en général, cela est alors attendu et
entendu dans le sens d’une lente amélioration, d’un « progrès » sans
bouleversement majeur par rapport aux générations antérieures. L’esprit
sous-jacent reste largement inchangé, sauf en cas de révolte ou de refus,
souvent minoritaires et qui ne compromettent en général pas la reprise, à
l’analogue, de la majorité des comportements et habitudes.