Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 33 sur 65

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Les Secrets de famille

Une maille à l’endroit, une maille à l’envers…

Chapitre 6

 

Une maille à l’endroit,

 

une maille à l’envers…

 

« Il me semble leur parler, leur dire tout bas ce qui me

semble s’être effectivement passé et qu’ils ne savaient pas,

ce qui aurait pu être. Mais ils n’en ont cure puisqu’il y a le

temps et qu’ils ne sont plus là pour me donner leur

assentiment, m’accorder le pardon et la paix. »

Pierre BERGOUNIOUX.

 

De plus en plus on le constate, la succession des générations bouscule

sa représentation traditionnelle, du haut vers le bas, pour la combiner avec

un mouvement complémentaire, un appel du bas vers le haut. Ainsi, lors des

mouvements contestataires de mars-avril 2006, un reportage aux portes

d’un collège bloqué montrait-il des parents très énervés. Un enfant d’une

petite douzaine d’années, prenant la parole, signala l’urgence : « Il faut

calmer les parents ! »

 

Le règne de l’ordre1

 

Le terme de génération, en apparence si simple, si utile dans le champ

des histoires de vie en tant que repère de temporalité, est ambigu. Il lui est

rattaché une double signification au regard de la linéarité du temps :

verticale, puisqu’il désigne l’ensemble des êtres descendant d’un même

individu à chaque degré de filiation ainsi que, par extension, l’espace de

temps séparant chacun de ces degrés (en moyenne vingt à trente ans, mais

dont la durée va en diminuant), mais aussi horizontale, puisqu’il définit l’ensemble des personnes d’une classe d’âge. Il désigne donc à la fois le

processus générateur et le produit qui en est issu ; il est diachronique autant

que synchronique.

Le rapport des générations successives scande le temps et se pose

comme un concept fondamental et irréversible de l’histoire : le fils du père

devient père de son fils, mais ne sera jamais chronologiquement père de son

père. La différence d’âge entre deux personnes reste incontournable : un

père sera toujours plus âgé que son fils, avec une différence stable, même

s’il peut être conduit, un jour ou l’autre, à lui céder la place. Derrière ces

sauts qualitatifs se profile une continuité instaurant le sens de l’histoire, que

les générations qui se suivent découpent en séquences. L’emboîtement de

ces séquences se structure en cycles ponctués de « crises », que les

historiens et sociologues ont pour tâche de chercher à décoder et

comprendre, comme les psychologues pour les cycles de la vie individuelle.

La question des générations ramène alors directement à la prise en compte

de l’âge.

Ces positions et rapports d’ordre (aîné/cadet, par exemple) sont

précieux à connaître pour comprendre les liens de filiation. Le principe de

séniorité, le droit d’aînesse sont des données qui ont été essentielles et qui

restent importantes dans le déroulement des conflits œdipiens comme dans

les « successions » qui fondent l’identité générationnelle. Celle-ci, en effet,

est orientée, échelonnée et elle génère une hiérarchie, des rapports

d’allégeance, des interdits. Elle n’est pas fixe non plus et avance par sauts,

chaque arrivée d’une génération nouvelle chassant tous les précédents d’un

échelon : de fils à parent, puis grand-parent, arrière… Néanmoins, chaque

fois, les rapports d’ordre sont inchangés : même vieillard et devenu sage, on

reste le fils de ses père et mère, le petit-fils de…

Cette notion de génération, dès lors, n’est pas neutre. Comme le fait

remarquer Claudine Attias-Donfut2, « elle se prête à des idéologies diverses,

cosmopolitisme, démocratisme, ou, au contraire, élitisme, nationalisme

voire racisme ». De concept d’histoire, l’étude de la génération, en

s’ouvrant à la sociologie, a introduit, dans la lecture historique, l’éclairage

culturel et social, se rapprochant de l’humain et de son vécu propre (avec,

par exemple, la prise en compte de l’étude de la famille, de la religion, de la

mort, de la fête, des rituels et des coutumes). De même, la prise en compte

de la succession des générations a montré d’un jour nouveau celle des

mouvements sociaux. Nommer les générations a permis de créer une mémoire, un sens et, par là, de contribuer à la construction de la genèse de

l’historicité ainsi fondée.

La succession invente un lien à travers une suite de ruptures, elle est à

la fois un passage et un état, elle indique un assujettissement et, en même

temps, un remplacement. C’est par le biais des générations que le

généalogique se trouve être présent dans la dynamique de toute vie

humaine : il interfère dans toute trajectoire individuelle dont la genèse se

trouve avant tout sociale. Ce qui pose la question fondamentale de

l’inscription historique contextuelle de tout parcours de vie. Naître femme

en 1920, en 1950, après 1968, après 2000, n’est qu’en partie comparable et

alors, seulement en replaçant ce fait dans l’histoire de la condition féminine.

La génération se situe donc au croisement entre mémoire, culture et

histoire. La désigner inscrit dans la temporalité en distingant le passé tout

en esquissant le futur. Incluant le sujet dans la cohorte de ses congénères

contemporains, elle délimite un espace de durée partagée, incluse dans un

« inconscient collectif » commun. Dès lors, ce double mouvement

d’imprégnation sociale et de cohabitation de générations d’échelles

différentes crée un vaste creuset – appelé par Claudine Attias-Donfut

« polyphonie générationnelle ». Cette polyphonie va de la cacophonie à la

symphonie, dimension particulièrement riche dans notre société largement

multigénérationnelle : plus la durée de vie augmente en effet, et plus la

marge générationnelle diminue (même si l’âge des parents, lors de la

naissance du premier enfant, tend à réaugmenter).

Dans un tel creuset, « c’est par l’appropriation de cette durée commune,

celle de sa génération, que la biographie se redéploie dans le temps et que

se réalise la temporalité propre, une temporalité concrète, participant des

idées, valeurs, produits de son temps », constate Claudine Attias-Donfut3.

Personne n’est indépendant de sa génération de naissance, mais c’est le

temps familial que les générations rythment le plus ouvertement, y

inscrivant cet ordre immuable nécessaire que des décalages, parfois,

compliquent, en créant des cohabitations délicates, voire génératrices de

déroutes possibles. La violation de cette loi est l’inceste, son détournement

menant à la folie ; les nouvelles prouesses médicales inaugurent également

d’autres formes de dérives.

Si les décalages naturels de ce type génèrent souvent des situations

ambiguës (un oncle plus jeune que son neveu, une mère procréant alors que

sa fille a déjà un enfant), si des générations peuvent ainsi se trouver écrasées, il est d’usage, a contrario, d’exacerber ce qui a été appelé le