Les Secrets de famille
L’amorce temporelle du récit ancestral
transmission ne devient-elle pas ce qui reste de l’insaisissable qui nous lie –
malgré eux, malgré nous – à des antécédences dont les échos, parfois
lointains, résonnent encore au plus profond de notre chair ? C’est que notre
histoire commence bien avant nous, êtres temporels que nous sommes.
D’ailleurs, quand nous la racontons, nous débutons généralement par ces
avant, ces « avant nous » qui composent notre entrée dans un monde
antérieur.
Et cet antécédent n’est pas pour nous inerte ; s’il s’est fait sans nous, il
n’en finit pas d’avoir des choses à nous dire qui contribuent à notre
constitution. S’y intéresser ouvertement quand on s’intéresse à soi, à
produire son propre parcours, permet de s’approcher de ce qui s’est produit
peu avant pour, sinon le reprendre, du moins s’en détacher et produire à sa
façon avec, mais aussi malgré ces préalables extérieurs. Du souvenir à
l’oubli, du secret au respect, du non-dit au pas-dit : mettre en mots ses
proches filiations permet d’identifier et d’élaborer son propre chemin en le
créant par son propre passage. Socialement, cela permet conjointement de
mettre à l’épreuve les croyances en un destin fatalement reproducteur.
L’amorce temporelle du récit ancestral
Cette incontournable transmission, qui est à l’œuvre entre générations
qui se suivent et s’engendrent, peut se résumer de la façon suivante : un
grand-père prend son petit-fils sur ses genoux et lui raconte : « Mon grand-
père m’a dit que son père27… »
Si l’on prend un écart standard de trente ans entre générations, et si le
petit-fils est né en 1990, cette simple parole révèle, fait exister en lui, de
proche en proche et entrer dans sa familiarité, une personne née en 1840,
soit exactement un siècle et demi et cinq générations auparavant. Une telle
rencontre signe la manifestation de l’intergénérationnel, celle-ci se
propageant sur le modèle de ce contact concret qui peut se nouer entre des
générations différentes, au-delà du temps, pour peu qu’elles soient vivaces
en chacun de nous – vivifiées, en tout cas, par ces relations. C’est ceci qui
nous ouvre à la culture et au savoir, tout en nous rapprochant du passé.
Pour telle jeune femme d’aujourd’hui par exemple, la guerre de 1914-
1918 va prendre consistance quand son grand-père lui aura raconté, en
pleurant pour la première fois devant elle, comment son propre père y a perdu la vie, le rendant orphelin. De lointain et mythique pour elle,
inaccessible, cet événement va, par le récit entendu d’un familier,
s’approcher, marqué par une forte émotion et, par là, contribuer à sortir du
flou certains implicites remontant à cette époque qu’elle n’a pas vécue,
implicites qu’elle aura ressentis sans le savoir, parce que sans mots
possibles. Une telle « initiation » pourra ouvrir, chez elle, l’envie
d’apprendre ce qui s’est produit et découvrir un besoin agissant mais qui
s’ignorait comme tel. L’histoire comme leçon prend, même à l’école, cette
dimension qui modifie, le récit lui donnant vie, le rapport à l’apprentissage.
Les éléments qui permettent la recomposition de ces préalables à nos
vies sont de plusieurs ordres. On peut les repérer dans les diverses formes
de transmission évoquées précédemment. Il y a :
— Les marqueurs matériels (m28) : ce sont les objets et documents
laissés par les ancêtres, leur héritage génétique ; ils passent sans trop de
modifications, ou alors de patine.
— Les marqueurs largement implicites et périssables (i29) : ce sont les
marques affectives, les habitudes attrapées par contact auprès de ceux avec
qui l’on partage le quotidien ; ces véritables appels de sens, sans décodage
assisté, restent énigmatiques et colorent le présent sans savoir pourquoi.
Le plus souvent, ces deux formes de marqueurs sont mêlées, allant du
niveau biologique au culturel en passant par le relationnel et le cognitif. Je
les ai repérés sur le tableau suivant.
Ceux qui sont en difficulté dans leur rapport à la vie le sont peut-être
parce qu’ils ont vécu des choses qu’ils n’ont pas la possibilité de dire ou de
faire passer seuls, parce qu’il leur manque de ces éléments m et/ou i pour réinventer leur histoire antérieure. Si les personnes qui les environnent,