Les Secrets de famille
Le su de l’insu
connaître et cela selon le jugement social – y compris la famille – qui porte
sur les règles, les lois et la culture. L’exigence est ferme et les catégories ne
varient que dans le cas où toute la société change. Dans la catégorie des
non-savoiables se situent la frustration, la privation, la castration et
finalement l’interdiction de penser. Le sujet passe, comme dans la
grammaire, de la voie active à la voie passive par la mise en valeur de
l’objet. »
Définis ainsi, les non-savoiables sont la face collectivement admise,
voire imposée, des « interdits de savoir » – en tout cas au plan officiel. Les
savoiables correspondent donc, a contrario, à la partie rendue apparente,
officielle et « avouable » des savoirs, celle qui est transmissible et
enseignable. « Il y a eu beaucoup de drames et des absents, constate Joseph.
Je pioche dans les courriers, je dis ce qui est dicible. Il y a du pire à venir,
quelque chose que je suis seul à savoir, dans la famille. Dois-je le dire ?
Cela lèverait-il une culpabilité inconnue ? Mais je dois prendre des
précautions. Il y a des donneurs de leçons qui vivent encore. »
Pour autant, tout ce qui n’est pas dit ne correspond pas forcément à de
l’indicible ou à ce que l’on ne voudrait pas dire, cela peut simplement être
du pas-encore-dit, et il est important de ne pas les confondre. En effet, il est
souvent question d’un pas dit comme non-dit dans un sens seulement
négatif. Et de penser que ce qui n’a pas été dit se refuserait nécessairement.
C’est pourquoi j’établis une distinction, au sein du non-dit, avec le pas-
encore-dit – à savoir le domaine du dicible, de ce qui peut se dire, n’a pas
peur de se dire mais qui, pour diverses raisons, n’a pas encore eu cette
occasion. Intermédiaire entre l’insu et le dit, le pas-encore-dit apparaît
notamment lors d’entretiens cliniques, prompts à faire accoucher d’une
parole prête à venir, mais encore jamais sollicitée, que ce soit par la
personne elle-même ou par son environnement. Le non-dit, par contre, est
ce qui, pour diverses raisons, refuse à se dire (sans être nécessairement
« interdit de dire ») et, tout comme le secret, il peut être fort loquace !
« Seul le non-dit parle », ai-je entendu dans une zone en proie à un
détournement de mémoire. Et de cela, qui est dupe ? Ce presque savoir prêt
à venir constitue le domaine de l’insu.
Le su de l’insu
Ce qu’on remarque, en effet, c’est que tout ce potentiel de savoir
savoiable, quoique de plus en plus accessible dans les mentalités et de
moins en moins ouvertement fermé, n’est pas disponible en permanence :
nos réminiscences possibles ne sont qu’une infime partie de ce que les
autres antécédents, puis nous, ont accumulé. Ainsi notre savoir reste-t-il en
grande partie insu2, c’est-à-dire su à l’intérieur, disponible, mais latent,
compris, contenu mais couvert, comme un stock potentiel encore
inemployé. Mais employable, si l’on agite les « ressorts ».
De ce savoir, ce qu’on parvient à en actualiser est restreint au regard des
possibles qui y sont contenus. Et ce stock reste instable, fortement soumis
aux aléas contextuels qui le masquent ou le découvrent, l’exacerbent ou le
maquillent, le rejettent ou le bloquent. S’il n’attend pas passivement d’être
éventuellement interpellé pour prendre, à un moment donné et en fonction
des circonstances, du service, l’insu est pris dans un ensemble dynamique,
allant d’avant en arrière et inversement, en perpétuel remaniement : il ne
vaut que par ce qui en émane parfois. S’il ne s’en échappait que ce qui en
est entré, il ne serait d’aucune utilité, car non ajustable, et il serait alors
voué, à plus ou moins court terme, à l’autodestruction. En revanche, en tant
qu’entité vivante car évolutive, il s’auto(ré)génère sans cesse, ce qui ouvre
la porte au non-prévu, à la créativité et à l’inventivité. Savoir sans le savoir
« autorise », c’est-à-dire rend auteur de son propre savoir qui, ainsi,
s’articule et permet la mission du maïeuticien, cet accoucheur de savoirs3
qui sont là et pourront avoir besoin d’un révélateur, d’un déclencheur pour
apparaître. La démarche des récits de vie4 est un puissant éveilleur de cet
« insu », induisant, au fil de la narration, des remarques telles : « Tiens ! je
raconte ça, mais je ne savais pas que je le savais ! » Belles surprises qui
témoignent de cette présence potentielle endormie.
Pour autant, l’insu se distingue de ce que Freud a découvert et défini
comme inconscient, car il n’est pas issu d’un processus de refoulement et
rien ne fait obstacle à son surgissement en l’état. Il s’agit bien de ce que
l’on a emmagasiné, mais sans s’en apercevoir, parce que l’on n’a pas encore
eu l’occasion de le mettre au jour par le récit. D’où le lien entre narration et
formation, la narration produisant des formes nouvelles qui étaient là,
disponibles, mais n’avaient pas encore trouvé d’incitation pour être
exprimées.
Mais si l’insu, c’est ce que l’on sait sans le savoir, c’est aussi ce que
l’on sait tout en étant empêché, interdit ou manquant de mots pour le dire (d’où sa forte interpellation dans le cadre des démarches de récit qui vont