Les Secrets de famille

Martine Lani-Bayle · Chapitre 35 sur 65

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Les Secrets de famille

Une perspective en forme de sablier

(nous sommes le produit de nos œuvres de vie) et non plus, ou plus

seulement, par ceux qui nous ont produits. Cette vision permet d’échapper à

la fatalité mais nous rend, sans fin, créateurs de ce qui nous constitue et

redevables du futur dont nous ne pouvons nous passer pour vivre

aujourd’hui et, peut-être, demain. Pour ce faire, les générations ont besoin

de se tenir la main, réalisant que la transmission est donc aussi ce qui nous

vient des plus jeunes. « Mes enfants sont devenus mes racines », remarque

Tim Guénard7, avec la lucidité que l’écriture confère aux écrivains qui

savent, via la façon de le mettre en mots, ce que vivre veut dire.

 

Une perspective en forme de sablier

 

Si la prise de conscience du retournement du temps est récente dans ses

manifestations, et en lien avec l’évolution accélérée de la société, l’image

de l’inversion, elle, renvoie à celle que nous avons vue plus haut de

l’implexe. Quand on part de soi et qu’on remonte dans le temps, plus on a

d’ancêtres – leur perspective s’ouvre à l’infini – et moins on a de souvenirs,

moins on en sait. Ce qui s’ouvre d’un côté se referme de l’autre et notre

regard vers le passé se perd vite dans la nuit des temps, alors même qu’il

s’ouvre vers une source infinie de déjà produits sur lesquels notre vie va

s’appuyer. Il y a donc un moment où la pyramide, s’amenuisant avec la

distance vers son sommet, se redéploie vers de nouvelles perspectives.

Comme un sablier, régulant et maintenant, autour de son point de bascule,

l’écoulement du temps, grain à grain.

Le sablier générationnel.

 

Notons que le processus est analogue dans le rapport écriture/ lecture.

Quand vous écrivez, vous partez d’un vaste champ de possibles, chaos de

prépensées pas encore formalisées mais bouillonnantes ; la mise en écriture

contraint et réduit ces potentialités, elle les linéarise en tirant un fil, celui du

texte apparaissant en successif. En revanche, quand le texte est lu, que ce

soit par celui qui l’a écrit ou par quelqu’un d’autre, la corolle des possibles

s’épanouit à nouveau en développant tout un paysage de pensées, qui n’est

pas superposable à celui qui avait autorisé l’écriture et qui n’est pas

prévisible non plus. La représentation de ce mouvement en trois temps

correspond aussi à l’image du sablier qui, justement, sert à matérialiser le

passage du temps, pas à pas. Le passé, le présent et le futur peuvent figurer

ces étapes, le présent apparaissant comme point de torsion du passé vers le

futur et inversement. Si ce passage dans la chronologie des horloges est

linéaire, cette torsion permet de ne pas le considérer comme une simple et

permanente fuite en avant – qui se rapprocherait ainsi de ce qui a eu lieu

avant. Or les générations ne font pas que se succéder, elles se suivent certes

dans la durée, mais pas dans les représentations où elles partagent une

temporalité commune et autorisent des « rencontres » dans le temps, qui ne

pourraient se faire autrement8. Point n’est besoin d’avoir été contemporains

pour se « connaître » ; point n’est suffisant d’être plus âgé pour ne pas avoir

de choses à découvrir des plus jeunes. C’est ce qui permet de sortir d’une

vision positiviste dans laquelle le temps ne coule que dans un sens et où ce

qui a eu lieu avant provoque, « cause » ce qui a lieu après. La vie est

enchevêtrée et la succession temporelle n’est en rien assimilable à une

causalité au sens mécanique du terme. C’est ce qui la rend rebelle, aussi, à

la prédictibilité. Si la linéarité du temps fait que le plus âgé est et restera

plus âgé, même dit « retombant en enfance » ou ayant besoin de l’assistance

des plus jeunes, si, quoi qu’il se passe, cette hiérarchie est immuable et ne

peut être remise en question, il arrive aussi parfois que le plus âgé ait besoin

des plus jeunes pour apprendre.

Toutefois, pour beaucoup de seniors, forts de leurs droits d’aînesse, un

tel renversement est intolérable. Et de taxer de jeunisme certains anciens qui

ne se conforment pas culturellement à leur classe d’âge, ou de déplorer

l’adultification de jeunes rapidement mâtures. Et d’affirmer qu’il faut

chasser tout relent d’enfance chez les « grands », toute responsabilité ou émancipation chez les jeunes alors que, pourtant, de plus en plus, on les

pousse précocement vers des domaines ne correspondant pas à leur éveil

physiologique ou développemental (par exemple à propos de la sexualité).

Ce qui est sûr, comme le constate Hervé Prévost, c’est qu’à la « lutte des

classes », qui a trouvé son apogée dans les années 1970, a succédé une

« lutte des âges9 » tout aussi spectaculaire et exacerbée.

Essayons de prendre un peu de mesure avec Erik Erikson10. Ce

psychologue a développé le concept de « générativité11 » qu’il voit comme

le souci d’impulser et de nourrir une force vitale chez les générations

montantes, opposition à la « stagnation », et qui est le défi des années de

maturité. Derrière cette incontournable préséance, la rencontre entre les

générations12 doit se faire dans la « mutualité » et non, comme on le

remarque tant, dans le rejet, la peur, voire la rivalité. Une telle

correspondance entre les personnes, dans le respect et la considération de

chacun, quel que soit son âge, est le garant de cette nécessaire transmission

qui permet de capitaliser les acquis de chaque tranche d’âge, tout en les

transformant au fur et à mesure de l’intégration des apports nouveaux.

Encore faut-il, pour cela, que celui qui envoie le message accepte qu’il soit

reçu bien différemment de ce qu’il était dans ses propres intentions. Et là,

c’est un autre problème… Pourtant, cette déformation issue de la

transmission ne touche en rien à la préséance du plus âgé qui, quoi qu’il

arrive, le reste face aux plus jeunes et n’affecte pas, bien au contraire,

l’autorité et les responsabilités qu’il a en tant qu’aîné.

Insistant sur l’importance des liens entre grands-parents et petits-

enfants, Renée Houde13 remarque fort justement que « le poids de la parole

de l’ancêtre ne pèse pas de la même manière que les premiers mots de

l’enfant » et, afin de faire pendant à la sénilité, façon péjorative de décrire

les plus âgés en insistant sur l’aspect dégénérescence, propose le

néologisme de sénectitude pour signifier cet état que donne la maturité et

que jamais la nouveauté ne pourra atteindre. « Erik H. Erikson disait,

rappelle-t-elle, qu’il faut qu’il y ait des personnes âgées qui n’aient pas peur

de la mort pour qu’il y ait des enfants qui n’aient pas peur de la vie. » Ce

propos peut être rapproché des propos d’enfants que nous avons recueillis

dans une école. On peut, en effet, se demander comment la transmission est

ressentie par les jeunes d’aujourd’hui, comment, et jusqu’où, ils se

représentent ceux qui les ont précédés.