Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 17 sur 65

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Les Secrets de famille

Le su de l’insu

connaître et cela selon le jugement social – y compris la famille – qui porte

sur les règles, les lois et la culture. L’exigence est ferme et les catégories ne

varient que dans le cas où toute la société change. Dans la catégorie des

non-savoiables se situent la frustration, la privation, la castration et

finalement l’interdiction de penser. Le sujet passe, comme dans la

grammaire, de la voie active à la voie passive par la mise en valeur de

l’objet. »

Définis ainsi, les non-savoiables sont la face collectivement admise,

voire imposée, des « interdits de savoir » – en tout cas au plan officiel. Les

savoiables correspondent donc, a contrario, à la partie rendue apparente,

officielle et « avouable » des savoirs, celle qui est transmissible et

enseignable. « Il y a eu beaucoup de drames et des absents, constate Joseph.

Je pioche dans les courriers, je dis ce qui est dicible. Il y a du pire à venir,

quelque chose que je suis seul à savoir, dans la famille. Dois-je le dire ?

Cela lèverait-il une culpabilité inconnue ? Mais je dois prendre des

précautions. Il y a des donneurs de leçons qui vivent encore. »

Pour autant, tout ce qui n’est pas dit ne correspond pas forcément à de

l’indicible ou à ce que l’on ne voudrait pas dire, cela peut simplement être

du pas-encore-dit, et il est important de ne pas les confondre. En effet, il est

souvent question d’un pas dit comme non-dit dans un sens seulement

négatif. Et de penser que ce qui n’a pas été dit se refuserait nécessairement.

C’est pourquoi j’établis une distinction, au sein du non-dit, avec le pas-

encore-dit – à savoir le domaine du dicible, de ce qui peut se dire, n’a pas

peur de se dire mais qui, pour diverses raisons, n’a pas encore eu cette

occasion. Intermédiaire entre l’insu et le dit, le pas-encore-dit apparaît

notamment lors d’entretiens cliniques, prompts à faire accoucher d’une

parole prête à venir, mais encore jamais sollicitée, que ce soit par la

personne elle-même ou par son environnement. Le non-dit, par contre, est

ce qui, pour diverses raisons, refuse à se dire (sans être nécessairement

« interdit de dire ») et, tout comme le secret, il peut être fort loquace !

« Seul le non-dit parle », ai-je entendu dans une zone en proie à un

détournement de mémoire. Et de cela, qui est dupe ? Ce presque savoir prêt

à venir constitue le domaine de l’insu.

 

Le su de l’insu

Ce qu’on remarque, en effet, c’est que tout ce potentiel de savoir

savoiable, quoique de plus en plus accessible dans les mentalités et de

moins en moins ouvertement fermé, n’est pas disponible en permanence :

nos réminiscences possibles ne sont qu’une infime partie de ce que les

autres antécédents, puis nous, ont accumulé. Ainsi notre savoir reste-t-il en

grande partie insu2, c’est-à-dire su à l’intérieur, disponible, mais latent,

compris, contenu mais couvert, comme un stock potentiel encore

inemployé. Mais employable, si l’on agite les « ressorts ».

De ce savoir, ce qu’on parvient à en actualiser est restreint au regard des

possibles qui y sont contenus. Et ce stock reste instable, fortement soumis

aux aléas contextuels qui le masquent ou le découvrent, l’exacerbent ou le

maquillent, le rejettent ou le bloquent. S’il n’attend pas passivement d’être

éventuellement interpellé pour prendre, à un moment donné et en fonction

des circonstances, du service, l’insu est pris dans un ensemble dynamique,

allant d’avant en arrière et inversement, en perpétuel remaniement : il ne

vaut que par ce qui en émane parfois. S’il ne s’en échappait que ce qui en

est entré, il ne serait d’aucune utilité, car non ajustable, et il serait alors

voué, à plus ou moins court terme, à l’autodestruction. En revanche, en tant

qu’entité vivante car évolutive, il s’auto(ré)génère sans cesse, ce qui ouvre

la porte au non-prévu, à la créativité et à l’inventivité. Savoir sans le savoir

« autorise », c’est-à-dire rend auteur de son propre savoir qui, ainsi,

s’articule et permet la mission du maïeuticien, cet accoucheur de savoirs3

qui sont là et pourront avoir besoin d’un révélateur, d’un déclencheur pour

apparaître. La démarche des récits de vie4 est un puissant éveilleur de cet

« insu », induisant, au fil de la narration, des remarques telles : « Tiens ! je

raconte ça, mais je ne savais pas que je le savais ! » Belles surprises qui

témoignent de cette présence potentielle endormie.

Pour autant, l’insu se distingue de ce que Freud a découvert et défini

comme inconscient, car il n’est pas issu d’un processus de refoulement et

rien ne fait obstacle à son surgissement en l’état. Il s’agit bien de ce que

l’on a emmagasiné, mais sans s’en apercevoir, parce que l’on n’a pas encore

eu l’occasion de le mettre au jour par le récit. D’où le lien entre narration et

formation, la narration produisant des formes nouvelles qui étaient là,

disponibles, mais n’avaient pas encore trouvé d’incitation pour être

exprimées.

Mais si l’insu, c’est ce que l’on sait sans le savoir, c’est aussi ce que

l’on sait tout en étant empêché, interdit ou manquant de mots pour le dire (d’où sa forte interpellation dans le cadre des démarches de récit qui vont