Les Secrets de famille
Une perspective en forme de sablier
(nous sommes le produit de nos œuvres de vie) et non plus, ou plus
seulement, par ceux qui nous ont produits. Cette vision permet d’échapper à
la fatalité mais nous rend, sans fin, créateurs de ce qui nous constitue et
redevables du futur dont nous ne pouvons nous passer pour vivre
aujourd’hui et, peut-être, demain. Pour ce faire, les générations ont besoin
de se tenir la main, réalisant que la transmission est donc aussi ce qui nous
vient des plus jeunes. « Mes enfants sont devenus mes racines », remarque
Tim Guénard7, avec la lucidité que l’écriture confère aux écrivains qui
savent, via la façon de le mettre en mots, ce que vivre veut dire.
Une perspective en forme de sablier
Si la prise de conscience du retournement du temps est récente dans ses
manifestations, et en lien avec l’évolution accélérée de la société, l’image
de l’inversion, elle, renvoie à celle que nous avons vue plus haut de
l’implexe. Quand on part de soi et qu’on remonte dans le temps, plus on a
d’ancêtres – leur perspective s’ouvre à l’infini – et moins on a de souvenirs,
moins on en sait. Ce qui s’ouvre d’un côté se referme de l’autre et notre
regard vers le passé se perd vite dans la nuit des temps, alors même qu’il
s’ouvre vers une source infinie de déjà produits sur lesquels notre vie va
s’appuyer. Il y a donc un moment où la pyramide, s’amenuisant avec la
distance vers son sommet, se redéploie vers de nouvelles perspectives.
Comme un sablier, régulant et maintenant, autour de son point de bascule,
l’écoulement du temps, grain à grain.
Le sablier générationnel.
Notons que le processus est analogue dans le rapport écriture/ lecture.
Quand vous écrivez, vous partez d’un vaste champ de possibles, chaos de
prépensées pas encore formalisées mais bouillonnantes ; la mise en écriture
contraint et réduit ces potentialités, elle les linéarise en tirant un fil, celui du
texte apparaissant en successif. En revanche, quand le texte est lu, que ce
soit par celui qui l’a écrit ou par quelqu’un d’autre, la corolle des possibles
s’épanouit à nouveau en développant tout un paysage de pensées, qui n’est
pas superposable à celui qui avait autorisé l’écriture et qui n’est pas
prévisible non plus. La représentation de ce mouvement en trois temps
correspond aussi à l’image du sablier qui, justement, sert à matérialiser le
passage du temps, pas à pas. Le passé, le présent et le futur peuvent figurer
ces étapes, le présent apparaissant comme point de torsion du passé vers le
futur et inversement. Si ce passage dans la chronologie des horloges est
linéaire, cette torsion permet de ne pas le considérer comme une simple et
permanente fuite en avant – qui se rapprocherait ainsi de ce qui a eu lieu
avant. Or les générations ne font pas que se succéder, elles se suivent certes
dans la durée, mais pas dans les représentations où elles partagent une
temporalité commune et autorisent des « rencontres » dans le temps, qui ne
pourraient se faire autrement8. Point n’est besoin d’avoir été contemporains
pour se « connaître » ; point n’est suffisant d’être plus âgé pour ne pas avoir
de choses à découvrir des plus jeunes. C’est ce qui permet de sortir d’une
vision positiviste dans laquelle le temps ne coule que dans un sens et où ce
qui a eu lieu avant provoque, « cause » ce qui a lieu après. La vie est
enchevêtrée et la succession temporelle n’est en rien assimilable à une
causalité au sens mécanique du terme. C’est ce qui la rend rebelle, aussi, à
la prédictibilité. Si la linéarité du temps fait que le plus âgé est et restera
plus âgé, même dit « retombant en enfance » ou ayant besoin de l’assistance
des plus jeunes, si, quoi qu’il se passe, cette hiérarchie est immuable et ne
peut être remise en question, il arrive aussi parfois que le plus âgé ait besoin
des plus jeunes pour apprendre.
Toutefois, pour beaucoup de seniors, forts de leurs droits d’aînesse, un
tel renversement est intolérable. Et de taxer de jeunisme certains anciens qui
ne se conforment pas culturellement à leur classe d’âge, ou de déplorer
l’adultification de jeunes rapidement mâtures. Et d’affirmer qu’il faut
chasser tout relent d’enfance chez les « grands », toute responsabilité ou émancipation chez les jeunes alors que, pourtant, de plus en plus, on les
pousse précocement vers des domaines ne correspondant pas à leur éveil
physiologique ou développemental (par exemple à propos de la sexualité).
Ce qui est sûr, comme le constate Hervé Prévost, c’est qu’à la « lutte des
classes », qui a trouvé son apogée dans les années 1970, a succédé une
« lutte des âges9 » tout aussi spectaculaire et exacerbée.
Essayons de prendre un peu de mesure avec Erik Erikson10. Ce
psychologue a développé le concept de « générativité11 » qu’il voit comme
le souci d’impulser et de nourrir une force vitale chez les générations
montantes, opposition à la « stagnation », et qui est le défi des années de
maturité. Derrière cette incontournable préséance, la rencontre entre les
générations12 doit se faire dans la « mutualité » et non, comme on le
remarque tant, dans le rejet, la peur, voire la rivalité. Une telle
correspondance entre les personnes, dans le respect et la considération de
chacun, quel que soit son âge, est le garant de cette nécessaire transmission
qui permet de capitaliser les acquis de chaque tranche d’âge, tout en les
transformant au fur et à mesure de l’intégration des apports nouveaux.
Encore faut-il, pour cela, que celui qui envoie le message accepte qu’il soit
reçu bien différemment de ce qu’il était dans ses propres intentions. Et là,
c’est un autre problème… Pourtant, cette déformation issue de la
transmission ne touche en rien à la préséance du plus âgé qui, quoi qu’il
arrive, le reste face aux plus jeunes et n’affecte pas, bien au contraire,
l’autorité et les responsabilités qu’il a en tant qu’aîné.
Insistant sur l’importance des liens entre grands-parents et petits-
enfants, Renée Houde13 remarque fort justement que « le poids de la parole
de l’ancêtre ne pèse pas de la même manière que les premiers mots de
l’enfant » et, afin de faire pendant à la sénilité, façon péjorative de décrire
les plus âgés en insistant sur l’aspect dégénérescence, propose le
néologisme de sénectitude pour signifier cet état que donne la maturité et
que jamais la nouveauté ne pourra atteindre. « Erik H. Erikson disait,
rappelle-t-elle, qu’il faut qu’il y ait des personnes âgées qui n’aient pas peur
de la mort pour qu’il y ait des enfants qui n’aient pas peur de la vie. » Ce
propos peut être rapproché des propos d’enfants que nous avons recueillis
dans une école. On peut, en effet, se demander comment la transmission est
ressentie par les jeunes d’aujourd’hui, comment, et jusqu’où, ils se
représentent ceux qui les ont précédés.