Les Secrets de famille
L’avant-mémoire
S’il s’y complaît, il pourra se reposer dessus et s’en contenter comme étant
les siennes et elles lui fourniront un vase déjà bien rempli. Sinon, il aura du
mal à s’en échapper pour se construire plus à sa façon.
L’avant-mémoire
Ainsi s’éclaire notre pré-histoire qui nous lie d’abord à une ascendance,
à une verticalité que des actes et des mots, ensuite, ont besoin de confirmer.
Cette ascendance se trahit dans cette sorte de microclimat qui imprègne
chaque membre d’un groupe lié, allant au-delà d’une durée chronologique
stricte et vécue : même si l’on n’a pu connaître tel ancêtre, il nous est
« familier », car perçu en filigrane à travers les manières de ceux qu’il a
élevés et qui, à leur tour, nous élèvent (ce sont les éléments i ; voir tableau
des indicateurs de la transmission), dévoilé par les objets qu’il a laissés et
sont toujours en possession des descendants (ce sont, cette fois, les éléments
m). De la sorte, nous sommes imaginairement liés à notre passé contextuel,
connu comme inconnu, et même ce que nous n’avons pas vécu, qui est trop
ancien et antérieur à notre propre mémoire, se fixe en nous de façon
isomorphe à nos souvenirs personnellement vécus. C’est ce que Jean Delay2
a appelé notre « avant-mémoire ».
Si la vie d’un individu est donc limitée dans le temps, elle s’élargit de
celle de son groupe de vie, devient plus vaste grâce à l’espace temporel,
voire spatial, des membres le composant, gagne en chronologie et en
origine variées et peut ainsi s’allonger vers l’aube des temps par continuité
transmissive. Cette combinaison par contact direct, à travers un partage au
présent, enrichit potentiellement (tout autant qu’elle gêne, perturbe, pèse,
irrite, intrigue…), par ses acquis successifs et accumulés, l’empan
mémoriel, voire quasi expérientiel, de chacun, lui apportant une dimension
supplémentaire, un relief, reliant passé et futur. En quelque sorte, on peut
dire que le passé entre par là dans le futur, se fixant sur une trame qui,
quoique instable car transformante, en prolonge l’existence bien au-delà des
fibres nerveuses et périssables de tous ses éléments, abrogeant les limites
temporelles et la « propriété » des acquis propres à chacun.
La biologie reflète cette proximité et cette interférence entre les
générations : les futurs ovules de la femme se forment dès le stade fœtal,
alors qu’elle est encore dans le ventre de sa génitrice, qui se trouve donc ainsi, avant même d’être officiellement mère, la possible grand-mère de